IJ., ibid., p
SELVAGGIA VERGIOLESI 421
Dans bien des poèmes, Cino use du nom de sa dame d'une manière détournée, comme épithète ; il était facile de jouer sur ce nom de saunage, rebelle, cruelle ; mais il l'emploie parfois purement et simplement, de la manière la plus directe (ch. Mille volte) en spécifiant le lieu qu'elle habite : « Va-t'en, ma chanson, et dépcche-toi, passe le Bisenzio et l'Agna (rivières entre Prato et Pistoie) ; .arrête-toi sur la Brana (rivière de Pistoie), où Mars baigne la terre de sang, et cherches-y la trace de Selvaggia. »
Dans la chanson Lo gran disio, adressée à Tommaso di Pietramala, capitaine du peuple à Pistoie en 1303, Cino, après avoir formellement nommé Selvaggia, explique qu'il joue sur son nom. « Votre beauté fuit notre savoir (c'est-à-dire dépasse notre connaissance) ; elle mérite donc à cet égard le nom de saunage ; elle le mérite encore, parce que vous êtes étrangère à toute pitié. »
Cino aimait donc une Selvaggia, habitant à Pistoie et connue du capitaine du peuple en cette ville ; il est séparé d'elle par les factions, par « la différence qu'il y a du Blanc au Noir » (ch. La dolce i>ista ; sonn. Lo finoamor cortese). Cette Selvaggia est bien la Vergiolesi, nous en avons la preuve dans le sonnet Lasso pensando, écrit lorsque le poète avait dû quitter Pistoie en proie à la guerre civile.
« Hélas ! je pense souvent à mon pays natal, cette vallée désolée ; je m'abîme dans la douleur et les pleurs montent de mon cœur à mes yeux,
« Et lorsque je pense slux jeunes rejetons des plantes de Vergiole qui sont là- bas, mon âme ne veut plus rester avec moi, à moins qu'elle ne garde l'espérance que je retourne en mon pays.
« Sans me flatter désormais d'obtenir le fruit, mon bonheur se bornait à contempler la fleur et je n'ai jamais espéré plus.
« Me feraient-ils croire en Mahomet? (c'est-à-dire me feront-ils renier mon parti?) Donc, cruel parti, pourquoi me fais-tu expier un délit que je n'ai pas commis? »
Ces jeunes rejetons, ce sont les filles de Filippo Vergiolesi. Cette fleur que contemple Cino, c'est Selvaggia, c'est aussi l'amour pur qu'il professe pour elle, cet amour qui s'arrête à ses débuts et reste stérile; le fruit qu'il renonce à obtenir, c'est la suite naturelle de la fleur, le triomphe de l'amant, la possession. Cette métaphore botanique, très usitée déjà chez les troubadours, a été constamment employée par les Italiens ^. Il ne peut y avoir de doute sur le sens des onze premiers
1. Aimcric de Pégulhan,M. G. 737, 42ct suiv.: «Amour est une noble bienveillance qui vient des yeux et du cœur, certainement ; les yeux la font fleurir et le cœur grainer; Amour est le fruit de la vraie semence. » — G. Guinicelli, cli. Lo gran disio:
422 l'amour et la femme en toscane
vers du sonnet. Gino, exilé de Pistoie, se lamente de ne plus voir Solvaggia Vergiolesi ; avant son exil, il avait déjà renoncé à obtenir davantage et se résignait à ne l'aimer qu'en pensée, sans réclanur le fruit, assertion qu'il répète en plusieurs autres poèmes ^,
€ Lorsqu'un homme regarde une beauté qui lui plaît, les pensers enveloppent le cceur et s'accroissent immédiatement avec le désir ; et puis, directement, ils fleurissent et se mettent à fruit. C'est pourquoi je me sens égaré ; l'amour, en croissant, a poussé ses fleurs et ses feuilles ; et le temps de la récolte est venu et je ne cueille paa le fruit.» — Cliiaro Davanzati, ch. Da che mi conven, Anl. Rime,\\\, dit, à propos de sa dame qui a cédé à un autre, tout en lui faisant à lui-même bonne figure : « Si elle m'avait congédié, je ne la blâmerais point d'avoir failli. C'était pour moi une^ assez grande douleur que, ayant eu d'elle la fleur et la feuille, il en eût aussi le fruit. * — La dame s'offre on ces termes à l'amant (Ch. Davanzati, ^nf. Rime, III, bonu. Sire lo mio ciior) i « L'heure approche où je vous arracherai à vos chagrins ; j'effacerai vos peines et vos langueurs redeviendront de la fierté, car le fruit suivra la feuille et la fleur. » Ailleurs, la dame emploie les mêmes termes pour se refuser (Ch. Davanzati, Anl. Rime, III, sonn. lo non dico messer) : « Je ne vous demande pas d'abandonner votre amour pour moi, mais seulement le désir du fruit. » — Rinuccino,. Ant. Rime IV, Amore ha nascimento: «Amour a un commencement et des fleurs et des feuilles ; vient ensuite le fruit, qui se fait longtemps attendre. » Id., Anl. Binie, IV, p. 192 : « La fleur d'amour, c'est le début du désir qui reste caché ; la feuille, c'est le désir qui s'élargit et qui monte ; puis vient le fruit ; il apporte l'accomplissement de ce que désire le cœur, comme le fruit que mûrit le soleil. » — Guido Orlandi, Anl. Rime, IV, sonn. Troppo servir i L'amoureux ne doit pas oublier que ce n'est pas d'après la fleur qu'on peut augurer du fruit, car il peut avorter par l'excès du froid et de la chaleur, et je ne sais pas pourquoi m'a ainsi péri la fleur que j'avais adorée... » — Anonyme, sonn. Conosco il friillo, Anl. Rime, IV : « Je connais le fruit et la fleur de l'amour. »
Et je ne doute pas qu'on ne puisse trouver beaucoup d'autres exemples. Bartoli, qui nie la réalité des dames du slil nuovo, cherche en vain à donner à cette figure de rhétorique un sens politique : les fleurs, ce seraient les jeunes hommes de la faction de Cino ; le fruit, ce serait le succès de leurs efforts ; Cino prendrait plaisir à regarder vivre ces partisans, tout en étant certain de leur échec, en renonçant à espérer le fruit. En ces moments tragiques où la ruine et la mort étaient suspendîmes à chaque heure sur chaque tête, quel est l'aliéné qui aurait pris plaisir {dilello) à contempler oisivement la défaite des siens? Il est d'ailleurs historiquement probable que Cino appartint au parti opposé aux Vergiole (Corbellini, op. cil., 128-129 et passim), et c'est ce que démontre, croyons-nous, le dernier tercet du sonnet Lasso pensando.
1. Ceci établi, tachons d'expliquer le dernier tercet. Cino quitta Pistoie pour échapper aux conséquences des discordes politiques, mais nous ignorons s'il fut exilé en vertu d'une sentence, s'il s'enfuit par pusillanimité, ou s'il fut amené à s'éloigner par une contrainte directe et précise, dépourvue de formes légales, mais d'autant plus à redouter, une menace de mort, par exemple, émanant soit des chefs du parti adverse, soit de son propre parti. Le dernier tercet du sonnet Lassa pensando va nous l'apprendre.
« Me feraient-ils croire en Mahomet? s'écrie le poète. C'est-à-dire ces rejetons de Vergiole, cette Selvaggia me feront-ils abandonner mon parti, deviendrai-je à cause d'eux un renégat? Non, certainement, j'avais déjà depuis longtemps renoncé à rien obtenir de Selvaggia. Elle n'aurait été ni ma femme, ni ma maîtresse, je ne lui demandais même pas sa compagnie ; l'apercevoir de loin à sa fenêtre me suffisait ; encore n'avais-je ce plaisir que rarement (sonn. Lo flno amor). Elle n'aurait jamais
MON>fA VANNA
Nous voilà donc certains de l'existence de l'une de ces femmes aux allures chimériques. Malheureusement, Selvaggia appartient à la catégorie des Dames-bêtes féroces et si, après sa mort, son image cruelle s'adoucit et se transforme, elle ne se hausse point à la dignité de Dame-ange; sur sa tombe ce n'est pas Dieu qu'invoque son amant,, mais Amour (sonn. lo fui suWalto) : « J'ai été sur la haute et bienheureuse montagne et j'adorai en baisant le rocher sacré et je tombai sur la pierre, hélas ! où la très sage reposa son front, le jour où fut tarie la source de toutes les vertus, le jour où la dame de mon triste cœur, pleine de grâces, franchit le pas amer de la mort.
«Alors j'invoquai Amour en ces mots : Mon doux Seigneur, fais qu'ici la mort me prenne, car ici gît mon cœur.
«Mais comme mon dieu ne m'entendit pas, je m'en allai et repassai les montagnes, la voix de ma douleur appelant toujours Selvaggia. »
§ 6. Monna Vanna.
Trouverons-nous parmi les Dames-anges une personnalité aussi historiquement certaine que 1a Vergiolesi? Non, Gino n'a pas écrit le nom de celle qu'il chanta et qui est peut-être la même que Selvaggia, considérée sous une autre face ^. Deux seulement des Dames-anges sont nommées. Vanna et Béatrice. Le caractère de l'héroïne dantesque demeure si ambigu qu'elle doit être étudiée en dernier lieu. Reste Vanna, Elle n'est, à vrai dire, qu'une Dame-ange un peu atténuée,^ mais comme son existence est intimement liée à celle de Béatrice par le sonnt / mi sentii s^egliar et le paragraphe 24 de la Vita nuova, nous devons la scruter de très près. Habitant la même ville, chantée
exercé aucune influence sur moi, je serais resté, comme aujourd'hui, fidèle à la cause. Je ne me serais pas rangé, avec les Vergiole, du côté des Blancs. Donc, ô chefs des Noirs, pourquoi me maintenez-vous éloigné de Pistoie, me punissant ainsi d'une trahisonque je n'ai pas commise, et que je n'avais aucun intérêt à commettre? »
II paraissait probable, en vertu de documents divers, que Cino fut un Noir; pour nous, ce sonnet le démontre. Les Noirs, craignant la défection de Cino, trop assidu autour des Vergiole, l'avaient forcé à quitter Pistoie. Le sonnet Lasso pensanda est une supplique indirecte adressée aux chefs de sa faction pour lui permettre de rentrer dans sa ville natale.
Il est certain, par ailleurs, que les Noirs avaient cherché à s'opposer à l'amour de Gino pour Selvaggia (sonn. Lo fino amor) : « Ma dame ne veut même pas restera sa fenêtre de peur que je ne me réjouisse de sa vue ; elle voudrait que j'oublie mes désirs et que j'abandonne tout amour pour elle ; mais ma grande ennemie perdra cette gageure, car mes sentiments restent entiers et fidèles, malgré les Noirs. » N'ayant pas réussi à empêcher Cino de rôder autour de Selv^aggia, les Noirs avaient fini par le forcer à s'éloigner de Pistoie, et c'est pour obtenir la permission d'y rentrer que le poète adresse aux chefs de son parti le sonnet Lasso pensando.
1. De même que la Dame-ange par excellence, Béatrice, devient la Donna fera dans la chanson E nVlncresce.
424 l'amour et la femme en toscane
par un poète que Dante appelle « le premier de mes amis », qualifiée de précurseur de Béatrice (§ 24), se trouva-t-elle en relations avec elle, furent-elles amies? On ne sait.
Les sonnets Se vedi Ainore et Dante, un sospiro démontrent que, au moins un temps, Cavalcanti considéra Dante comme un camarade avec qui il ressassait les petites aventures de son cénacle, les potins des Fidèles d'Amour, les anecdotes de la coterie minuscule qui s'agitait autour de Lagia (sonn. Amore e monna Lagia). Mais il n'en fut pas toujours ainsi. Dante reconnaît que Cavalcanti avait depuis longtemps cessé d'aimer Vanna sans qu'il en fût informé (§ 24, in fine). A l'époque où les deux amis échangeaient des confidences, ce n'était pas Béatrice, qu'aimait Dante, c'était l'une des donne-schermo, celle dont le nom occupait le trentième rang dans le sirvente; oii étaient énumérées les soixante belles de Florence ^. Aussi ne nous présentet-il pas ensemble Vanna et Béatrice, mais l'une après l'autre.
« Je vis venir vers moi une noble dame dont la beauté était fameuse et qui régna jadis sur mon premier ami. Et le nom de cette dame était Giovanna ; mais on l'avait surnommée Printemps, à cause de sa beauté, croit-on, et c'est ainsi qu'on l'appelait. Et regardant après elle, je vis venir l'admirable Béatrice » (V. N., § 24). Et, dans le sonnet / îni sentii svegliar : « Gomme mon seigneur (Amour) se retirait et que je regardais du côté où il m'était apparu, je vis monna Vanna et monna Bice, ces merveilles, venir vers l'endroit où je me trouvais, l'une après ^ l'autre. »
S'il s'agissait ici d'abstractions ou d'allégories, le poète ne désignerait pas ces femmes par leurs noms familiers, les diminutifs Vanna et Bice, qui ne signifient rien ; il écrirait leurs noms véritables qui jouissent d'un sens symbolique: Giovanna, celle qui est pleine de grâces^; Béatrice, celle qui béatifie. On peut trouver assez faible cet indice de la réalité de Vanna et de Bice, soit ; retenons seulement qu'elles sont nommées ensemble, qu'elles sont associées, que, si Vanna est une femme réelle, Bice l'est autant qu'elle.
§ 7. Monna Lagia.
Or Vanna est également associée à Lagia * dans le sonnet de Dante, Guido vorrei, où elle figure à titre de dame de Lapo Gianni. Et
1. Sonn. Guido vorrei. Cf. III, ch. iv, § 6 ; III, ch. ii, § 3.
2. Vuna appresso Valtra. Appresso, qui signifie aujourd'hui : à côté, signifiait aussi : après. On en trouve de nombreux exemples dans la prose de la V. N.