Cf. III, ch. IV
2. C'est sans doute aux folies auxquelles entraîne Amour que Dante fait allusion ( V. N., § 2)î tAvuegna chè la sua immagine, la quale conîinuamenle slûva meco fosse baldanzad'Amore a signoregglarmi, quoique son image, qui se tenait continuellement avec moi, fût l'excès de l'amour qui me dominait; cependant son influence était si noble qu'elle ne souffrit jamais qu'Amour me gouvernât sans les fidèles conseils de la raison. » C'est-à-dire : l'obsession de cette image était le résuliat de mon amour et cependant c'est elle qui le gouvernait ; car je m'étais fait de Béatrice une conception si élevée que, pour lui plaire, résistant aux folles impulsions qui sont naturelles à la passion amoureuse, je n'obéissai- qu'à la voix de la raison ; et c'est par excès d'amour que je résistais à l'amour.
Amour est en lui-même un dieu malfaisant ; mais la noble Béatrice est essentiellement salutaire, elle est le salut ; il y a ici une opposition voulue.
CARACTÈRE ESSENTIELLEMENT DOULOUREUX DE l'aMOLR 385
canti (ch. lo non pensava)^ m'a blessé au point que ceux quî me voient disent : Regardez ce malheureux qui a l'air d'un moribond demandant grâce ! et ma dame ne s'en est pas encore aperçue. » L'héroïne de cette chanson est un prodige de beauté et de noblesse ; son sourire est doux ; et le poète devra périr de son amour. « Du moment que tu l'avais vue, lui dit Amour, il était nécessaire que tu mourusses. » Une autre, la jeune dame de Toulouse (sonn. Una giowane donna) , est belle et noble, honnête et gracieuse, « doux yeux », « doux regards » ; mais Guido « est blessé à mort par le dard affilé que cette dame lui jette en partant ». — « Je me rappelle qu'à Toulouse (bail. Era in pensier d^amor) une dame m'apparut, étroitement lacée (une mode d'alors), qu'Amour appelle Mandetta. Elle arriva si vite et si forte que ses yeux me frappèrent à mort. » Cino, ch. Uuom che conosce : « Aussitôt que l'amant a rencontré le doux regard de la dame, il est frappé d'une flèche aiguë ». Cino, sonnet Deh Gherarduccio : « Comment n'es-tu pas mort subitement, dès que tu as rencontré la dame ? »
G. Guinicelli, ch. Tengno di folle : « A vrai dire, c'est, je crois, une folle entreprise de s'attaquer à de trop grandes puissances, comme firent mes yeux lorsqu'ils contemplèrent en face ceux de la plus gracieuse des dames ; c'est par eux seuls que je fus vaincu, sans même que ses autres beautés vinssent les appuyer ; ils firent comme les grands barons qui, lorsqu'ils veulent montrer leur pouvoir, le déploient tout entier.
« Le coup vint avec une telle force qu'il ne s'arrêta point à mes yeux et passa jusqu'à mon cœur qui le subit et se sentit durement blessé; et puis il lui rendit la paix, comme à une chose trop malade qui gît en son lit pour y mourir. Et la dame ne se soucie de rien, mais elle s'en va avec dédain, car elle se voit belle et gracieuse.
« Elle peut être hautaine tant qu'il lui plaira, car elle est la plus belle dame du monde et, comme un brillant soleil, elle ne cesse d'éclipser les autres; en elle, sont grâce, noblesse, sagesse, beau langage et souveraine beauté, en elle tous les mérites ; je le dirai en un mot : ma dame est la perle des dames. »
Dino Frescobaldi, ch. Voiche piangeie : « Elle jeta par les yeux une telle splendeur qu'il n'eut pas la force d'y résister ; et il ne s'aperçut pas que ce maître (Amour) qui change la paix en tourment lui avait fendu le cœur par le milieu. Mais ensuite, comme un homme qui revient de l'autre monde, avili par la peur, apitoyé, pensif, il se réveilla dans la crainte et vit que la dame était partie ; mais il trouva la blessure, où, chaque jour, croît le nouvel amour, avec les plus cruels soucis. »
Lapo Gianni, ch. Donna se il prego : « Dame, je souffre encore au souvenir des coups douloureux et des supplices qu'ont subis mes désirs, en cet instant où je regardai vos yeux amoureux, et je supportai une souffrance en chaque membre ^. »
Cino, sonn. Lo fin placer : « Le doux charme de ce beau visage fut le dard que lancèrent ses beaux yeux dans mon cœur, lorsqu'ils se tournèrent vers moi, qui contemplais fixement sa beauté. Alors je sentis mon âme quitter mon corps, qui se troubla, et mes soupirs qui s'échappaient disaient en pleurant que mon cœur était tué; etc. *
§ 2. Le coup de foudre et la bataille d'amour.
Les yeux de la dame lancent, même à son insu, une flèche qui, passant à travers les yeux de l'amoureux, pénètre jusqu'à son cœur pour le percer. C'est ainsi que les troubadours décrivaient le coup de foudre et les stilnuovistes le répètent avec insistance. Nous l'avons déjà vu dans les chansons Teiigno di folle et Voi che piangete.
G. Guinicelli, sonn. Dolente lasso : « Le cœur dit aux yeux : Je meurs à cause de vous ; les yeux disent au cœur : C'est toi qui noua tues.
« Car il apparut une lumière de splendeur qui, passant par mes yeux, vint frapper mon cœur ; c'est ce qui m'a mis dans un tel état. Ce furent les beaux yeux pleins d'amour qui me frappèrent au cœur d'un désir, comme on frappe un oiseau d'une flèche. »
G. Cavalcanti, sonn. Vanima mia alimente : « C'est par les yeux que vint d'abord la bataille, et toute ma force fut immédiatement brisée et du coup mon âme fut anéantie. »
En toutes ces batailles, la dame n'est qu'un instrument aux mains d'Amour. Ce n'est pas elle qui frappe, c'est le dieu ^.
G. Cavalcanti, bail. / prego poi : « Devant mes yeux, je vois mon cœur et mon âme douloureuse qui se meurt, qui meurt d'une blessure que lui fit Amour en cet instant où il i>it ma dame. Son noble rire (ce rire du dieu Amour), c'est lui que j'entends et il me dit : Il faut mourir. »
Cino, sonn. Lo core mio che : « Mon cœur qui s'était mis dans mes yeux pour contempler vos mérites fut assez fou, lui qui fuyait Amour, pour s'arrêter devant sa flèche ferrée de beauté. Elle le transperça et, comme témoignage, on voyait la pointe qui avait traversé. Le maître (Amour) l'avait si fortement trempée que, tirant droit au
1. E soslenni passion in ciascun membro. Cf. Dante, ch. E m'incresce: La mia persona paruola sostenne una passion nuova.