C'e&t aa moins probable
Z. Cavalieri popolani.
3. Ces hommes de cour étaient d'honorables parasites; et c'est un pci.i le métier que Datite fui réduit à exercer dans son exil. «A cette époque, dit Boccace( Z)éc., I, 8), le métier des hommes de coup était de traiter de la paix là où avaient surgi entre des gentilshommes des guerres et des haines et de traiter des mariages, des parentés ou des amitiés, dé relever par de beaux discours le moral des gens abattus, de distraire les cours, d'attaquer les défauts des méchants, comme un père, pard'aigres reproches, et le tout pour une rétribution fort légère. »
En Occitanie, les Troubadours qui n'étaient pas eux-mêmes des seigneurs ne vivaient que des dons reçus dans les châteaux qu'ils visitaient.
368 l'amour et la femme en toscane
et reçurent des dons. La ville de Florence et ses citoyens ne furent jamais plus heureux qu'en ces temps-là, et cela dura jusqu'à 1 année du Christ 1289, alors que commença la lutte entre le peuple et les grands et ensuite entre les Blancs et les Noirs. Il y avait alors à Florence près de deux cents chevaliers équipés et beaucoup de compagnies de chevaliers et de damoiseaux qui, soir et matin, donnaient des festins, faisaient cadeau de vêtements pour les Pâques, ce qui attirait à Florence les bouffons et les hommes de cour de la Lombardie et de toute l'Italie. On les recevait avec plaisir, et il ne passait pas à Florence un homme de renom que ces compagnies ne se disputassent l'honneur de l'inviter et de le retenir. On l'accompagnait à pied et à cheval, par la ville et la campagne, ainsi qu'il convenait. »
Cette liesse générale recommença après la bataille de Campaldino (1289) et dura quelques années, continue Villani {Cr. YII, 131) : <( Tous les ans se faisaient les compagnies et cours de nobles jeunes gens tout de neuf vêtus. Ils dressaient des pavillons couverts de drap et de taffetas, clos de palissades, en divers endroits de la ville. Et des compagnies de dames et de demoiselles allaient par la ville, dansant deux par deux, en grand ordre, au son de la musique, des guirlandes <le fleurs sur la tête. C'étaient des jeux et de la joie, des banquets et des festins. »
La plus célèbre de ces compagnies^ ce fut la hrigata spendereccia de Sienne, la bande des dissipateurs, que Dante a stigmatisée {Inf., XXIX, 125-132).
Douze jeunes gens mirent en commun chacun huit mille florins et achetèrent un palais pour y dépenser leur argent le plus magni% fiquement possible. Ils ferraient d'argent leurs chevaux, tenaient table ouverte et, après chaque repas, jetaient régulièrement la vaisselle plate par les fenêtres. Dans ses sonnets des mois (Valeriani, II, 172), Folgore di San-Gemignano a célébré cette existence qui semble une longue bataille de fleurs et dont toute idée sérieuse est sévèrement exclue. En janvier, il recommande « de jeter de la neige belle et blanche aux demoiselles qu'on rencontrera dans la rue », et voici le programme pour mai : « Chevaux, bannières et écus, violettes, roses et toutes les fleurs qui éblouissent ; rompre et casser des lances et jeter, des fenêtres et des balcons, des guirlandes en bas, des grenades en haut ; et jeunes filles, fillettes et garçons se baiser sur la bouche et sur les joues, parler d'amour et de plaisirs. »
l'aristocratie des fidèles; exclusion des profanes 369
§ 9. U aristocratie des Fidèles ; exclusion des profanes.
Toute aristocratie doit s'entourer d'une barrière qui la protège de la foule et, parmi les aristocrates, savants et lettrés sont ceux qui craignent le plus le contact du vulgaire. \Jodi profanum i^ulgus d'Horace n'est pas un cri isolé ; il se fait entendre dans les Écritures, dans les œuvres des Pères, dans les traités des grammairiens, les chansons des troubadours, et, chose curieuse, c'est dans les chansons de danse qu'il retentit le plus haut !
« Les Sages cachent leur science. L'homme prudent cache sa science. Ne parlez point avec les insensés, parce qu'ils mépriseront la doctrine que vous leur aurez enseignée par vos paroles» [Proverbes, x, J4 ; xii, 23 ; xxiii, 9).
Saint Clément d'Alexandrie déclare avoir composé ses Stromates de manière à couvrir la vérité plutôt qu'à la mettre en lumière, afin que les indignes ne l'aperçoivent pas et ne puissent la mépriser et s'en moquer.
Albert le Grand [De laudibus Mariœ, XII, 7, n^ 6) dit, à propos du livre dont parle Ezéchiel, écrit en dehors et en dedans : « Il a été écrit en dedans pour que le secret de la science restât caché aux gens immondes ; en dehors, pour que la vérité fût révélée aux purs. »
Saint Thomas {S. Th., I, qu. 1, art. 9, ad 2) : « L'obscurité des figures est utile pour inciter les chrétiens à l'étude et empêcher les railleries des infidèles, dont il est dit (Matth., viii, 6) : Nolite dare sanctum canibus, ne donnez pas les choses saintes aux chiens. » Il répète le même précepte, presque avec les mêmes termes {S. Th., IPIP, qu. 40,3); et il dit encore (III, qu. 45, 3) :« La profondeur des mystères ne peut être expliquée directement à tout le monde. »
Un grammairien toulousain du vi® siècle, après avoir assuré qu'il existe douze sortes de latinités et que chacune obéit à plusieurs syntaxes ; après avoir énuméré les douze noms du feu, donne les raisons de ce luxe de vocabulaire : « C'est aux savants seulement qu'on peut révéler les choses cachées ; il ne faut pas que les sots et les pauvres d'esprit arrivent facilement à les connaître ; il ne faut pas que les pourceaux aient des perles à fouler... car, à la manière des pourceaux, ils se jetteraient sur ceux qui auraient voulu les parer » (Virgilius Maro, Epitome, 124, cité par Ozanam, IV, 431).
Les danseuses de caroles forment une confrérie très exclusive, Elles tiennent à éloigner les fâcheux qui viendraient troubler leurs fêtes et épier leurs secrets, car elles professent de tels sentiments qu'il faut bien les cacher aux maris et aux pères. Elles chantent avec
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impudence les droits de l'amour libre, le mépris des lois et des liens sociaux. Aussi chassent-elles les intrus à coups de bâton, pour célébrer leurs rites en toute tranquillité.
Les fidèles, aristocratie morale et intellectuelle, ne pouvaient se dispenser, eux non plus, de lancer l'anathème aux profanes, le Procul este projani de la Sibylle, car leur religion d'amour, un peu puérile, abrite en de ténébreux arcanes une doctrine qu'ils ne tenaient pas à répandre ; le mystère seul en faisait le prix.
Ils se prennent volontiers pour des savants ou au moins pour des esprits particulièrement éclairés. Guido Guinicelli assure avec mépris à Bonagiunta que Dieu a fait des intelligences de diverses qualités. Diïute, en son traité De Vulgari Eloquentia. prétend que la science est nécessaire au poète. Guido Cavalcanti, dans sa chanson Donna mi pregtty fait le philosophe ; c'est lui qui introduit dans la poésie le pédantesque essaim des spiriti, l'enfantine psychologie du cœur, de l'âme et de la mémoire, qui ont compliqué d'un inimaginable pathos la délicate sensibilité du stil nuoi'o. « Chanson, dit-il à sa chanson Donna mi prega, tu peux aller en toute sûreté où il te plaira : je t'ai assez ornée pour que tu sois louée par les gens intellige*its ; tu ne te soucies point de la compagnie des autres. » Pour comprendre la dame, que faut-il ? un cœur ? Non, d'abord une intelligence, une intelhgence si élevée que la phipart du temps la dame reste incomprise ^.
Mais « il n'est point d'esprit si élevé qu'il puisse la comprendre en quoi que ce soit, si le cœur est mauvais, » dit Dante (ch. GU occhi dolenti). A la hauteur de l'intelligence doit se joindre, chez les Fidèles, celle du cœur; ils sont les « nobles cœurs » et se réservent le monopole de l'amour. Les troubadours, en général, le permettaient sinon à tout le monde, au moins à tout le personnel féodal ; ils assuraient même que du vilain il faisait un noble. Les stilnuovistes, au contraire, n'admettent à le goûter qu'un petit nombre de prédestinés ; ce n eit que par un quasi-miracle qu'il peut s'éveiller chez le reste des hommes [mirahilmente operando, V. N., § 21). Aussi ne s'occupent-ils ]jas-2 tde cette tourbe déshéritée ; ce n'est pas à elle qu'ils adressent
1. Cavalcanti, bail. Posso cLegli occhi : « Sa beauté n'est point connue des gens vils, car sa qualité réclame, pour être comp-.ise, un esprit trop élevé. » — Id., sonn. Chi è quesla : « Notre imagination n'est pas assez haute, ni notre esprit assez puissant pour avoir jamais compris cette dame. » — Id., ch. lo non pensava : tOn ne peut rien raconter de cette dame, car elle fut parée de tant de beautés que l'imagination humaine ne peut la contenir de façon à la représenter ajx yeux de notre esprit. »
2. Rien n'est plus caractéristique à oet égard que le rapprochement à faire entre
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leurs vers ou leurs théories. Ci Ladins peu guerriers, ils ont répudié tout l'héritage chevaleresque, pour former une nouvelle aristocratie cent lois plus exclusive, plus fermée, moins nombreuse que l'ancienne. Leur divinité, Amour, est « le seigneur vaillant qui règne sur le monde de l'honneur» (Gavalcanti, sonn. Vedesti) '^il est le Roi de la Noblesse (F. iV., § 12 ; signore délia Nobiltà). Béatrice est très noble (gentilissima), très courtoise; elle est la Reine de la Courtoisie ; sa courtoisie «'St « ineffable ». La mort elle-même devient noble pour avoir touché Béatrice. « 0 mort, s'écrie le poète, tu dois désormais être noble, puisque tu as été en ma damel » (ch. Donna pietosa). Il y a autant de jîoblesse que d'amour dans la Vita nuo^a ; toutes les dames y sont nobles, gentili donne. Seuls les nobles cœurs approchent de la damo, les hommes vils ne le peuvent (G. Guinicelli, sonn. Voglio del ver) ; ils ne sont point autorisés à la servir (G. Gavalcanti, sonn. Se vedi Amore) ; seuls les « nobles cœurs » peuvent la voir, « car elle ne montre sa lumière que là où il y a de la noblesse » (Dino Frescobaldi, sonn. Çuesfè la giovinetta).
Il devait en être ainsi. Les troubadours vécurent dans les cours, parmi les puissants de la terre ; ils comptèrent dans leurs rangs un empereur, des rois, quelques seigneurs plus grands que les rois. Mais les humbles origines de beaucoup d'entre eux ne leur permettaient pas d'ignorer la vraie nature humaine, et dans la poésie occitanique on trouve tous les lieux communs de la matière amoureuse. Des sept poètes du stil nuoço, un seul, peut-être, naquit dans le peuple, car nous ne savons rien de lui, sinon qu'il fut exilé, Gianni Alfani. Quatre autres, Guido Guinicelli, Guido Gavalcanti, Gino Sigisbuldi ou Sinibuldi, Dino Frescobaldi, appartiennent aux familles les plus importantes de leur cité. Un est de petite noblesse, Dante. Quant à Lapo Gianni, il fut juge ou notaire ; on ne l'a pas identifié d'une façon
le début du second sonnet de la Vita nuova et d'une chanson du trouvère Rulebeuf
Dante dit :
Vous qui allez parmi la voie, Arresîez tous el chacuns voie S'il est douleur comme la moie.
O vol che per la via d'Amor passait
Atlendele e guardaîe
S'egli è doLor, quanio il mio .grave
C'est la transcription littérale des vers de Rutebeuf, sauf un mot que Dante a ajouté, et ce mot sufïlt à marq\ier une différence immense entre ces deux apostrophes, calquées pourtant l'une sur l'autre. Le trouvère s'adresse à ceux qui passent sur la route, à tous les coeurs compatissants ; le sentiment qu'il exprime est de tous les temps et de tous les lieux. Dante n'invoque que ceux qui passent sur la route ù' amour f les Fidèles, ses coreligionnaires ; les autres ne comptent pas.
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certaine ^ Cavalcanli, aristocrate militant, gendre de cet orgueilleux Farinata, de la grande famille féodale des Uberti, aima mieux renoncer aux plus hautes charges que de s'inscrire dans les corporations et finit par payer de l'exil et de la vie ses sentiments antidémocratiques 2. Dante lui-même, descendant d'un chevalier croisé, était allié par sa femme aux nobles et puissants Donati, la terreur de Florence ; et si, au début de sa carrière, l'ambition paraît l'avoir jeté dans le parti populaire, toutes ses œuvres témoignent d'un tempérament d'aristocrate et même de réactionnaire. Jusque dans la cour du ciel, il rappelle avec complaisance la noblesse de ses origines [Par., XVI, 1-6). Le seul membre de sa famille à qui il accorde un rôle dans son œuvre, c'est Cacciaguida, le bisaïeul qui fut chevalier. Il reste seul en scène, du chant XV du Paradis, vers 12, au chant XVIII, vers 3 ; il parle pendant trois chants ! C'est lui qui prédit à Dante ses destins ; c'est à lui que Dante entend se rattacher par le cœur autant que par le sang. Caractère méfiant et dédaigneux, Tarrièrc-petit-fils du croisé nous dit en son Con^dvio, I, 4 : « L'homme bon ne doit accorder sa compagnie qu'au petit nombre et sa familiarité encore moins. » — « Les gens intelligents sont rares » [Con^., IV, 20). En son De Monarchia, où il établit sur la base du droit divin le régime impérial, il dit (1, 4), citant la Politique d'Aristote ; « Il est naturel que les gens vraiment intelligents commandent aux autres, » et (II, 7),/oujours d'après Aristote : « Il en est des peuples comme des hommes, dont les uns naquirent pour régner, les autres pour être sujets. » Il assure {Coni>., I, 11) que les gens de métier sont aveugles à tout ce qui n'est pas leur métier ; il ne les croit même pas capables de se diriger dans la vie, « ce sont des brebis et non des hommes ». Dans la Comédie, tableau encyclopédique des mœurs italiennes, je ne crois pas qu'on trouve d'autre allusion au splendide essor commercial et industriel des communes que quelques mots de mépris : les gens nouveaux et les gains subits, Florence, ont engendré en toi l'orgueil et la desmesure, au point de te faire déjà pleurer » {Inf., XVI, 73)... « Ta ville... produit et répand la fleur maudite (le florin) qui a jeté hors de leur voie les brebis et les agneaux » {Par.. IX, 127), et c'est Dante qui, par la voix de Guido del Duca {Purg., XIV, 109), regrette la vie féodale, « les dames et les chevaliers, les chagrins et les plaisirs que nous devions à Amour et à Courtoisie, en ce pays où les cœurs sont devenus si mauvais ». Toute la prospérité de Florence, toute son acti-
1. Guido Guinicelli non plus ; il paraît cependant probable qu'il appartint à la famille Principi;c(. Pellegrini, Propugnalore, N. S., vol. III, partie I, p. 253 et suiv.