‹ Autour de Dante; Les BéatricesChapitre 206 sur 440 · INCONSTANCE DES POETES DU « STIL NUOVO · texte numérisé non relu

INCONSTANCE DES POETES DU « STIL NUOVO

les dames qui lui ressemblent ou qui, sans lui ressembler^, offrent des caractères de beauté du même ordre.

§ 5. Inconstance des poètes du ((stil nuo^^o )) ; versatilité de Cino.

Nulle part ailleurs les poètes du stil nuowo n'ont osé afficher une pareille inconstance, réclamer le droit d'aimer à la fois toutes celles qui leur plaisent, sous prétexte qu'elles offrent quelque ressemblance avec leur dame de prédilection, maïs Dante, malgré ses semonces à Cino, ne fut point d'une fidélité à toute épreuve ; il reconnaît {Vulg. Eloq., I, 9) que « l'homme est la plus instable et la plus variable des créatures » et que lui-même est « changeant de toutes les façons » {Par., V, 99). Outre Béatrice, on trouve dans son œuvre la Donna gentile, la Pierre, la Pargoletta, Violetta, Gentucca. Gavalcanti a chanté Vanna, Mandetta, une bergère (bail. In un boschetto), et nous savons par la Vita nuova (§ 24) qu'il n'avait pas attendu la mort de Vanna pour se détacher d'elle. — Dans les vers de Cino, on rencontre Selvaggia, la Merla, la Pola, la Bolonaise, etc., et c'est lui, certainement, qui emporte la palme de l'inconstance. Son dépit est grand, quand, malgré sa bonne envie, il ne réussit pas à s'affranchir de ses liens et qu'au sein d'un nouvel amour l'ancienne idole s'obstine à ne pas quitter la place, s'impose à sa mémoire et torture le cœur qui cherche à lui échapper.

Sonn. Donna io ç^i miro : « Dame, je vous contemple dans mon souvenir et pourtant iln'y a personne qui m'y aide en me parlant de vous ; car mon âme a si peur des gens qu'elle ne sait à qui se fier.

« C'est pourquoi il faut qu'elle soupire dans mon cœur et pleure et crie à cause de cette dame (l'ancienne dame) qui s'est emparée de moi sitôt que je la vis.

« Elle tient ses yeux sur ma mémoire et sa main dans mon cœur, comme une bête cruelle et impitoyable. Rien ne peut me secourir ; car, si cela se pouvait, ce serait vous, et non plus elle, qui domineriez. »

Inconstant en amour, inconstant en politique, inconstant en amitié, tel fut Cino. Enrégimenté d'abord parmi les Noirs de Pistoie 2, il se fit plus tard Gibelin et embrassa la cause d'Henri VII ; il redevint Guelfe, jura obéissance à Jean XXII et rébellion « au damné Louis

1. Simil di bellade. Cela peut signifier soit une ressemblance physique véritable, soit une ressemblance d'ordre général, une ressemblance de caractères, tels que beauté, grâce, belles manières, distinction d'eàprit, etc.

2. C'est ce que semble démontrer Corbellini, Cin^^ omore ed esilio, p. 112 et 143-

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de Bavière » en 1329 ^ En 1330, c'est le chef des Guelfes, le roi Robert, qui rappelle à Naples pour y professer le droit.

Il se conduisit avec Dante comme avec les Gibelins. Ce « frère ^ chéri » avait pourtant étalé pour lui une bruyante amitié. Dans son traité De Viilgari Eloquentia, quand il est obligé de se nommer, il se désigne par cette périphrase : l'ami de Cino. « Cino de Pistoie et son ami » ont su transformer et embellir leur langue [Vulg. Eloq., I, 17). Ce sont eux qui ont écrit les vers les plus doux et les plus subtils (I, 10). C'est enfin Cino que Dante cite comme exemple des poètes d'amour, alors qu'il se réserve la pa"ime de la poésie morale (II, 2).

Tant que Dante vécut, le juriste de Pistoie semble l'avoir payé de retour. Il lui raconte ses amours ; l'autre l'approuve ou le morigène, et ces deux exilés échangent leurs lamentations sur le malhei.r des temps ^ Dans la chanson A^oegnachè, Cino pleure la mort de cette Béatrice qu'il n'avait même pas connue et quand, à son tour, meurt Selvaggia, c'est dai\s le sein' de Dant« que Cino épanche sa douleur ^. Pui^, lorsque le grand Toscan se couche pour toujours dans son sépulcre de Ra venue, c'est encore Cino qui prononce son oraison funèbre (chanson Su per la costa). Nul désormais, dit-il, ne pourra monter au Parnasse, car la mort de Dante « a cassé les ailes à tout poète » ; Florence sera cruellement punie, cette ingrate patrie n'aura pas ses oe, la sage Ravenne gardera « ce trésor ».

Combien de temps après, on ne sait, peut-être assez tôt, le « cœur versatile ^ » de Cino a changé. Il reproche à la Comédie (sonn. Infra gii altri difetti) de ne contenir aucune mention d'Onesto de Bologne ^, ni de Selvaggia, et insinue que les défauts ne manquent pas dans ce livre qui a fait de Dante « le Roi de toutes les poésies ». Puis- viennent deux sonnets tellement acrimonieux que leur authenticité a été suspectée pour cette seule raison '^. Jusqu'à preuve du contraire, nous

1. Ce serment de rébellion contre le Bavarois serait peut-être d'un autre Cino (Barbi, Bull. Soc. danL, VI, 247).

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