‹ Autour de Dante; Les BéatricesChapitre 217 sur 440 · Sonnets Sele voi, messer Cino et lo son colui · texte numérisé non relu

Sonnets Sele voi, messer Cino et lo son colui

376 l'amour et la femme en toscane

exilé qui trouvait amer le pain de l'étranger ; il en fait un parasite et un diseur de sornettes.

a Dante Alighieri, si je suis un grand diseur de balivernes, tu me suis de bien près ; si je dîne chez les autres, tu y soupes ; si je mange leur gras, tu ronges leur lard ; si je tonds le drap, toi tu le foules ; si je fais le gentilhomme, tu te transformes en messire ; si je suis devenu Romain, tu t'es fait Lombard.

« De sorte que, grâce à Dieu, nous n'avons pas grand'chose à nous reprocher l'un à l'autre. C'est l'infortune et le manque de bon sens qui nous fait faire tout cela.

« Et si tu veux continuer ce sujet, réponds, Dante, que je me charge de te mater ; tu es le bœuf et je suis l'aiguillon. »

Dante fut en butte à beaucoup d'attaques ; Guido Orlandi (sonn. Poiche traesti) le gourmande et lui conseille la modestie ; Dante de Maiano ^ le prend pour un fou et lui conseille de montrer ses urines au médecin (sonn. Di cio che sei stato). Même après sa mort, Cino, son ancien ami, Cecco d'Arcoli, d'autres sans doute, ne le laissent pas jouir de sa gloire en repos.

Lorsqu'ils ne s'invectivent pas, les stilnuovistes échangent volontiers des sonnets où ils s'informent de leurs infortunes, des malheurs du temps, de leurs petites affaires de cœur. En ce dernier cas, leur ton diffère étrangement du reste de leur œuvre. Ils descendent de l'Olympe à la foire; dans une intrigue des plus banales, le sombre Cavalcanti se déguise en Scapin. (Cf. II, ch. x, § 2.)

§ 11. Amitié de Dante et de Guido Cavalcanti.

Cette correspondance nous permet d'apprécier les liens qui rattachaient à Dante les poètes de la même école, Cavalcanti, Cino, Lapo, ennemis entre eux 2. Alighieri les désigne [Vulg. Eloq., I, 13) comme les seuls, en Toscane, qui aient su écrire le vulgaire à^ premier ordre. Nous avons déjà étudié les rapports de Dante avec Cino. Avec Guido Cavalcanti, il paraît avoir vécu en une véritable intimité (sonn. Dante un saspiro • Se vedi Aniore)-, mais la Vita nuoça nous apprend (§ 24) que ce dernier avait depuis longtemps cessé d'aimer Vanna sans que Dante en fût informé. Néanmoins, ils se voyaient ou s'écrivaient assez souvent ; par ces contacts répétés se conservaient la doctrine des Fidèles et leurs procédés littéraires.

1. L'authenticité des vers de Dante de Maiano a été contestée, mais à tort ; cf. Bertacchi. le Rime di Danle di Maiano et Bull. Soc. danî., V, 62-63.

2. Cavalcanti témoigne du mépris pour Lapo (sonn. Se vedi Amore) et accuse de plagiat Cino, qui répond en le traitant d'ignorant (sonn. Quai son le cose).

Guido Cavalcanti était né au moins six ans avant Dante ^. Quand celui-ci, pour marquer sa place dans la Confrérie des Fidèles, envoya le sonnet A ciascun aima à « beaucoup de ceux qui, en ce temps, étaient des poètes fameux », Cavalcanti répondit et, lorsqu'il sut qui était l'auteur, se lia avec lui.

« Parmi ceux qui répondaient, dit la Vita nuo^a^ fut celui que j'appelle le premier de mes amis... Lorsqu'il apprit que c'était moi qui lui avais envoyé le sonnet, ce fut à peu près le commencement de l'amitié entre lui et moi. »

Voici donc une amitié d'ordre littéraire, échaulîée, sinon créée, par un échange de sonnets et devenue si vive que maintenant Cavalcanti est le premier des amis de Dante. L'amant de Béatrice lui dédie en quelque sorte la Vita nuo^>a (§ 30, A oui io scrivo) et nous apprend qu'ils ont été tous deux d'accord pour qu'elle ne fût pas écrite en latin. Il semble que le jeune Alighieri aime à s'appuyer à la renommée d'un confrère déjà célèbre et qu'il en parle avec une complaisance déférente 2, une sorte de tendresse et quelque malicieuse complicité (§ 25) :« Et ce premier ami et moi, nous connaissons bien quelques personnes qui riment ainsi sottement. » C'est seulement par Dante (V. iV., § 25, sonnets I mi sentii svegUar et Guido vorrei) que nous connaissons le nom de la dame qu'aimait Cavalcanti.

Le ton de Cavalcanti ne paraît pas moins affectueux, soit qu'au sonnet Guido vorrei il réponde avec mélancolie qu'il *ne se sent plus digne d'amour (sonn. S'io fosse quelli), soit au contraire qu'il communique à Dante ses espérances (sonn. Dante un sospiro) ou qu'il lui parle des intrigues de Lapo (sonn. Se çedi Amore).

Il est certain qu'il exerça sur Alighieri une grande influence. G. Guinicelli avait déjà créé le stil nuovo, les théories du noble cœur, de la Dame-ange, de la douleur d'amour (ch. Al cor gentil, sonn. Voglio del i^er, sonn. Dolente lasso) ; il est le père spirituel de la nouvelle école [Pur g., XXVI, 97), mais son effort est un peu court, et si Cavalcanti n'y avait ajouté le sien, le génie de Dante eût peutêtre hésité à se déterminer. Cavalcanti introduisit la scolastique dans la poésie ; c'est à son exemple que son ami en a fait un tel abus. Ce sont quelques-uns de ses sonnets qui ont servi de modèle aux visions de la Vita nuoça-, c'est à juste titre que la Vita nuowa,

1. On ignore la date exacte de la naissance de Cavalcanti, mais elle eut lieu avant 1259. En 1267, il était déjà fiancé à Bico Uberti, fille de Farinata. A la vérité, à celte époque, on fiançait souvent les enfants.

2. V. N., § 24, Tacendomi cerle parole le qiiali pareano da lacère, credendo io che ancora il suo cuore mirasse la bellà di qiiesla Primavera yenlile.

378 l'amour et la femme en toscane

§ 25, indique Vanna, c'est-à-dire Gavaloanti, comme un précurseur. Dante a beaucoup emprunté à son émule, sentiments, images et expressions ^.

Mais admiration et affection diminuèrent avec le temps et les événements. Celui qui dans la Vita nuova est « le premier de mes amis » devient simplement, dans le De Vulgari Eloquentia, Guido Florentinus, et c'est Cino qui hérite du titre d'ami, « Cinus Pisto» riensis et amicus ejus » ; c'est à lui, non à Cavalcanti, que Dante décerne la palme des vers d'amour {Vulg. Eloq., II, 2). Lorsqu'il recherche quels sont les meilleurs poètes italiens, il n'en trouve que deux, Cino et lui-même {id., I. 10), et ce sont eux deux qui ont trans-

1. Cavalcanti, sonii. Bellà didonna: Bianca neve scender senza venlo.

Inf., XIV, 29 : Corne di nevc siillc Alpi scnzavenlo.

Cavalcanti, bail. In un boschello : Cantava corne fosse innamorota.

Purg.. XXIX, 1 i Canlando corne donna innamorala.

Cavalcanti, bail. : OU ■^cchi di quclla :

ellasi vede

Tanlo gentil che non puô immaginare Che cm d'eslo inonda Vardisca mirare Che non conuegna lui Iremare in pria Ed'is'i l asguardasse ne morria...

Esce dagli occhl suoi là ond'io ardo Un gentil letlo spirito d'amore.

Dante, ch. Donne ch'avele :

Quai soffrisse di slarla a uedere Diverria nobil cosa o si morria...

Dagii occhi suai....

Escono spirili d'amore Infiammali.

Cavalcanti, sonn. lo vidi gli occhi :

lo vidi gli occhi doue Amor si mise

Quando mi fece di se pauroso

Che ml guardar com'io fosse noioso.

Page 1