‹ Autour de Dante; Les BéatricesChapitre 224 sur 440 · L AMOUR DE LA DOULEUR · texte numérisé non relu

L AMOUR DE LA DOULEUR

bonnes âmes qui le plaindraient (sonn. lo temo che la mia) : « Je ne rencontre aucun homme qui se montre compatissant, qui console les douleurs de ma vie, qui dise à mes esprits : Ne^ous échappez pas. »

De tels amants ne rencontrent personne qui s'intéresse à eux ; pour obtenir la compassion, il ne faut pas s'en montrer indigne par l'excès de son avilissement. Tristes jouets d'un sort impitoyable, la souffrance les a tellement anéantis qu'ils ont honte de se laisser voir. On les montre au doigt. Il ne rested'euxqu'uneloquehumaine, gisante à terre au coin d'une borne, à qui les passants n'accordent même pas l'aumône d'une plainte ; ils s'en moquent ou la dédaignent.

G. Cavalcanti, sonn. Se merce fosse arnica : « Mon cœur douloureux a tant de souci, mon âme triste a tant de malheur que, par dédain, nul ne s'occupe de les sauver. »

V. N., ch. Gli occhi dolenti : « ... l'amertume de ma vie, si avilie qu'il me semble que tout le monde, à la vue de ma face pâle, me dise : Je t'abandonne... La douleur que j'éprouve me réveille et je me trouve dans un tel état que la honte me force à me cacher. »

V. N., sonn. Videro : « Je m'aperçus que vous pensiez aux malheurs de ma vie ; la crainte me vint au cœur de trahir par mes larmes mon abattement {ç^iltate) et je me retirai de devant vous. »

Nuccio de Sienne, sonn. / miei sospir (donné par Ercole dans son édition de Cavalcanti, p. 357) : « Amour, tu m'as mis dans un tel état que personne ne daigne plus me regarder. »

Cino, Tanta paura mègiunta : « Je me sens tellement égaré... mon âme semble s'être enfuie loin de moi ; je me vois montrer au doigt par tels et tels qui, s'ils savaient bien ce qu'est Amour, changeraient leurs rires en soupirs, car leur cœur tremblerait de pitié pour mon martyre. »

Repoussés par l'indifférence du public, mais accueillis par ceux qu'éprouve le chagrin, par les hommes comblés d'infortune, qu'on pourrait appelerjes experts en douleur, c'est à eux que lesstilnuovistes préfèrent s'adresser ; à l'aristocratie des Fidèles d'Amour se superpose une confraternité des Fidèles de la douleur : « Vous qui parlez de douleur, je vous en prie au nom de la pitié, ne dédaignez pas d'écouter ma peine, » supplie Cavalcanti (bail. / prego voi).

Dino Frescobaldi, Voi che piangete: «Vous qui pleurez, dans cet état d'amertume où le bonheur est aussi rare que la lumière dans la nuit, et dites, dans vos vers célèbres, que nul ne peut mener une vie plus dure et plus cruelle que la vôtre, lisez-moi, si vous l'osez ; car c'est à vous seulement que je suis adressée (moi, la chanson) par celui qui ne connaît ni le plaisir ni la paix ; c'est pourquoi il lui plaît que

394 l'amour et la femme en toscane

vous pensiez à lui, avant qu'il meure, de même qu'il compatit à vos malheurs. »

§ 6. Les liens de rarnour et de la mort; V appel à la mort; le suicide.

Le trépas est le terme espéré, le terme nécessaire de cette longue agonie. Mais, abstraction faite des tortures de l'amour, il existe entre lui et la mort un lien subtil. Tous les amants heureux ont parlé de mourir, dit Musset. Après la volupté, la tristesse et le repos ^ ; après beaucoup de volupté, l'aspiration au néant. C'est qu'en ce moment fugitif, ayant tendu toutes les forces de son être vers la reproduction, le mâle, après avoir transmis l'existence à un successeur, n'a plus qu'à disparaître : il a rempli sa fonction, il est devenu inutile, la Nature n'a plus besoin de lui. Et si, pour les insectes ^, cette règle est rigoureusement exacte, chez les êtres les plus hauts, elle subsiste, plus ou moins voilée ; l'amour détache de tout ici-bas et fait goûter la mort. Je ne sais si les troubadours ont clairement compris la raison qui les lie, ni sa force, mais un obscur instinct les en avertissait : ils ont assimilé l'amour à la mort.

Peire Milon, R. V. 319, En amor trob : « En Amour je trouve grand'pitié et je le dis en soupirant un peu, car la première lettre d'amour (AMOR) c'est A et elle signifie: Pleurs (Ah !). Les autres qui suivent, M, 0, R, ajustez-les ensemble, elles signifient : Mort. Donc celui qui aime bien pleure et meurt. »

Ce logogriphe ne pouvait manquer d'être imité par les Italiens : « Pour les amants, écrit Federigo delF Ambra (Nann.^ 1,217), amour signifie : Ah! meurs! {Ah! mori) » — Guittone, ch. Ai Deo che doloroso : « Hélas, mon Dieu, quel nom douloureux porte Amour, quel nom terrible, ah, mon Dieu I A mon avis, dire : Amour, c'est comme dire ; A mort ! )) — Cino, ch. Si mi distringe : « Mon corps pleure mon cœur qui s'en est allé et lui a laissé la mort pour compagne ; la mort, c'està-dire Amour, qui en fait comme un mort. »

Aussi ces amants désespérés invoquent-ils la mort à grands cris ; tantôt ils la flattent, tantôt ils l'insultent. Les Italiens provençalisants commencent le branle ^, puis viennent les contemporains du stil nuoi^o, Pacino Angioleri {Mon. Crest., Quai è che per amore)j Cecco Angioleri {Morte, merce se te priego), Rustico di Filippo {Amor

Page 1