INCOHÉRENCE DES FIGURES DANTESQUES
Béatrice ; seraient-elles une seule et même personne? le poète nous l'assure ; mais que de difficultés à le croire ! A quel chaos d'impossibilités nous mène une telle conception ! Cet ange du ciel qui bafoue son amoureux (l^. iV., § 14), quelle invraisemblance ! Ce symbole sacré, accablant de railleries le malheureux qui vient de traverser l'enfer et le purgatoire pour l'atteindre, quelle absurdité ! Celte science divine qui vante impudiquement ses beaux membres, quel scandale ! Et quelle bizarre idée est venue tourmenter l'imagination de ce justicier, lorsqu'il attire notre attention sur « les parties honteuses ^ )> de la Droiture?
C'est que toutes ces figures sont doubles, essentiellement et irré- ^ ductiblement doubles. A côté du symbole vit, sous le même nom, l'être réel en chair et en os. Entre la femme et la science, Philosophie ou Théologie, une telle incompatibilité subsiste, que le poète n'a même pas tenté de les fondre ensemble ; il n'a pu que les juxtaposer, sans éviter les heurts. Il s'y croyait autorisé par l'interprétation des Ecritures, où les personnages représentent le Christ par tel ou tel -^"«'j-**^ acte isolé, sans que le reste de leur carrière se modèle sur cet idéal. « Il ne faut pas croire, dit Dante, citant saint Augustin, De Monarchia, II, 4, que tous les points du récit aient une signification; mais les faits qui ne signifient rien y sont narrés, eux aussi, parce qu'ils se relient aux faits qui signifient quelque chose. :) La pratique de cette exégèse, devenue chez Dante une tournure d'esprit, l'amenait à introduire, sans la moindre nécessité, les traits les plus réalistes et les plus imprévus dans des allégories aussi abstraites que celle de la Droiture. Et notre esprit peut se prêter à ce jeu ; mais que penser, si la personne qui incarne une allégorie sacrée est un être ordinaire et normal, contemporain de l'auteur et décédé depuis peu? Si encore Béatrice n'était qu'un fantôme littéraire, un rêve d'amour et de perfection, comme la sylphide de Chateaubriand ou comme l'héroïne de tant de romans ! Mais non ; née de Florentins, elle épousa un Florentin ; elle s'appelait familièrement Bice. Soumise à toutes les infirmités et à tous les petits travers de son sexe, comment les premiers lecteurs de Dante qui, jadis, la rencontraient journellement dans les rues de leur ville, ont-ils pu l'accepter sous sa forme quasi divine? Cette jeune personne a bien pu leur paraître, à certains égards, un modèle de vertu et un « miracle » sur la terre ; mais elle tint de sa mère Eve par trop de côtés. Quelle profanation, lorsqu'elle monte en triomphatrice sur le char de l'Église, traîné par le Griffon,