RÉALITÉ DE BÉATRICE
il comptait au nombre des vivants, avait personnellement connu Béatrice. (Cet argument appartient à d'Ancona.)
Chose tout à fait extraordinaire, Dante qui, dans l'histoire de ses amours, se montre parfois très concis sur des points importants, n'a pas consacré moins de quatre sonnets à la mort du père de Béatrice, personnage à coup sûr fort négligeable, La Vita nuova ne nous dit rien de lui, sinon qu'il fut très bon et il n'intéresse le poète que par la douleur que sa perte cause à sa fille. Si cet événement n'eût pas ■été réel, si le père de Béatrice n'était qu'un être chimérique, Dante, quoique toute allusion aux accidents de la vie commune soit, en général, écarté des vers dédiés aux Dames-anges ^, aurait bien pu, par hasard, faire une petite exception à la règle et imaginer que son héroïne conventionnelle eut un père, qu'il mourut et qu'elle en éprouva tant de peine qu'il était indispensable de le raconter à la postérité: sur ce sujet de fantaisie, que la tradition semblait lui interdire, il aurait pu, obéissant aux caprices de l'inspiration, écrire un sonnet ; il n'en eût pas écrit quatre.
Deux seule mentde ces sonnets [Voi che portate et Se tu colui) ont trouvé place dans la Vita nuova. Très clairs dans leur contexte, obscurs dans leur intention, ils semblent bien être des œuvres de circonstance. La caractéristique des morceaux de ce genre, c'est d'être difficiles à comprendre pour ceux qui n'ont pas assisté à l'événement à propos duquel ils ont été écrits ; car, naturellement, le poète ne perd pas sa peine à y relater ce que tout le monde sait, à l'époque où il compose son œuvre. Et souvent, comme il ne croit pas cette œuvre accidentelle digne d'être conservée, ni peut-être même d'être livrée au grand public, il néglige d'y insérer des détails qui seuls pourraient la rendre intelligible à la postérité. Si l'auteur change plus tard d'avis, il est obligé d'ajouter à ces bagatelles un commentaire, pour que les siècles futurs puissent comprendre. C'est ce qu'a fait Dante en encadrant d'un récit en prose les poésies de la Vita nuova. La plupart n'en ont pas besoin, c'est pourquoi on pourrait douter qu'elles aient été composées à l'occasion d'événements réels ; mais les deux sonnets Voi che portate et Se tu colui ne peuvent s'en passer. Dans le premier, Dante interroge les dames sur la douleur qu'elles montrent en sortant de chez Béatrice ; dans le second, elles
1. A la vérité, Cino (sonn. Amico se egualmenle ; Novelle non di veritatc ; Fa délia iia menle specchio) et Dino Frescobaldi (ch. Morte avuersara) nous apprennent, par de courtes allusions, que leur dame est en deuil; de qui? on ne sait ; ils glissent très vite sur ce point et on ne peut comparer leurs sonnets à ceux de Dante ; d'aillejrs, ils lui sont postérieurs.
434 l'amouu et la femme en toscane
lui répondent vaguement qu'elles viennent de voir 1 son affliction est la cause de leurs pleurs. Pas un à la mort du père. Il semblerait même que cette dou fut une douleur d'amour. Dante demande aux dame portate) : « Avez-vous vu notre dame baigner de se qui réside sur sa face? » Mais cela signifie tout simj jargon du stil nuo^o : « Avez-vous vu notre dame ba son gracieux visage ^ ? » Et quelle est cette douleur nous l'apprennent pas. Mais les contemporains, qi la mort du père de Béatrice, le savaient, et c'est poui n'a pas jugé nécessaire de le dire. Or, cent ans plui avant, personne n'y aurait plus rien compris, si l'au ses vers dans un commentaire, n'avait trouvé boi savoir que le père de Béatrice venait de trépasse preuve que cette mort n'a pas été inventée à plai la trame d'un roman un peu fade.
Ce deuil de sa dame avait dû frapper vivement 1' car c'est à plusieurs reprises qu'il s'est essayé à le re sonnet, Onde venite ^>oi, est une réplique à peine dé(. Voi elle portate -.
Les caprices de son imagination avaient amené '. de cette mort très réelle, à dépeindre une scène qu aveu, est fictive. Un quatrième sonnet, Voi donn question de Dante et la réponse des dames, fait de '. peinture un peu différente. Dans les trois premiers s resté dans la rue, interroge les compagnes de Béat où elles sortent de la maison mortuaire ; dans le dei pose sa question en présence de Béatrice évanouie, une raison suffisante pour contester, comme on l'a fa de ce sonnet. Un poète peut bien broder, sur le m deux versions également chimériques ; nous n'avon: rejeter l'une plutôt que l'autre ; il faut les accepter 1
l. Il existe une autre leçon : bagnala il uiso di pianlo d'amc de pleurs d'amour. Cela signifie seulement : le visage baign
LA LEGENDE DE LA I»OJtTI>AKI
§ 9. Béatrice est le nom que porta véritablement la femn
par Dante.
Nous tenons pour certain que la femme aimée par I le nom de Bice ou Béatrice a réellement existé. Ces noms les siens? Béatrice signifie celle qui conduit au bonlieur ; e trop bonne fortune pour un auteur du moyen âge, toujou découvrir ici-bas des prédestinations et des symboles, qu porte un nom aussi riche de sens. Il serait donc permiî que Béatrice n'est pas le vrai nom de cette dame, que c'esl senhal ; mais, dans ce cas, au lieu d'écrire « monna Vann< Bice» (sonn. / mi sentii Si^egliar), Dante eût probablen « monna Primavera e monna Bice », puisqu'il nous ap Primavera était le senhal de Vanna ; désignant une des son surnom, il eût fait de même pour l'autre.
Et pourquoi, si, de sa propre autorité, il avait attribué le nom de Béatrice à cause de sa signification, emploierait nutif Bice qui, lui, n'offre aucun sens?
Ajoutons que Bice fut mariée ^, puisqu'elle est appelée n et que ce titre de monna, contraction de madonna, éti aux épouses.
§ 10. La légende de la Portinari.
Cette monna Bice fut-elle la fille de Folco Portinari, la Simon de'Bardi?
Aux temps de Dante, vivait à Florence un puissant de l'ordre des Grands, chef d'une nombreuse famille, foi l'hôpital de Santa Maria Nuova ^. Il s'appelait Folco Son testament, parvenu jusqu'à nous, nous apprend qu'i fils majeurs et des filles dont une, Bice, était mariée Simon dei Bardi. Folco mourut le 31 décembre 1289. n'était guère éloignée de plus de cinquante pas de celle dei Les Bardi, au contraire, habitaient le quartier d'Oltramo
On voit les coïncidences : le père de la Béatrice dantesque « fut bon au suprême degré » et Folco Portinari fonde un hôpital ; le père de la Béatrice dantesque meurt avant sa fille, morte elle-même en 1290 : Folco Portinari meurt, avant sa fille, en 1289. Il avait des fds majeurs et la Vita nuo^a donne à Béatrice un frère, ami de Dante, (lu même âge probablement. Bice Portinari était mariée et aussi la Bice de^ la Vita nuoi'a. L'une et l'autre étaient couramment appelées Bice et non Béatrice. — Portinari et Alighieri étaient voisins et il serait naturel que Dante et Bice eussent joué ensemble dans leur enfance.
Lorsque Dante entra dans la gloire, on commença à se demander qui avait été cette Béatrice « pour laquelle il était sorti de la foule du vulgaire ». Aux temps de sa vie, beaucoup de personnes, à en croire la Vita nuova, connaissaient ce secret; mais il faut penser qu'elles eurent la mémoire courte ou gardèrent le silence ; car ses premiers commentateurs et, parmi eux, ses fils Jacques et Pierre, ignorent qui est Béatrice ; au moins ne nous le disent-ils pas. Il est probable que, s'ils l'avaient su, ils se seraient empressés de nous l'apprendre.
Jacopo délia Lana, dont le commentaire est écrit vers 1328, Jacques Alighieri, antérieur à 1333, l'Ottimo qui écrit vers 1334, les gloses anonymes publiées par Selmi, qui sont antérieures à 1337, Pierre Alighieri, qui écrit en 1340, ne disent point que Béatrice fut une Portinari. Il vient à ce dernier, en 1355, la fantaisie de refaire son commentaire, et là encore on ne trouve point trace de la Portinari ^.
Il le refait une troisième fois ^ et, ce coup-ci, affirme sans autres détails que Bice appartint à la famille Portinari. « Elle était issue d'une maison de Florentins qu'on appelle Portinari. »
Cette sèche nouvelle peut paraître une interpolation ^ Mais admettons qu'il n'en soit pas ainsi. Il restera toujours établi ceci : Pierre Dante, qui a écrit un premier commentaire en 1340, n'y parle point de la Portinari ; il n'en parle qu'après 1355. C'est donc qu'il l'ignorait avant, comme tous les autres commentateurs, et on se
1. Rocca, Di alcuni commenli délia D. C. composîi nei prlmipenV anni dopo la morle dz Danfe, p. 205, 21, 312, 455, 400.
2. Cette troisième version, qu'on ne peut dater avec exactitude, nous est conservée par un manuscrit Ashburnham. Elle est reproduite dans un manuscrit Barberini, avec certaines différences fort importantes qui semblent indiquer que le copiste de ce second manuscrit ne croyait pas que l'auteur du commentaire fût Pierre Alighieri. Zappia, Sludi sulla Vila nuova, 324, note ; Cesareo, dans Naîura ed Arle, I, 108 ; Rocca, Giorn. stor. Icll. itnl.,WU, 382.