Non osaua an^ar par di lui
3. L'âme de Stace était déjà purifiée lorsqu'elle a quitté la corniche des prodigues, située au-dessous de celle des luxurieux ; il n'a donc pas eu à séjourner dans celle-ci.
l'amour fatal, contraire a la raison 409
doivent les traverser en même temps que lui. Et l'ange de la septième corniche, en les sommant de franchir la flamme, les appelle tous trois des âmes saintes, anime santé.
C'est que les flammes de la corniche des luxurieux, qui entoure immédiatement le paradis terrestre, se confondent, sans que Dante le dise expressément, avec le mur de feu qui, dans les légendes médiévales, ceint l'Éden pour en interdire l'accès et qui est, sous une autre forme, le glaive de feu du Chérubin chargé de le garder ^. « Entre Béatrice et toi est ce mur, » dit Virgile. Et on peut penser aussi que le passage dans la flamme est une purification symbolique, comme celle du Léthé et de l'Eunoé ^.
§ 4. Uamour fatal, contraire à la raison.
Toutes les fois que les poètes parlent d'amour fatal, inconstant, contraire à la raison, funeste au salut, il ne s'agit certainement que d'amour physique ; car, en aimant d'amour pur, comment olîenserait-on Dieu? comment s'écarterait-on de la foi, comment mènerait-on son âme à sa perte? Et tel est souvent l'amour de Cino ' (ch. Deo pai rnhai) : « Mon cœur ne désire autre chose qu'Amour et, ainsi, il veut mon malheur au point de ni écarter des ç>éiités certaines. Amour détourne mes yeux, il les empêche de regarder du côté de mon véritable salut. Ah, Amour trompeur ! tu as jeté mon cœur en de telles erreurs qu^il a oublié Dieu, mon maître, qui descendit du ciel sous la forme humaine et daigna mourir pour nous sauver. Ah ! Dieu ! que je me sens mal conseillé ! à cause des erreurs de mon
1. Sidrac, xi, cité par Torraca, Comment. Cf. Coli, // paradiso terrestre dantesco^ p. 64 ; Graf, Mili, leggende e siiperstizioni del medio euo, 19, 123-124, 212, 220. Ce mur est parfois de fer ou de diamant, mais plus généralement de flammes, qui montent jusqu'au ciel ; Image du Monde, II, 2 : « Tout es claus de feu ardont qui jnsqu'as nues va flambant. ».Ce mur de feu se trouve même indiqué sur une carte française de géograpliie du temps de Charles V.
2. Évidemment, Virgile n'a point besoin de cette purification, puisqu'il va regagner le Limbe. S'il traverse la flamme, c'est parce qu'il faut qu'il guide Dante.
3. Toutefois, on aurait tort de chercher dans son sonnet Se mi fosse conceduto une allusion libertine. Cino désespère de jamais toucher le ctfur de Selvaggia : il voudrait faire comme Jupiter qui, pour séduire ses belles, se métamorphosait en cygne ou en taureau ; mais ces artifices ne séduiraient point Selvaggia. Il souhaite donc de se transformer en hêtre ; il mettrait un lierre autour et lui se métamorphoserait en oiseau, qui se poserait sur le lierre pour chanter Selvaggia ; sur le lierre et non sur le hêtre, car Selvaggia est rebelle et hostile et le hêtre-Selvaggia ne tolérerait pas le contact de l'oiseau-Cino. Cino ne dit nullement qu'il veut se changer en lierre pour enlacer Selvaggia ; dans le vers mi farei un ellera d'intorno, mi n'est qu'une particule explétive, comme dans
1 mi son un che quando Amore spira, etc.
4i0 l'amour et la femme en toscane
cœur, tous mes esprits pleurent sur mon âme, qui est en perdition ! » Cino, sonn. Uomo smarrito : « Homme égaré, qui vas pensif, qu'as-lu à te lamenter? qu'as-tu à causer ainsi avec ton àme en poussant des soupirs et des gémissements? On dirait que tu n'as jamais ressenti une des félicités que peut avoir le cœur dans la vie. A tes actes et à tes manières, on te prendrait pour un mourant.
a Et si lu ne te ressaisis pas, tu tomberas dans un tel désespoir que tu perdras ce monde et Vautre. »
Car la force de cet amour est irrésistiWe ; contre lui ne tieimect « ni vertu, ni raison » et il nous enlève « toute liberté de jugement » (Dante, sonn. lo sono stato). Il est le contraire de ce pur amour qui, d'après la Vita nuo^a, § 2, ne dirigea jamais Dante « sans le fidèle conseil de la raison ^.
Léger et inconstant, Cino se laissait aller aux impulsions de cet amour physique, sans chercher à lutter contre lui :
Ch. y on spero clie giammai : « Amour, qui est assez subtil pour plier à son gré la sagesse des hommes, s'est emparé de moi... il faut que je suive mon désir, tel qu'il s'est créé en moi ; j'y suis obligé, encore qu'il soit sans espoir ; j'y vais comme si on me menait par la main... Amour érige en lois ses caprices. »
G. Guinicelli, ch. Tengno di folle : « Amour m'a donné à ma dame pour la servir, quelle le veuille ou ne le veuille pas, et je ne peux pas arriver à comprendre quelles sont les raisons qui m'ont fait choir dans cette tempête. Je n'ai rien d'elle et elle ne fait pas mine de m'aimer. Je suis devenu son soupirant par la même force qui a fait d'elle une perle. C'est pourquoi il me plaît de mourir pour son amour. « C'est cette force aveugle de l'amour qui, par une mystérieuse télépathie, terrasse Dante le jour de la naissance de Béatrice (ch. E niincresce) et lui fait comprendre, lorsque sa dame lui apparaît, « que le mal de sa volonté vient de naître », c'est-à-dire qu'il n'est plus libre. Force fatale descendant en nous du haut des astres ^, dit Cecco d'Ascoli dans VAcerbay l'amour s'empare de notre cœur au point qu'il ne peut plus jamais changer. Aussi est-il maudit par Cavalcanti (bail. Quando di morte) et par Lapo Gianni [Amor nuova ed antica), car il réserve ses faveurs aux mauvais et aux pires, aux menteurs, aux traîtres, aux malappris et n'a de rigueurs que pour les
1. Il vient de la planète Mars, daprès G. Cavalcanti, ch. Donna mi prega. Il vient du troisième ciel (Vénus), d'après Cecco dAscoli. Le Convivio et la Comédie (Par., VIII, 1) 1 attribuent aussi à Vénus. Mais comme, dans ces deux ouvrages. Dante est plus théologien qu'amoureux, il admet que nous pouvons lutter contre cette influence, sinon la volonté humaine ne serait pas libre.
l'amour fatal, contraire a la raison 411
bons (Lapo Gianni, ch. Amore io prego, vers 55-60, 65-70, 83-90). « A la cour d'Amour, dit Cino (sonn. Si mhai di forza), celui qui est heureux, c'est le moins loyal. »
Il hébète sa victime et la place en dehors de la vie. — G. Guinicelli, Lo i^ostro bel saluto : « Je reste comme une statue d'étain, où ne subsiste ni vie, ni âme et qui de l'homme ne garde que l'apparence. »
G. Gavalcanti, sonn. Tu mhai si piena : « Je vais comme si j'étais en dehors de la vie ; ceux qui me voient me prennent pour une statue de cuivre, de pierre ou de bois qui ne se mouvrait que par artifice et je porte dans mon cœur une blessure qui montre qu'il est mort. »
Et surtout cet Amour déçoit l'homme et lui fait perdre en vaines démarches, en espoirs trompeurs, en folles angoisses, le temps si court d'ici-bas.
G. Gavalcanti, bail. La forte e nova mia : « Le sort, qui ne se soucie pas de moi, a envoyé la mort là où cela m'est bien dur (dans mon cœur ; il s'agit ici de la mort figurée) et une espérance trompeuse m'a fait perdre à souffrir [nel tempo che si muore ; la mort figurée n'est que l'excès de Ta souffrance) le temps que j'aurais pu employer au plaisir. »
Dino Frcscobaldi, ch. Morte avçersara : « Sa cruelle jeunesse luttant contre mon obstination, m'a fait perdre mon temps en vanités... Mon âme, transpercée et pillée par mes brigands de pensers qui m'avaient promis l'heureux moment et n'ont pas tenu leur promesse, pleure de se voir ainsi dévastée. Et elle voit l'Espérance, s'arrachant les cheveux, défaillir sur le corps du Désir qui, la veille, est tombé d'angoisse et d'épuisement. »
L'inconstant Cino, homme d'expérience, prend le cas plus légèrement ; il conseille à Onesto, si sa dame le dédaigne, de la dédaigner aussi, ou du moins de le feindre, d'après les préceptes d'Ovide. Il obéit à deux maîtres qui se valent, Ovide et André le Chapelain.
Cino, sonn. Perche voi state forse : « Puisque vous vous souciez peutêtre encore d'apprendre de mes nouvelles, depuis que j'ai couru me réfugier sur cette antique montagne aux ours, je vous écris quel est mon état.
« J'ai été frappé par un vivant rayon qui m'a fait dévier de mon chemin pour voir folie [{^eder follia, expression caractéristique de l'amour des sens ), et, pour apaiser ma soif par gorgées, j'ai été visiter l'onde claire d'un doux ruisseau (peut-être la fontaine d'Hippocrène, la poésie).
« Et de plus, pour devenir un maître joaillier, j'ai mis tous mes soins à sertir des pierres (sans doute des sonnets), alternant des désirs variés.
« Maintenant le vent souflle sur le mont ; c'est pourquoi j'étudie dans le livre de Gautier (le traité d'André le Chapelain) pour en tirer un véridique et précieux {nuo^>o) enseignement. »
§ 5. Unité d'origine de Vamour des sens et de Vamour spirituel.
On voit que le grand amour des stilnuovistes pour la Dame-ange ne mettait point obstacle à des passions moins innocentes. Dans leur large cœur, les sentiments les plus hétéroclites faisaient bon ménage, s'efTaçant chacun à son tour. Ils n'entrent point en conflit^, ils sont frères, étant fds du même père, cet hybride dieu Amour qui est Cupidon ou le Saint-Esprit, le salut ou la perdition. Qu'il aime la Pierre, qu'il aime Béatrice, Dante attribue à ces deux sentiments la même origine, si différents qu'ils soient, la volonté d'Amour, u J'ai été, dit-il, en la compagnie d'Amour depuis ma neuvième année » (sonn. lo sono stato). C'est l'âge où il s'est épris pour Béatrice de cet amour si pur qu'il finit par devenir spirituel et allégorique, amour qui« ne gouverna jamais Dante sans les fidèles conseils de la raison » {V. N., § 2). Et pourtant l'amour décrit par 1^ sonnet lo sono staio est contraire à la vertu et à la raison, il est Tamour changeant, l'amour fatal qui nous enlève « la liberté du jugement », l'amour des sens. Dans la chanson Amor dacchè, le poète nous assure que, sur les rives de l'Arno, Amour tient toujours sa forte main sur lui. « Depuis la première fois que mon âme a été soumise à ta puissance, dit-il à Amour, ch. Amor che muoi^i, tes rayons n'ont pas cessé de frapper mon cœur. » Il parlait vrai. Autant que de haine, son cœur débordait d'amour, et il brûla d'ardeur pour la théologie autant que pour la femme du Casentin qui avait un goitre, dit Boccace. C'est l'amour, s'éprenant des objets les plus opposés, qui prête un semblant d'unité à son œuvre. Tout amour provient de Dieu ; les sentiments et les actions sont soumis à l'influence des astres, et ceux-ci sont mus par la contemplation des anges en Dieu. L'amour est engendré par le troisième ciel, celui de la planète Vénus ^. Or ce ciel est mû par les Trônes [Com^., II, 6) et les Trônes contemplent le Saint-Esprit, la Charité, l'Amour divin. C'est donc de l'Amour divin que provient
1. En slUnunvo, lorsqu'il va lutte entre deux amours, c'est entre deux amours du même ordre, par exemple entre le souvenir de Béatrice et la Donna gentile ; ce sont deux amours de cœur. Dans le Convivio, nous avons la lutte entre le souvenir de Béatrice (amour de cœur) et la Philosophie (amour allégorique) : dans la Comédie, Béatrice (amour de cœur et amour allégorique) reproche à Dante d'avoir aimé la Pargoletta (amour des sens) ; mais ni le Convivio, ni la Comédie n'appartiennent au slil nuouo.
2. L'opération de ce ciel est « d'enflammer d'amour, par sa puissante ardeur, les âmes d'ici-bas » {Conv., II, 6).