Il mourut d'une maladie contractée durant son exil
l'aristocratie des fidèles; exclusion des profanes 373
vite commerciale, c'est l'œuvre de l'Avarice, de la soif de l'or, de la Louve qui est le plus grand ennemi de l'âme dans son combat sur la terre, la plus dangereuse des incarnations du démon, celle qui arrête le plus Dante dans la voie du salut. La gloire financière de sa ville donnait la nausée à ce Fidèle d'Amour, à ce descendant de croisé, à ce chrétien.
Dans le domaine linguistique, Dante déploie les plus farouches sentiments d'aristocratie. Bien loin de s'inspirer aux sources populaires, il repousse avec mépris le langage banal, il imagine un « vulgaire illustre », une même langue qui, dans toutes les régions de l'Italie, quel que fût leur dialecte propre, aurait été parlée par les gens les plus cultivés ; et il n'en permet l'usage qu'aux meilleurs poètes, pour les sujets les plus relevés ; il refuse aux auteurs médiocres le droit de se servir de l'idiome des élus I
De pareils esprits pouvaient-ils condescendre à communiquer leurs idées à la multitude? Non, pas môme quand ils se figuraient écrire pour elle, comme dans le Convwio et la Comédie. D'instinct, ils ont adopté un style obscur, précieux, bizarre, hérissé d'équivoques, d'énigmes et de termes scolastiques ; ils ont voilé une sensibilité frémissante, une fraîche imagination sous la robe d'une fausse science et le voile épais d'un tel galimatias qu'ils ne se comprenaient pas toujours entre eux. Et, comme si toutes ces difficultés ne suffisaient pas largement à écarter les profanes, ils ne perdent pas une occasion de leur lancer l'anathème ; ils les méprisent, les redoutent, les évitent et se réservent jalousement le secret de leurs arcanes, de peur de laisser apercevoir aux intrus le fond de ces théories sacrées.
V. N., § XIV : « A la vérité, parmi les paroles destinées à servir de commentaire à ce sonnet, j'en ai écrit de fort énigmatiques... et cette énigme est impossible à résoudre pour ceux qui ne sont pas, comme moi, Fidèles d'Amour. Pour ceux qui le sont, l'explication de ces paroles obscures est facile ; c'est pourquoi il ne me siérait point d'expliquer cette obscurité, puisque mon explication serait vaine pour les uns et superflue pour les autres. »
Dante ne veut parler de Béatrice qu'«avec les dames et demoiselles amoureuses, car ce n'est pas un sujet dont on puisse parler avec d'autres » (ch. Donne cKa^^ete)^ et il finit ainsi sa chanson : « Ne reste pas, ma chanson, là où il y a des gens bas [gente çillana : c'est le français i^ilain, dans le sens de roturier, grossier ; c'est le contraire de gentile et de cortese) ; essaie, si tu peux, de ne te dévoiler qu'aux dames et aux hommes courtois. » Puis, commentant cette chanson à la fin du § 19 de la Vita nuova, Dante déclare qu'il pourrait
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l'expliquer avec plus de détails, mais qu'il craint d'avoir révélé son sous à trop de monde.
De la Vila nuoç'a citons encore le § XXXIX : « Qu'il me soit permis d'appeler appétit le cœur et âme la raison; c'est assez clair pour ceux à qui il me plaît que ceci soit compréhensible. »
Dante (bail. / mi son pargoletta) : « Mes beautés sont nouvelles au monde, car elles me viennent de là-haut ; elles ne peuvent être comprises que par la sagesse des hommes en qui naît Amour sous l'influence de la beauté. »
Dante (ch. Tre Donne) : « Chanson, que nul ne porte la main sur ta robe, pour découvrir ce que cache une belle femme ; tu en laisses voir bien assez. Refuse à tous le doux fruit vers lequel chacun tend la main; et s'il arrive que tu rencontres un ami de la vertu et qu'il te prie, revêts-toi de belles couleurs et montre-toi à lui ; et allume dans les cœurs amoureux le désir de cette fleur si belle à voir. »
Fidèles d'Amour et sectateurs du Bien sont même chose, et c'est pour eux seuls que chante le poète ; il le répète dans le congé de la chanson lo sento si d'Amor : « Chanson, ma belle... si un cavalier t'invite ou te retient, vois, avant de te soumettre à son gré, sL tu peux le ranger dans ta secte ; et si tu ne peux, quitte-le bien vite... ne reste avec les méchants ni de fait ni d'intention. » Enfin, avant de commencer son voyage dans le ciel, le poète invite en termes formels les profanes à abandonner la lecture de la Comédie {Par., II, 1-7), car, à sa suite, ils ne peuvent que s'égarer.
A la vérité, il prétend avoir composé le Convivio en italien pour mettre à la portée des ignorants les théories que les philosophes du temps expliquaient en latin. Ceci ne l'empêche pas d'écrire [Conv., 1, 1) : «Moi... qui fuis les mets du vulgaire, je ne veux pas qu'à mon banquet s'asseye aucun qui soit mal fait d^e ses organes ^.., ni aucun sectateur du vice. » Même lorsqu'il compose des chansons destinées à propager des vérités morales, très claires, sans la moindre allégorie, sans la moindre intention cachée, des chansons comme le Dolci rime, 0X1 il veut démontrer que la noblesse de l'homme vient de lui-même et non de ses ancêtres, le poète reste aussi exclusif. Commentant cette chanson, il déclare {Com^., IV, 30) qu'il ne faut pas jeter les perles aux pourceaux, parce qu'ils n'en profitent pas et cpie les perles en souffrent.
1. C'est-à-dire ceux qui ne sont pas parfaits moralement. A la fin du Conuivio, Dante explique qu'une âme ne peut être parfaite si elle est servie par de mauvais organes. Il n'est pas l'inventeur de cette théorie. On la retrouve dans le roman Placides et Timeo : « La noblesse de l'âme est toujours claire et pure : mais elle peut être plus ou moins éclipsée quand elle habite un corps plus Ok moins^ bien conform'j:.
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Les émules de Dante ne sont pas moins dédaigneux. « Ballade, dit Gavalcanti (bail. PercKio non spero), va-t'en droit à ma dame... Tu porteras des nouvelles de soupirs, de doulours, de grand effroi ; mais prends garde de te montrer aux personnes qui sont ennemies des nobles natures. » — « Chanson, dit Cino (ch. Uuom che conosce), tes discours peuvent être entendus, mais non compris ni approuvés, sauf par les âmes nobles et énamourées où Amour prend son gîlto. C'est pourquoi tu sais bien quelles sont les personnes avec qui tu dois rester pour être honorée. » Et le même Cino (sonn. Ciô che i^eggio) a ne nomme sa dame qu'en soupirant de peur d'être entendu des cœurs bas ennemis d'Amour et de ses désirs ».
§ 10. Correspondance des Fidèles.
Dans les cours de France et d'Occitanie, pour discuter une question de morale ou d'amour, deux poètes placés face à face développaient, en strophes alternées, leurs arguments pour et contre, chacun défendant à son tour son opinion. Ces tensons et jeux-partis étaient des dialogues scrupuleusement balancés où les deux interlocuteurs, en présence l'un de l'autre, attaquaient et répondaient, pour amuser les dames et les seigneurs qui composaient l'auditoire. Ce passe-temps n'était point improvisé; les ti*oubadours le préparaient à loisir. Pour plus de commodité, ils composèrent parfois leurs tensons à distance ^, et ce fut la règle en Italie où, les cours étant plus rares, les poètes manquaient de facilités pour se rencontrer. D'une ville à l'autre, ils aimèrent à disputer, en échangeant des sonnets, généralement sur les mêmes rimes. L'amour était le sujet habituel, mais la manie versifiante des Toscans ne reculait pas devant les questions les plus ardues. Guido Orlandi examine avec fra Guglielmo un point d'astronomie ; Dino Compagni demande à Giandino ce qu'il faut penser de la réfraction des rayons solaires et, avec Lapo Salterelli, il disserte sur les biens dotaux ^.
Quand la discussion roulait sur la littérature, le ton s'aigrissait volontiers. Souvent même, comme les troubadours, les Toscans vidèrent à coups de rimes des querelles qui se seraient mieijjç décidées en champ clos. Cino et Onesto se traitent d'âne et de pourceau ^, et ce n'est rien à côté des perfides injures que s'assènent Dante et Forese. Voici un sonnet très modéré, adressé par Cecco Angioleri au grand
1. On trouve deux exemples de ces tensons à distance dans les œuvres de Guiraut Rlquier.