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V. N., § 12 : Temendo la tua personna non fosse noiosa

Cavalcanti, sonn. Chi è questa i

Chi é questa che vien, ch'ogni'uom la mira, E mena seco Amor.

Dante, sonn. Di donne io vidi :

Una ne venia quasi prlmiera

Seco menando Amor dal deslro lato.

Cavalcanti, sonn. Avele in voi :

Quai (donna) più puote, plù vi faccia onore. Dante, sonn. Negli occhi : Aiatateml, donne, a farle onore. Ce détail insignifiant a été aussi reproduit par Cino, sonn. Vedele donne i

Quanta potelé a prova Vonorale Donne genlili,ch'ella voi onora.

Parfois Dante imite chez Cavalcanti les traits les plus bizarres. Ce dernier avaib dit, sonn. S'io prego: « Si je prie cette dame que Pitié ne soit pas ennemie de son noble cœur.... » La pitié ennemie de quelqu'un ! cette tournure regrettable vise à dire; « Si jepxie cette noble dame que son cœur ne soit pas ennemi de Pitié. > Dante recueille ce trait, et dans le sonnet Tutti i misi pensier, la pitié est son ennemie : • Mon ennemie, Madame la Pitié. »

formé le vulgaire en langue littéraire^ (irf., I, 17). Et Cavalcanti? Dante le passe sous silence. Il se souvient de lui dans la comédie, mais c'est pour nous apprendre qu'il a dédaigné Virgile et qu'à ce titre il n'est pas digne de l'accompagner ^.

Que s'était-il donc passé? Les deux amis avaient été séparés par des divergences politiques et rien, à cette époque, n'était plus grave. La haine civile, Vodio di porte, divisait les familles et ruinait les cités. Contre l'ennemi domestique, il ne fallait pas défendre seulement son influence, ses honneurs, ses biens, mais même sa vie. Les Grands avaient été exclus des charges publiques par les Ord.onnances de Justice, en 1293. Plus tard, on leur permit de tourner la loi en s*inscrivant comme membres dans les corps de métier. Et c'est ainsi que Dante, bien qu'il descendît d'un chevalier croisé ^, fit partie de la corporation des médecins et épiciers ; ce qui lui permit de briguer les honneurs municipaux et de les obtenir. Le hautain Cavalcanti *, qui y avait jadis participé, ne voulut point y mettre un tel prix. Il ne s'intéressa aux querelles de la République que pour combattre le peuple, dans lequel s'était rangé Dante. L'an 1300, la veille de la Saint-Jean, comme les chefs des métiers se rendaient en grande pompe à l'église du Baptiste, ils furent insultés et rossés d'importance par quelques seigneurs qui leur criaient : « C'est nous qui avons versé notre sang pour la commune à Campaldino et vous nous remerciez de notre victoire en nous chassant du gouvernement ! » (Dino Com-

1. Il se borne à le nommer, en compagnie de Lapo, de Cino et de lui-même, parmi ceux qui ont écrit le meilleur vulgaire, I, 13. — Il cite une fois la chanson de Cavalcanti Donna mi prega.

2. Purg., XI, 97, Dante reconnaît que le second Guido (Cavalcanti) a fait oublier le premier (Guinicelli), mais qu'il es-t né quelqu'un qui les détrônera tous deux (Dante lui-même, ou, si l'on préfère, Cino).

3. Néanmoins la famille Alighieri ne paraît pas avoir appartenu à l'ordre des Grands ; elle était de petite noblesse, 0 noslra poca nobillà di sangrwe, dit Dante (Par.. XVI, 1).

4. En 1284, aux temps de sa jeunesse, G. Cavalcanti avait fait partie des conseils de la commune.

Il était ennemi personnel de Corso Donati, chef des Noirs, qui avait cherché à le laire assassiner quand il alla en pèlerinage à Saint-Jacques-de-Composteîle. Pour s'en venger, Cavalcanti, de retour à Florence, « excita contre lui beaucoup de jeunes gens qui lui promirent leur aide. Un jour, se trouvant à cheval en compagnie de queJques-uns des Cerchi (chefs des Blancs) et ayant un dard à la main, il poussa son cheval contre messire Corso, croyant qu'il serait suivi par les Cerchi et qu'ils épouseraient ainsi sa querelle ; et, le croisant à cheval, il lui lança sor. dard, mais en vain. Il y avait là, avec messire Corso, son fils Simon, jeune homme fort et hardi, Cecchino de Bardi et beaucoup d'autres, armés d'épées ; ils lui coururent après ; mais, ne pouvant le joindre, ils lui jetèrent des pierres ; on lui en jeta aussi du haut des fenêtres et il fut blessé à la main » (Dino Compagni, Cron. I, 20).

G. Cavalcanti fut aussi ennemi des Buondelmonti, sonn. Nuvelle li so dire.

pagni, Cron. I, 21). A la suite de cette échaufîourée, les prieurs, pour sembler tenir la balance égale entre les deux partis, choisirent dans chacun d'eux sept boucs émissaires et les bannirent ; Gavalcanti fut du nombre. Dante était un des prieurs qui prononcèrent cette condamnation. Il semble qu'il lui eût été facile de substituer à son ancien ami quelque autre seigneur. On rappela les bannis, mais trop tard, car Gavalcanti rapporta de son exil les germes d'une maladie clont il mourut à son retour à Florence, le 28 ou 29 août 1300.

Ce n'était pas Dante qui l'avait fait rentrer. Lionardo Bruni a eu connaissance d'une lettre où il affirmait qu'il n'était plus prieur lorsque les Blancs, à cause de la maladie de Gavalcanti, furent rappelés de Sarzana et que, par conséquent, cette mesure de clémence ne devait pas lui être imputée [Bull. Soc. dant., VI, 208).

On ne peut affirmer qu'une véritable inimitié ait succédé à la première afîeclion des deux poètes ; mais, séparés par les discordes politiques, ils ne se voyaient plus du même œil. Il semble bien que les torts soient du côté de Dante, si l'on s'en rapporte au sonnet de Gavalcanti / çegîio il giorno :

« Je viens à toi {par la pensée ^) un nombre infini de fois chaque jour et je trouve que tu penses trop vilement, et j'ai de la peine en songeant que ta noble âme et beaucoup de tes facultés te sont enlevées.

« D'ordinaire, beaucoup de personnes te déplaisaient, tu fuyais constamment les méchantes gens (la noiosa gente ^) ; tu parlais avec cordialité de moi qui avais si bien accueilli (a^^ea ricolte ^)tous tes vers.

« Maintenant, à cause de ta vile manière de vivre, je n'ose pas montrer que tes vers [tuo dir *) me plaisent, et toi, il ne te prend point l'idée de me venir voir (c'est-à-dire, peut-être, de m'envoyer des vers).

« Si tu lis souvent le présent sonnet, l'esprit de méchanceté qui te travaille (Lo spirito noioso che ti caccia) quittera ton âme avilie. »

1. Il est bien évident que ce nombre « infini » d'allées et de venues en un seul jour ne peut se faire que par la pen-^ée. C'est dans un sens analogue que venir est employé au vers 9, ne vengo a le in guisa che tu mi veggi.

2. Noiosa génie et plus bas spirito noioso ; Dante, V. A^, § 12 : Temendo la liia persona non fosse noiosa. Noia ne signifie point ici ennui mais méchanceté ; c'est la traduction du provençal eniieg, qui offre ces deux sens.

3. Che tulle lue rime auea ricolte ; suivant une autre leçon, auei ricolte ; il y aurait là une allusion à la composition de la V. N. où sont recueillis, ricolte, les vers de Dante et qu'il pvait dédiée à Gavalcanti (§ 25). Mais ce sens ne se relie pas bien au contexte et je préfère la leçon auea.

Quant à ricolte, il signifie aussi bien accueilli que recueilli. Cf. Dante, sonn. Poi ch'iû non Irouo : Dacchè il ben è si poco ricolto.

4. Tuo dir. Dir signifie vers, de même que dans la V. N. parole signifie vers. — Dante, sonn. PoichHo non Irovo : Come il tempo è vollo a danno nostro di nostri dirL

On a donné de ce sonnet diverses explications. Attribuant au mot ifile et à ses dérivés le sens de lâche, abattu, qu'il présente souvent en stil nuovo, des critiques ont trouvé dans ces vers de G. Cavalcanti une démarche d'encouragement et de consolation auprès de Dante écrasé par la perte de Béatrice. Mais de quel droit le triste Cavalcanti, auteur de vers si lamentablement prostrés, reprocherait-il à Dante de pleurer celle qu'il aimait? Et comment lui dirait-il qu'il est devenu un méchant? Car ce sont ses propres termes, il l'accuse de se laisser dominer par un « esprit de méchanceté », spirito noioso. On pourrait, il est vrai, traduire spirito noioso par esprit funeste, abattement. Mais Cavalcanti vient de dire, quelques vers plus haut, que Dante fuyait la noiosa gente, les gens méchants. Cet imparfait témoigne qu'aujourd'hui il ne les fuit plus ; il tolère et peut-être goûte leur compagnie, il est en proie au même esprit de méchanceté qu'eux ; et il mène une telle existence [la ^il tua cita) que Cavalcanti n'ose plus le défendre. L'attitude des deux amis a changé ; autrefois Dante ^, à l'époque où il fuyait « les méchantes gens », parlait avec cordialité de Guido ; celui-ci « accueillait favorablement tous ses vers » ; mais maintenant il n'ose plus dire que ces mêmes vers lui plaisent, tant l'attitude de leur auteur lui déplaît ^. Et Dante vit dans un tel milieu qu'il ne songe plus à voir Cavalcanti ou à lui écrire. Les deux amis sont devenus étrangers l'un à l'autre.

Mais quels sont ces méchants qui ont entraîné Dante parmi eux? Est-ce une société de vauriens et de pillards? Non, dans sa tenson avec Forese, Dante l'accuse d'être un débauché ; mais, parmi les insultes que Forese jette à Dante, ne figure point celle-là.

Ce que Cavalcanti reproche à Alighieri, ce n'est pas la crapule, ce sont les mœurs du politicien de municipe, les petites intrigues et les misérables combinaisons par lesquelles il s'acheminait vers l'éphémère pouvoir du priorat et les stériles lauriersMe la démagogie florentine, laissant flétrir sur sa tête ceux d'Apollon. Poète autant que patricien, il blâmait Dante d'abandonner la poésie pour la politique.

1. Notez que cet éloignement des méchants se relie étroitement dans le contexte à l'amitié professée par Dante pour Cavalcanti ; Tu fuyais toujours les méchantes gens, tu parlais de moi si cordialement, etc.

2. L'attitude réciproque des deux poètes est indiquée fort clairement dans les vers 7-13.

Jadis, Dante fuyait les méchants et parlait de Cavalcanti dans les termes les plus cordiaux. Cavalcanti, en échange, disait le plus grand bien de Dante.

Maintenant, Dante s'est lié avec ces méchants qu'il fuyait jadis ; il est en proie au même esprit qu'eux ; il ne pense plus du tout à Cavalcanti, qui mène une existence toute dilïérente. — Cavalcanti n'ose plus, tant la conduite de Dante est devenue répréhensible, louer ces vers qu'il prônait jadis.

382 l'amovu et la femme en toscane

Il eût conseillé le contraire à Cino, car il se plaignait d'être plagié par lui. Je ne sais jusqu'à quel point l'accusation est fondée. Le stil nuoifO accomplissait sa courte carrière dans un cercle assez étroit d'idées, de sentiments et même d'images ; il était difficile aux poètes de cette école de ne pas se copier les uns les autres ^. Cino a certainement puisé son inspiration dans l'œuvre de Gavalcanti ; mais il ne l'a pas imité plus que Dante. Aussi répondit-il à son accusateur en termes acerbes, et c'est à cela que se bornent, à notre connaissance, les relations de ces deux poètes, amis de Dante l'un et l'autre, l'un et l'autre exilés.

1. Il est assez curieux qae Gavalcanti, Dante, Cino, Gianni Alfani (et probablement aussi Guido Guinicelli) aient été exilés ; que Selvaggia et Béatrice soient mortes jeunes ; que tous ces amants de la Dame-ange aient chanté, à leur heure, l'amour des sens et quils aient consacré quelques sonnets humoristiques à se moquer de leur prochain avec plus ou moins de méchanceté. (G. GuiniceUi, sonn. Voluol ii ievi ; G. Cavalccanti, sonn. Guata, Mancllo et Se non U caggia ; Cino, sonn. Picciol degli alti et quelques autres ; Dante, tenson avec Forese.)

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