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LES DAMES DU (( STIL NUOVO » ONT REELLEMENT EXISTÉ

Femme, un fantôme de grâce et de charme qui, à toutes les beautés, joint toutes les délicatesses morales, qui irradie en nous la vertu et la charité, comme le soleil réchauffe et éclaire, ou bien un monstre impitoyable dont les seules fonctions sont le ravage, Tincendie et la mort. Ont-ils connu autour d'eux quelque créature approchant de ces invraisemblables modèles et qui aurait déterminé dans leur esprit la formation de ces deux types littéraires? Il serait vain de chercher dans cette voie. Pour construire leurs Dames-an^es ou leurs Dames-bêtes féroces, ces amants hyperboliques n'ont pas pris leurs matériaux dans la réalité, mais dans la tradition occitanique et surtout dans le paroxysme de leur propre imagination. En quoi ces créatures surhumaines ressemblent-elles aux femmes à qui elles empruntèrent leur nom, à la vraie Vanna, à la vraie Bice, à la \Taie Selvaggia? Du haut des nues, elles dardent un éclat si immaculé que nous ne pouvons nous persuader qu'elles aient jamais été en puissance de mari, bien que nous le sachions- certainement ^. Comme la Mère de Dieu, elles restent vierges aux veux de leurs fidèles ^. Ces vagues fisures n'ont vécu que dans l'âme de leurs adorateurs, dont elles sont l'expression la plus jeune, la meilleure et la plus pure. Beauté, Grâce, Religion, la part de l'idéal infini qui était échue à ces poètes et qu'ils incarnèrent sous le nom de la femme apparue un jour que leur cœur s'ouvrait. Ils les aimèrent, je veux bien le croire, d'un triste amour, timide et bourrelé, comme en 1830 ; mais ils connurent aussi les douleurs très réelles de la vie ; et les gémissements qu'ils poussent devant leur idole, les guerres civiles et l'exil les leur avaient arrachés. Oui, ils aimèrent et souffrirent ; ils aimèrent l'amour, ils souffrirent de la vie ; mais ont-ils aimé la dame qu'ils chantèrent? est-ce elle qui leur apprit la douleur? Dès lors, qu'importe que ces dames aient existé ou non?

On ne s'en serait guère occupé, si l'un de ces poètes n'avait écrit la Comédie. L'énigme de Béatrice s'est tyranniquement imposée à la postérité et les critiques ont cru la résoudre en essayant de démontrer que ce symbole théologique fut fille de Folco Portinari ; mais qu'im-

1. Elles portent le titre de monna, réservé aux femmes mariées : monna Bice, monna Vanna, monna Lagia.

2. Dans tout le stil nuovo, je ne connais d'autre allusion au mari que le sonnet de Cino, Angelica figura, où il s'agit peut-être du mariage de l'auteur (sinon le sonnet serait d'une curieuse immoralité), et le sonnet de Guinicelli Chi vedesse aLucia, où l'allusion est très voilée et peut aussi bien s'appliquer au père ou au frère.

Aucontraire, les troubadours, sans parler trop souvent du mari, en reconnaissent non seulement l'existence, mais les droits, et ne nous laissent pas toujours ignorer qu'ils acceptent le partage avec lui.

porte, si Béatrice, dans ses lignes générales, reproduit les traits de ces Dames-anges que les rimeurs toscans, enfermés dans la rigidité de leurs formules, décrivent avec une inflexible monotonie, lointaines images de vertu et de perfection, simples prétextes d'amour?

Et même, si Béatrice, au lieu de porter dans sa tête tout le fardeau de la scolastique, avait vivifié la Comédie d'un souffle d'amour naturel et humain ; si cette face de gloire avait daigné être, bonnement et simplement, une amoureuse, à quoi cela servirait-il de savoir qu'elle a vraiment existé, puisque, de tout ce qui nous intéresserait en elle, nous ne savons et ne saurons jamais rien? Un portrait, des lettres, d'autres indices nous permettraient de deviner son âme. Mais qui osera nous promettre de pareilles découvertes? Béatrice restera un vain nom, un signe algébrique, une étiquette posée par Dante sur le fantôme complexe dans lequel il a successivement incarné les diverses formes de son idéal. Et que ce signe algébrique ait en môme temps désigné la fille de Folco Portinari ou toute autre monna Bice, il se peut ; mais qu'importe, puisque nul ne nous révélera le cœur de cette Florentine ! que nous importent le nom de son mari, le testament de son père? Un archiviste retrouvera peut-être un jour le testament de Béatrice elle-même, sa tombe, son contrat de mariage ; il deviendra célèbre et fera couler beaucoup d'encre : on n'aura pas avancé d'un pas dans les arcanes de la Vita nuo^a.

A travers l'insignifiante personnalité de la dame, le poète exprime sa propre âme, meurtrie et hésitante, sa tendre, inquiète et frémissante jeunesse. La dame finit par perdre aux yeux de ses amants toute réalité ; car ils ne vivent pas en contact avec elle, c'est son image, de jour en jour plus transfigurée, qui hante leur esprit au point de leur voiler la face du monde et jusqu'à la vraie figure de l'idole; savent-ils toujours la couleur de ses yeux et de ses cheveux?. Cette créature factice, leur vraie fille, absorbe tout en eux ; ils lui ont tant donné de leur propre substance qu'ils ne font qu'un avec elle.

Les auteurs du stil nuovo, sans méconnaître ce phénomène, ne lui ont pourtant pas attribué toute son importance. Jamais, poussant plus loin cette conception, ils n'ont masqué sous un amour de femme la spécieuse allégorie de leur âme éprise de son propre charme, enivrée d'elle-même comme Narcisse se mirant aux fontaines. Jamais ils n'ont voulu chanter fidéal impersonnel ; mais, comme l'imprécision systématique du stil nuoi'O a amené certains critiques à prendre toutes ces dames pour des entités métaphysiques, il a bien fallu établir qu'elles ont réellement existé.

APPARENTE CONFUSION DE LA DAME ET DE l'aMANT 417

§ 2. Apparente confusion de la dame et de V amant.

Celte démonstration est d'autant plus utile qu'en glanant habilement certains passages, en sollicitant certains textes, on se persuaderait que, dans la doctrine du xiii^ siècle, l'amour et la dame se confondent avec l'amant de manière à ne former qu'un seul personnage ^.

Mais on aurait tort de prendre à la lettre ces figures de rhétorique. Dante et saint Thomas nous en avertissent l'un et l'autre.

Conç>., III, 2 : « L'amour n'est autre chose que l'union spirituelle de l'âme avec la chose qu'elle aime... cette dame qui, spirituellement. ne faisait qu'une chose avec mon âme. »

1. Cino, ch. lo non posso celar : « Ma dame revient à mon souvenir et immédiatement je soupire ; Amour s'éveille et en même temps s'écrie : « Fuyez, mes esprits, « voici venir celle qui martyrisera votre corps », et ils s'enfuient épouvantés. Il s'agit ici, de toute évidence, du corps et des esprits de Cino, identifiés avec Amour. « Je suis Amour, dit le dieu à Gavalcanti(sonn. Certe mie rime), moi qui te laisse mon visage et emporte toutes tes pensées. » — « Amour et le noble cœur ne sont qu'un » (Dante, sonn. Amor e cor gentil). — Amour vient d'apparaître à Dante; celui-ci « prend une si grande partie d'Amour qu'Amour disparaît sans qu'il s'en aperçoive ».

Il est assez naturel qu'un poète donne à sa dame le nom d'Amour puisqu'elle personnifie à ses yeux le sentiment qu'il éprouve pour elle. Dans les Anliche Rime, on trouve plusieurs sonnets où la dame est appelée en propres termes Amour. Et Béatrice, dit lui-même le dieu Amour, s'appelle Amour, tant elle me ressemble (sonn. / Tïîi senîii svegliar). En bien des cas le rôle du dieu et celui de la dame se confondent, au point qu'il est difïîcile de les distinguer l'un de l'autre. Les flèches que décoche Amour, ce sont les regards de la dame (Cavalcanti, sonn. O donna mia) ; Amour tend parfois son arc à la dame pour qu'elle s'en serve à sa place (Cavalcanti, sonn. S'/o fosse quelli] D. Frescobaldi, sonn. La foga di quelVarco); ou encore la dame, à la place du dieu, lance le dard ou frappe de la lance : Cino, sonn. Avvegnache crudel] Id., Lo fin piacer] Cavalcanti, sonn. Una giovane donna; ch. la non pensava. A la place du dieu, la dame siège sur son tribunal et condamne le soupirant (Cino, sonn. Saper vorrei).

Guido délie Colonne, Ancor che Vaigiia, Mon. Cresl., II, 221 : « Je vous aime tant que je ne pourrai mourir, aussi longtemps que vous vivrez, si fort que la faim ou la soif me tourmentent... Mon ame, je crois que c^est la vôtre qui est venue habiter dans ma poitrine. »

Jacopone (Bartoli, Sloria, II, 196): « Jésus si délectable, tu te rends à moi et tu me transformes en toi. » — ld.,0 Amor, divino amore, Ozanam, V, 164 : « Amour, je te fuis pour ne pas te livrer mon cœur. Je vois que tu me transfigures et que tu me fais devenir Amour comme toi, si bien que je n'habite plus dans mon cœur et que je ne sais plus où me retrouver. » Cf. les autres textes de Jacopone, donnés ci-dessus, II, ch. Il, § 22.

Saint Thomas, S. Th., IIaIIœ,qu. 185, 2 : « Saint Denis dit que saint Paul, ravi en extase par la vertu de l'amour divin, prononça ces paroles ; «Je vis et ce n'est plus « moi, c'est le Christ qui vit en moi. »

Saint Bernard, Serm. de diversis, VIII, 9 : « En une certaine manière, Dieu révèle sa face à notre âme ; contemplant la gloire de l'Époux céleste, Tàme se transforme en cette même image, sous l'influence du souffle divin. ^

SpiritueUe, spirituellejneni, c'est-dire que matériellement il n'en est pas ainsi.

5. Th., I , qu. 20, art. 2 : « D'après saint Denis, l'amour place l'amant en dehors de lui et le transporte, pour ainsi dire^ dans l'objet aimé. »

S. Th., I* II*, qu. 27, art. 1 : « L'amour fait que l'amant est dans l'aimé, et réciproquement, car il est écrit (I, Joh., iv, 16) : Celui qui demeure dans la charité demeure en Dieu et Dieu en lui... On dit que l'amant est dans l'aimé lorsque l'aimé reste dans lapenséede l'amant... L'aimé est contenu dans l'amant en ce sens qu'il est imprimé dans son affection par le plaisir qu'il lui cause ; l'amant est contenu dans l'aimé en ce sens que l'amant s'attache d'une certaine façon à ce qu'il y a d'intime dans l'aimé. »

Cecco d'Ascoli, VAcerba, III, 1 : « Par la puissance du troisième ciel, j'ai été transformé en cette dame qui me rend toujours plus heureux et je ne sais plus ce que j'ai été. C'est d'elle que mon intellect a pris sa forme-, je contemplais la puissance de sa beauté et ses yeux me montraient le salut. Donc, je suis elle, et si elle me quitte, je mourrai. » Mais il avait eu soin de dire, cent vingt-sept vers plus haut : « L'amour transforme l'âme en la chose aimée, sans que Vessence du sujet ^arie. »

La dame n'est donc pas la morne personne que l'amant. Mais ne peut-on voir en elle une figure symbolique?

§ 3. La sincérité du ton de V auteur ne prouve pas la réalité de ses personnages ; détails réalistes dans les allégories.

Le ton naturel et sincère de certains poèmes laisserait penser qu'ils sont adressés à des femmes réelles ; mais rien n'est moins sûr qu'un tel critérium. L'imagination d'un dramaturge prête à ses héros des sentiments qu'il n'a jamais éprouvés, ne s'étant point trouvé dans la même situation qu'eux. Renaud D'Aquin, Chiaro Davanzati, Rustico di Filippo écrivirent des chansons de femme, simples et passionnées; et ces mêmes rimeurs, froids, cérémonieux et compassés dès qu'ils font parler un homme, n'expriment par sa bouche que le radotage de la plus artificielle galanterie. En conclurons-nous que Renaud d'Aquin, Chiaro Davanzati, Rustico di Filippo appartenaient au sexe féminin? Non, la vérité est que les poètes ne se montrent pas plus sincères dans une de ces manières que dans l'autre ; ils exécutent un exercice de rhétorique, en se conformant scrupuleusement aux règles qui gouvernaient en Occitanie deux genres opposés, la chanson d'homme et la chanson de femme. C'est ainsi que les Siciliens sèment de détails réalistes leurs pièces populaires ou semi-

DETAILS REALISTES DANS LES ALLEGORIES

populaires et que leurs chansons auliques, restant dans le vague des formules courtoises^ ne nous transmettent pas un seul nom de femme ^ Or, non seulement les héroïnes du stil nuovo sont nommées, mais les poètes nous apprennent à leur endroit telles ou telles circonstances que la grandiloquence habituelle de leur style eût pu taire. C'est dans l'église de la Dorade, à Toulouse, que G. Cavalcanti rencontre Mandetta, vêtue à la dernière mode du jour 2. G. Guinicelli prétend que la vue du capuchon de Lucia nous bouleverserait. Cino avoue que sa dame refuse de se mettre à la fenêtre pour le voir^. Elle habite Pistoie, parmi les factions qui baignent la terre de sang (ch. Mille volte). Elle porte une robe blanche et vert brun (sonn. lo guardo per li prati) ou des vêtements de deuil (sonn. Awi^egnache crudel). La dame de Dino Frescobaldi, elle aussi, porte le voile noir (ch. Morte a^çersara).

Mais il ne faudrait pas trop se fier à ces détails, ni aux indications que les stilnuovistes nous laissent parfois sur les yeux et les cheveux de leurs belles. Les écrivains de ces temps n'en sont pas avares quand ils décrivent de pures abstractions déguisées en femmes, telles que l'Intelligence *, la Nature ^ ou la Philosophie. Il semble même qu'ils accumulent les traits de ce genre pour donner un peu de vie à ces entités et qu'au contraire ils les évitent lorsqu'ils chantent des dames "^^ , *< en chair et en os, de peur de les dépoétiser par une description trop précise. Dante ne nous a jamais laissé deviner la couleur des cheveux de Béatrice, mais il tient à nous apprendre que la fille de la Droiture t ft/t^M^^^/ porte des tresses blondes (ch. Tre donne). La beauté de ces mêmes tresses se marie, chez l'Intelligence, à la blancheur de la gorge; elle possède une chambre d'hiver et une chambre d'été, qui sont le foie et la rate, explique l'auteur. La nature a le front blanc, la gorge blanche, les lèvres vermeilles, le nez mince, etc. Dans les Documenti d'amore, de Francesco de Barberino, la justice est âgée de vingt ans, la Gloire de vingt-cinq, la Prudence de trente {Doc. d'amore, 321, 309, 227). Dante, en termes à peine voilés, appelle notre attention sur le sexe de la Droiture et sur le sexe de sa Chanson (Ch. Tre donne).

Lors donc que Béatrice parle de ses beaux membres, le belle j}iemhra, cela ne prouve point qu'elle ait existé. On ne peut accepter

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