‹ Autour de Dante; Les BéatricesChapitre 242 sur 440 · RÉALITÉ DE BÉATRICE · texte numérisé non relu

RÉALITÉ DE BÉATRICE

dans le Con{>wio qu'elle n'a jamais existé, qu'elle est la Philosophie. Pourquoi Béatrice, déjà surnaturelle dans la Vita nuova^ formellement érigée dans la Comédie en Science divine, serait-elle plus vivante que la Donna gentile? La vérité est qu'elles vécurent toutes deux. Mais, à supposer que la Donna gentile n'ait été qu'une fiction, nous pouvons cependant affirmer qu'il n'en est pas ainsi de Béatrice, Si elle n'était que la Théologie, comment le poète, au moment pathétique de son apparition, parmi les chants des patriarches et des anges, gâterait-il sa mirifique apothéose par ces reproches « venimeux », ces allusions à des « fdlettes », cet outrecuidant orgueil de son beau corps? Ce serait nous ramener du haut des nues aux plus basses réalités. Quel contre-sens ! Et comment la Science divine marcheraitelle de pair avec Vanna et avec Lagia ^?

Tant de nuages ne se seraient pas amassés autour de Béatrice, si les premiers commentateurs, au lieu de s'attacher obstinément à la Comédie où sa figure hybride déconcerte, avaient étudié la Vita nuoç>a, et, avant elle, les poésies auxquelles elle sert d'écrin. Là, Béatrice n'est que la Dame-ange, type invariable au pied duquel les divers poètes ont entassé les mêmes adorations, les mêmes idées, les mêmes images, les mêmes épithètes. Comme ses émules, Dante a trouvé moyen de peindre les vicissitudes de l'amour dans un cadre aussi étroit que bizarre. La réalité de la première Béatrice, celle à qui s'adressent les vers de la Vita nuova^ n'est pas plus difficile à accepter que celle de Vanna.

On pourrait s'en tenir à ces preuves générales. Examinons toutefois quelques arguments d'une autre nature ^.

1, On a tiré de l'attitude de Béatrice dans la Comédie de spécieuses objections contre son existence. A deux reprises [Par., VII, 146, et XIV, 14), parlant à Dante de la résurrection de la chair, elle dit voire (et non noire) résurrection ; parlant aux bienheureux de la nature humaine, elle dit voire (et non noire) substance. Il semblerait donc que Béatrice n'appartient pas à l'humanité. — C'est qu'en ces deux passages, ce n'est pas la femme qui parle, mais le symbole qu'elle personnifie.

Mais, ajoute-t-on, si Béatrice avait vécu, si, au Paradis, elle était l'âme élue d'un personnage défunt, elle serait nécessairement soumise aux mêmes lois que les autres élus ; elle devrait être presque invisible, à la façon d'un reflet dans l'eau, comme les âmes des premiers cieux ; ou bien être un simple point lumineux, comme les âmes des cieux supérieurs. Nous l'accordons. Mais, pour des raisons littéraires, Dante a préféré laisser à son héroïne un aspect plus humain, moins impersonnel, et on aurait tort de lui chercher chicane sur ce point.

2. Il faut renoncer résolument à quelques arguments qui ne sont pas solides. 1° Les termes qui, dans la V. jS. ou la Comédie, dépeignent Béatrice comme une

femmeréellementvivanteneprouventqu'unechose,c'estque Dante décrit son héroïne comme si elle avait réellement vécu: c'est ce que font tous les romanciers. N'attachons donc aucune importance aux passages tels que « di carne a spiriîo b, « belle membra a, émulai vila a, « parea se stessa antica vincer y>, etc. {Pitrg., XXXÎ, 83;

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432 l'amour et la femme en toscane

Au Purgatoire (ch. XXIII), Dante rencontre Forese, avec qui, sur terre, cinq ans auparavant, il échangea les sonnets les plus grossièrement injurieux qu'on puisse imaginer. Dans un grand élan de charité chrétienne, oubliant leurs torts réciproques, ils se congratulent. Forese évoque avec tendresse l'image de sa femme Nella, que Dante avait ridiculisée, et, comme pour protester, il en fait l'éloge aux dépens des autres Florentines. Dante répond en disant que son voyage à travers l'outre-tombe a pour but de retrouver Béatrice. Au souvenir de Nella, femme parfaitement réelle, fait vis-à-vis celui de Béatrice. Rapprochement d'autant plus important que c'est la première fois que Dante prononce le nom de sa dame depuis qu'il a franchi les portes de l'enfer, et il ne le prononcera plus jusqu'à ce qu'il l'ait retrouvée ^. Cela permet de penser que Forese, quand

XXX, 127 ; XXXI, 48-51) ; (^ parlissi délia sua bella persona », etc. (ch. Gli occhi dolenli), ni au siège que possède Béatrice dans la cour du ciel, au troisième rang des bienheureux, comme si elle avait eu, ainsi qu'eux, une existence terrestre. D'ailleurs, dans s'es allégories du Convivio et de la chanson Tre donne, Dante emploie des termes encore plus réalistes que pour Béatrice.

2^* Dans sa chanson Super la cosla, Amor, sorte d'oraison funèbre que Cino consacre à la mémoire de Dante, il s'écrie : « Ah ! vrai Dieu, dont la miséricorde pardonne à tous ceux qui se repentent, abrite dans le sein de Béatrice cette âme laborieuse qui a toujours cultivé l'amour ! » Cino, semble-t-il, ne prierait pas Dieu d'accueillir Dante en Béatrice, si Béatrice n'existait pas. Mais précisément Cino a fait une chanson {Auucgnachè) pour la mort de Béatrice, et il résulte des termes de cette chanson qu'il ne savait de Béatrice que ce que lui en avaient appris les vers de Dante.

3° Tous les personnages delà Comédie, au moins tous les personnages importants, ont historiquement vécu. Béatrice, si elle n'était qu'un pur symbole, ferait à cette règle une exception inexplicable.

Mais ce n'est pas exact. Outre les sept vertus, les vingt-quatre vieillards, les trois bêtes, vagues figures auxquelles n'est pas attribué un nom, une des protagonistes de l'œuvre, Mathilde, n'a pu être identifiée d'une façon plausible. Il n'est nullement sûr qu'elle soit un personnage historique, un personnage ayant réellement vécu.

1. Dans VInferno, Béatrice n'est oommée qu'une fois par Virgile, lorsqu'il raconte à Dante comment il est venu'Té secourir ; pendant la traversée de l'enfer, ce nom béni n'est plus prononcé par personne. Virgile fait allusion à elle pour réclamer à Chiron le passage à travers son cercle (XII, 88) et il parle d'elle une fois à Dante, sans la nommer (X, 130-132).

Quant à Dante, il est extrêmement curieux qu'après avoir mentalement remercié Béatrice de l'avoir secouru (/n/., II, 133), il ne parle plus d'elle une seule fois, sauf à un sodomite [Inf., XV, 90), son ancien maître Brunetto Latini, et il la désigne vaguement par une périphrase. Il y a là sans doute une de ces ironies sournoises qui égaient par-ci par-là la Comédie. Dante cémoigne sa reconnaissance à son maître, qui vient de lui prédire une belle et âpre carrière, en lui assurant qu'il fera contrôler sa prophétie par une femme. C'est lui montrer qu'il ne goûte pas plus sa science que ses mœurs.

En Purgatoire, Béatrice est nommée par Virgile à diverses reprises ; mais la seule âme à qui Dante parle de sa dame, c'est Forese.

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