L AMOUR DES SENS ET L AMOUR SPIRITUEL
l'amour humain ^. Mais cet amour humain serait-il l'amour spirituel? Nullement, car, dit Dante au même endroit, les anciens s'aperçurent que le ciel de Vénus était la cause de l'amour et, pour ce motif, ils dirent que l'amour était fils de Vénus. Cet amour païen, fils de Vénus, ne peut être l'amour spirituel ; Dante {Par. VIII, 1) écrit : « Les anciens croyaient que cette planète (Vénus), en son troisième épicycle, engendrait le fol amour » et c'est pour cela qu'ils lui avaient donné le nom de la déesse .Vénus. Et Dante partage l'opinion des anciens, puisqu'il fait de cet astre le séjour des bienheureux qui, sur cette terre, péchèrent par la chair, Folquet, Cunizza, la courtisane Rahab. Ce ciel de Vénus est donc le ciel du fol amour, et pourtant il est mû par les Trônes ; Dante a soin de le rappeler (Par., VIII, 34-37), et il cite en même temps sa chanson Voi che intendendo, d'après laquelle l'amour de la Philosophie, cette Philosophie qui est le Verbe, provient de l'étoile que gouvernent les Trônes, Vénus 2. On ne peut garder le moindre doute ; pour Dante, le fol amour et la charité proviennent l'un et l'autre de Vénus, des Trônes, de Dieu lui-même. Et c'est parfaitement conforme aux théories scolastiques : le mauvais amour n'est qu'une déviation de l'amour divin. (Cf. II, ch. VII, § 6.)
Aussi ne faut-il pas s'étonner que, mélangeant ces amours dans leur source, le stil nuo^o en ait confondu les manifestations. Cette lumière qu'irradie la Dame-ange, c'est celle que projettent plus modestement toutes les femmes aimées ; l'oubli et la joie qu'elle sème à travers l'espace, c'est, comme sa lumière, une illusion commune à tous les amoureux ; cette beauté et cette noblesse qu'elle impose autour d'elle, on peut chaque jour constater le même phénomène réduit à d'humbles proportions ;, l'exemple des vertus est contagieux comme celui des vices.; Les compagnes de la Dame-ange ne valent que par elle? Sans doute, un homme très jeune et très épris ne considérera les autres femmes que comme des épreuves manquées du modèle féminin ; sa maîtresse en est le type et les autres n'existent qu'en fonctions d'elle. Tous ces sentiments sont tellement naturels et banaux qu'on les rencontre de nos jours dans les romans-feuilletons.
1. Les Trônes « qui sont comme consubstantiels à l'amour du Saint-Esprit font leur opération naturelle qui est d'imprimer le mouvement à ce ciel plein d'amour (le ciel de Vénus) et, dans ce mouvement, la forme (la forme scolastique, c'est-à-dire l'essence) de ce ciel puise une puissante ardeur qui, ici-bas, enflamme d'amour les âmes suivant leur disposition » {Conv., II, 6).