‹ Autour de Dante; Les BéatricesChapitre 214 sur 440 · Dante, ch. Doglia mi reca · texte numérisé non relu

Dante, ch. Doglia mi reca

4. Cino, sonn. Se mai leggesli : « L'amour est l'art et la science des nobles cœurs. »

5. S'eo sono insegnala. Insegnamento, qu'on trouve fréquemment cliez les Italiens de cette époque, est la traduction d-u provençal ensenhamen, qui signifie bonne éducation, belles manières.

364 L*AMOrR ET LA FEMME EN TOSCANE

insensibles. Je n'y vois que de rares exceptions. Deux dames, dans une des plus •racieuses ballades de G. Cavalcanti, chantent :« Le feu d'amour pleut en nous » (bail. Era in pensier d'Amor). — Dante (ch. Amor che inuoin) espère qu' «Amour fera ressentir sa puissance à cette belle dame qui en est digne ». — Lapo Gianni (bail. No^>elle grazie) remercie la dame d'agréer ses soins et l'appelle « nouvelle épousée d'Amour » ; dans le sonnet Amor eo chero^ il souhaite que « mille dames et demoiselles parées, toujours éprises d'amour, chantent avec lui soir et matin ^ ».

Les « dames amoureuses » reviennent pourtant à chaque instant dans le stil nuovo^ mais à la cantonade ; leur qualité d' « amoureuses » est passée sous silence. C'est à elles que Dante adresse une bonne partie des vers de la Vita nuova. Ce sont elles qui évoluent autour de lui et de Béatrice et qui donnent à ce singulier ouvrage un caractère de féminité que le poète a certainement prémédité, le jetant comme une guirlande autour des motifs principaux. Ce sont des dames et rien que des dames qui entourent le lit de souffrance de Dante (ch. Donna pietosa) et viennent pleurer avec Béatrice sur la dépouille de son père. Ce sont les dames que Dante prend pour confidentes de ses amours 2, et c'est à elles qu'il annonce sa résolution de ne plus aimer Béatrice que pour chanter ses louanges, résolution capitale qui transforme sa manière littéraire.

V. N., § 18 : « Certaines dames qui s'étaient réunies, parce qu'elles se plaisaient en leur compagnie, connaissaient bien mon cœur parce que chacune avait assisté à beaucoup de mes mésaventures. Passant près d'elles, comme si le sort m'y menait, je fus appelé par l'une de ces nobles dames ; et celle qui m'avait appelé avait une conversation très noble et très élégante. Une fois arrivé parmi elles, je me rassurai, voyant que ma très noble dame n'y était pas ; je les saluai et leur demandai ce qu'elles désiraient. Les dames étaient nombreuses ;

1. Il en est autrement dans la correspondance des poètes, qui s'inspire plus directement de la réalité. Gianni Alfani écrit à G. Cavalcanti que la dame se meurt d'amour (sonn. Guido quel Gianni) ; le salut envoyé par l'amant perce le cœur de l'amante, écrit au même Cavalcanti Bernard de Bologne. Dans le groupe des poèmes de la Pierre, si différent du stil nuovo, on trouve, sixtine Amor lu vedi ben : « Amour, tu vois bien que cette dame ne se soucie à aucun moment de ta puissance, qui, d'habitude, règne sur les autres dames. »

On retrouve cette domination d'Amour sur les dames dans le groupe des poèmes du Convivio, mais ici Amour est la Vérité, et la dame est l'âme humaine ; sonn. Odolc i rime: « Ce maître qui énamoure les dames. » — Dans la ballade Voi che sapele, la dame parle du « noble maître qui lu'i a fait ressentir ses dards ». Le maître est la Vérité ; dans cette ballade, la dame est la Philosophie, qui s'éprend d'elle-même, en contemplant sa propre contemplation.

2. V. N., § 18. Quelle parole che tu n'hai dette, notificando la lua condizione.

LES DAMES FIDELES d'aMOUR 365

certaines riaient entre elles. D'autres me regardaient, attendant ce que j'allais dire. D'autres encore parlaient entre elles ; et Tune de celles-là tournant les yeux vers moi et m'appelant par mon nom dit ces paroles ; « A quelles fins aimes-tu cette dame, puisque tu ne peux «même pas soutenir sa présence? Dis-nous-le, le but d'un tel amour « doit être bien étrange. » Et après qu'elle eut dit ces mots, non seulement elle, mais toutes les autres, commencèrent visiblement à attendre ma réponse. Alors je leur dis ces paroles: «Mesdames, le but « de mon amour fut autrefois le salut ^ de cette dame dont vous voulez «peut-être parler; et en ce salut consistait le bonheur qui était le but « de tous mes désirs. Mais, depuis qu'il lui a plu de me le refuser, mon «maître Amour, par sa merci, a placé mon bonheur en ce qui ne peut « me manquer. » Alors ces dames commencèrent à parler entre elles et, comme parfois nous voyons Teau tomber mêlée de belle neige, ainsi me sembla-t-il que leurs paroles sortaient mêlées de soupirs. Elles parlèrent un peu entre elles et puis cette dame qui m'avait appelé me dit encore ces mots : « Nous te prions de nous dire où tu mets ce « bonheur. ))Et je leur dis : « En ces vers qui louent ma dame. » Celle qui me parlait répondit alors : « Si tu nous disais la vérité, ces vers « que tu nous as dits pour nous apprendre ton état, tu les aurais écrits « dans un autre sens. »

« Et je les quittai, presque honteux, en pensant à ces derniers mots, et je disais en moi-même : Puisque j'ai trouvé tant de bonheur en ces vers qui louent ma dame, comment ai-je pu en faire d'autres? C'est pourquoi je me proposai de prendre toujours pour sujet de mes chants la louange de la Très-Noble ; et, pensant beaucoup à cela, il me sembla avoir assumé une entreprise au-dessus de mes forces et je n'osais pas commencer ; et je restai ainsi quelques jours avec le désir de parler ^ et la peur de commencer. »

§ 19:« Il advint que, passant par un chemin, le long duquel courait un clair ruisseau, il me vint un tel désir de parler que je commençai à méditer sur la manière de m'y prendre ; et je pensai qu'il ne fallait pas parler d'elle à moins de m'adresser à des dames, non à toutes dames, mais seulement à celles qui sont nobles et qui ne sont pas que des femmes. Alors je dis que ma langue parla comme de son propre mouvement et dit : « Dames qui avez l'esprit d'amour. » Je serrai les paroles avec beaucoup de soin dans ma mémoire, pensant à m'en servir comme début ; et, retourné à la ville, après avoir

1. C'est-à-dire de recevoir le salut, d'être salué par cette dame.

2. Parler, c'est-à-dire faire des vers. Dans la Vila nuova, parole signifie souvent

vers.

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réfléchi quelques jours, je commençai une ehanson par ce début... »

C'est encoiT' aux dames qiie Dante adresse la chanson E rnincresce, si difîérente de la Vifa nuoi*o, et c'est devant elles qu'il painionne à Béatrice la mort où elle le mène.

Cet essaim de dames qui entourent la dame anime le sonnet de Cavalcanti Avete in çoi. Naturellement inférieures à Celle qu'aime le poète, ses compagnes ne valent que par Elle, qui les éclaire de sa beauté comme de son intelligence ; elles sont le clair de lune de cet aveuglant soleil, et c'est une règle, en stil nuoffo, de décrire l'influence de la Dame sur ses Satellites. Cino ne manque pas de s'y conformer. Il existe dans son oeuvre un certain nombre de sonnets adressés aux dames. Reliés ensemble, ils pourraient constituer la trame d'un petit roman autobiographique, dans le genre de la Vita nuoi^a^. Gianni AKani (ch. Délia mia donna, Valeriani, II, 420), Lapo Gianni (bail. lo sono Amore), Dino Frescobaldi (sonn. Una Stella), ch. Davanzati (ch. Uno dîsio m'è îiato, Ant. Rime, III) s'adressent aussi aux dames.

Ce cortège de beautés et de jeunesses qui suit la Dame pour l'entourer d'une auréole, est-ce une fiction? Oui, dans la plupart des caa. Elles ne sont là que pour douner plus de relief à la figure principale. Les poètes aiment mieux adresser Iciurs vers à ces gracieux fantômes qu'à leurs confrères. Cavalcanti écrit, nous dit-il. sa célèbre chanson Donna mi presa à la demande d'une dame. Or nous la connaissons ; c'était un homme, assez méchant rimeur, Guido Orlandi.

Je ne vois, dans ce continuel appel aux dames, qu'un écho de la tradition courtoise, lîne résurrection de ces cours d'amour"^ quî,^ d'après le traité d'André le Chapelain ^,ont existé en France. C'étaient des réunions mondaines, des cénacles de femmes, qui. au lieu de passer leur journée à chanter ou à broder, s'amusaient à trancher des questions théoriques d'amour, à jouer au tribunal, à connaître des disputes entre amants et maîtresses, et, dans les cas épineux, à prononcer en grand appareil des arrêts qui demeuraient dépourvus de toute sanction, car le nom des parties demeurait secret. Il n'y avait guère d'hommes parmi elles. Pour rendre un jugement, la comtesse de Champagne s'entoura, dit le Chapelain, de soixajite dames.

Qui ne voit une ressemblance entre ces conciles de jupes et le para-

1. Sonnets Muovite picîale ; Uomo lo cui nome; Madonne mie; Vedele donner Corne non è con voi ; Or dofc donne geniili donne e donzelle, auxquels on pourrait joindre les sonnets Guardando voi et 0 lasso ch'iocredea, qui peut-être appartiennent à ce groupe., quoiqu'ils ne soient pas adressés aux d?mes.

2. Il ne faut pas confondre ces cours d'amour, tribunaux féminins, avec la cour du dieu Amour, telle que la représentent les poètes du slll nuvvo.

3. Ce traité fut familier à Calvaloanti ?t à Cino, et probablement aussi à Dant«.

LES FETES DE FLOnENCE

graphe de la Vita nuova que nous venons de citer. Ces dames, qui font comparaître Dante devant elles et le questionnent avec autorité sur ses amours, ne sont-elles pas les héritières bourgeoises^, infiniment plus gracieuses, de ces souveraines féodales qui étendaient pédantesquement leur juridiction sur l'amour? Mais si les cours d'amour existèrent réellement ^ en France, passagère fantaisie de femmes désœuvrées, elles ne furent en Toscane qu'un rêve de poètes. A la mort du père de Béatrice, Dante adresse aux dames le sonnet Voi che portate, et elles lui répondent par le sonnet Se tu colui ; mais ce n'est qu'un artifice littéraire, nous explique l'auteur (§ 22) ; non seulement il n'a pas écrit aux dames, mais il ne leur a même pas parlé.

Il y eut pourtant à Florence, en ces temps, des réjouissances et des réunions où des critiques ont voulu chercher une analogie avec ces cénacles féminins décrits par le stii nuovo, mais je ne puis l'y trouver. Ces fêtes où la jeunesse des deux sexes se livrait en toute simplicité aux amusements plus ou moins innocents de son âge n'ont rien de commun avec les précieux convents des Fidèles.

Villani {Cr. VII, 88) : « En l'année du Christ 1283, an mois dte juin, pour la fête de la Saint- Jean, la ville de Florence jouissant de la paix et la plus grande tranquillité... Il se fit, dans le quartier de Sainte- Félicité Oltramo, dont furent chefs les Rossi et leurs parents, une riche et noble compagnie ; tous étaient vêtus de robes blanches, avec un Seigneur, qu'on appela Seigneur de l'Amour ; cette compagnie n'avait d'autre but que le plaisir, le divertissement, les danses de dames et de jeunes bourgeois ^ et de beaucoup d'autres personnes très honorables. Ils se promenaient à travers l'a ville avec des trompettes et d'autres instruments, ils se tenaient en joie et liesse et donnaient de grands repas et banquets. Cette cour dura près de deux mois, ce fut la plUs noble et la plus fameuse qu'on tint jamais à Florence et en Toscane. De divers pays, il y vint beaucoup d'hommes de cour^ et de jongleurs, et tous furent honorablement accueillis

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