Donna rendula, dame entrée en religion
3. Nous croyons qu'il faut modifier très légèrement le texte donné par Ercole et lire, au premier vers : Amore, monna Lagia au lieu de Amore e monna Lagia. Amore devient ainsi un vocatif au lieu d'être le sujet du verbe. Il sera encore un vocatif, et non un sujet, dans le vers Sia ringrazialo, Amor, che s'en accorse; et nous changerons che en chi, lisant ainsi :
Sia ringrazialo, Amor, chi s'en accorse.
MONNA LAGIA
teurs (les serviteurs d'Amour) au point que moi-même je ne l'étais pas plus qu'eux, lorsque j'imaginais qu'il était un dieu ^.
« Amour, remercions celui qui s'en est aperçu le premier (celui qui s'est aperçu le premier qu'il n'avait plus de désirs, qu'il n'aimait pas : ce premier, c'est messire Un tel; remercions-le, nous ses rivaux, de nous avoir délivrés de sa personne, de nous laisser le champ libre). Remercions ensuite la dame sage qui, alors, lui retira son cœur. (Cette dame sage, bien avisée, c'est Lagia, qui aimait messire Un tel et, se voyant dédaignée par lui, a eu la force de se reprendre, de renoncer à un inconstant et d'affranchir ainsi des tourments de la jalousie ses autres adorateurs.) Remercions aussi Guido qui est (maintenant) tout à fait hors de cette affaire. (Déjà découragé par le premier succès de messire Un tel, puis perdant toute affection pour Lagia, dégradée à ses yeux par le dédain de l'homme qu'elle a aimé, Guido se retire de l'arène.) Et qu'on me félicite aussi, quoique je sois • resté sous sa puissance (la puissance d'Amour, ou celle de Lagia. Cavalcanti doit être félicité, parce qu'il est débarrassé de ses rivaux ; toutefois, il exprime le regret de ne pas avoir reconquis la liberté de son cœur). Et que tout cela m'ait plu, on ne le croira guère. (Par ces derniers mots, Cavalcanti nous laisse deviner toute l'ironie de ces multiples remerciements. Il aime toujours Lagia et il en souffre) 2. ))
Messire Un tel, c'est probablement Lapo Gianni ; quant au second Guido, ce serait peut-être Orlandi, avec qui Cavalcanti échangea, sur des points littéraires, des sonnets d'abord amicaux, puis irrités ; l'animosité de cette querelle pourrait venir de leur compétition amoureuse. « Tu as bien raison de dire qu'on ne se rend pas maître (non si porta in mano) de l'amour et qu'au contraire il fait souffrir l'âme de l'homme qui aime et n'est pas aimé, » écrit G. Orlandi à Cavalcanti (sonn. ^mi'co, io saccio hen). Y aurait-il là une venimeuse allusion à l'échec de Cavalcanti auprès de Lagia? « Quant à moi, continue Orlandi, il y a bien longtemps que je ne connais plus l'amour charnel ; je ne touche pas à la fange. » Ne retrouve-t-on pas ici ce
1. Immaginando ch'clla fosse Dio. Chez les Italiens de cette époque, comme chez les troubadours, Amour a tantôt le sexe masculin, tantôt le sexe féminin. Cavalcanti aime à semer ses vers d'obscurités verbales, commeletémoignesa chanson Donna mi prega. C'est ainsi qu'ici, deux vers plus haut, il a fait Amour masculin : Ch'eran servenli in lai guisa in lui.
2. Pourquoi Lagia doit-elle remercier messire Un tel (vers 1 et 2 du sonnet) do l'avoir abandonnée ? Elle doit le remercier de l'avoir sauvée de lui, qui n'est pas digne d'elle ; elle doit peut-être aussi le remercier de l'avoir soustraite, à l'avenir, à la puissance d'Amour, cet impitoyable tyran, dont sa mésaventure l'aura dégoûtée.
428 l'amour et la femme en toscane
Guide du sonnet Amore monna Lagia, '< qui est tout à fait hors de cette affaire » ?
On peut rejeter les interprétations que nous avons tentées, mais de quelque manière qu'on retourne ces textes obscurs, on gardera toujours l'impression d'une Lagia nullement chimérique, seule au milieu de poètes sensuellement épris d'elle ^, une sorte d'Aspasie, ou, si l'on préfère, de présidente de cours d'amour occitaniques.
§ 8. Incohérence des figures dantesques ; réalité de Béatrice.
Or ces poètes la nomment en môme temps que Vanna. Ils nomment Vanna en même temps que Béatrice. Les trois dames ont l'air placées sur le même rang. Si l'une d'elles est réelle, les autres doivent l'être aussi. Pourquoi douterait-on de la réalité de Béatrice, alors qu'on accepte sans difficulté celle des héroïnes de Cwalcanti, de Cino et des autres stilnuovistes? C'est qu'aucun d'eux n'a compliqué d'allégories ses sonnets, ses ballades et ses chansons 2. Aucun d'eux n'a commenté ses propres vers dans un livre sibyllin où une prose artificieuse tend sournoisement, en les dénaturant, à transformer la dame en quelque chose de prodigieux et d'inouï. Aucun d'eux ne s'est prétendu amoureux à neuf ans, aucun d'eux n'a assuré que la dame était un neuf ; aucun d'eux, dans un gigantesque poème, ne s'est avisé de l'afTabler du masque de la Science sacrée, tout en la représentant comme une femme en chair et en os. Que de heurts et d'étrangetés ! Chose grave, Dante campe d'autres personnages d'aussi déconcertante façon. Où chercher la vérité dans ce labyrinthe? Une dame se met à sa fenêtre pour voir pleurer un adolescent malade d'amour ; c'est sans doute quelque tendron sentimental? Détrompezvous, c'est la Philosophie. Une autre laisse voir son sexe à travers les trous de ses jupons ^ ; c'est une courtisane dans la misère? Pas du tout, ce triste appareil caractérise la Droiture. Une troisième dame se promène avec orgueil, « comme un amiral sur son navire », et accable de « venimeux » reproches son ancien amoureux; c'est une Florentine jalouse? Non, c'est la Théologie.
Or cette Florentine et cette Théologie s'appellent toutes deux
1. C'est ce que prouvent les derniers vers du sonnet Danle, unsospiro,e Icngo la per far suo piacimenîo.
2. On ne peut signaler que de rares exceptions à cette règle ; elles sont d'ailleurs fort transparentes. Citons un sonnet de Cavalcanti, O lu che porli, une chanson de Cino qui paraît imitée du premier chant de V Enfer, une chanson de Dino Frescobaldi, Voi che piangele.
3. Ch. Tre donne. Dans le congé, Dante parle aussi du sexe de cette chanson, quel che bella donna chiude.