ARTIFICES DE LA TOILETTE FÉMININE EN ITALIE
réticences, il est permis de deviner qu'elle n'eut point les apparences de la santé. Elle devait mourir à la fleur de ses ans et il sied qu'elle ait été pâle et que son amant nous dise que telle est la couleur d'amour ^.
Point de détails oiseux sur la personne de cet ange. Était-elle grande ou petite, brune ou blonde, le timbre de sa voix était-il clair ou sourd, nous ne le saurons jamais. Elle marchait comme une déesse (F. iV., § 1), ses regards flamboyaient d'amour (ch. Donne dCavete)^ ses yeux étaient des émeraudes (Pwrg., XXXI, 116), ce qui ne prouve pas qu'ils fussent verts ; l'émeraude est une pierre symbolique qui signifie chasteté. Et quand Cino dit que les yeux de sa dame sont des saphirs (sonnet 11 zaffir), autre pierre dont l'influence est sainte, on n'est pas sûr qu'ils soient bleus. Seul, Lapo Gianni nous apprend sans détours que les yeux de sa dame furent noirs (bail. Nel vostro çiso).
Cino parle quelquefois de tresses blondes (sonn. Signor e non passô, sonn. Ohi mè ch'io sono) ; nous ne savons pas si ces sonnets s'appliquent à Selvaggia ^.
§ 2. Artifices de la toilette féminine en Italie.
Il est difficile, à l'aide de si pauvres indices, de nous figurer la tournure, l'air et le visage de ces radieuses dames. Toutes, sans doute, furent belles, tant elles s'acharnaient à dissimuler leurs imperfections physiques (cf. I, ch. iv, § 1, sonn. de Cecco Angioleri). « Elles se grandissent artificiellement, dit Benvenuto d'Imola, se blanchissent
On peut aussi s'en tenir à la leçon de Nitte colore di perla quasi informa, elle réalise presque la couleur de la perle. Dante a déjà fait intervenir dans cette chanson la scolastique {meraviglia nelVallo) et je ne serais pas étonné qu'il ait continué à en employer le jargon, passant de Vacle à la forme.
1. La Donna gentile pâlissait à la vue de Dante, et ce fugitif effet de son émotion rappelait au poète la constante pâleur de Béatrice, la couleur d'amour. « Toutes les fois {V. N., § 36) que cette dame me rencontrait, elle prenait un air compatissant et une couleur pâle, presque comme d'amour, ce qui me rappelait souvent ma très noble dame, qui se montrait à moi avec la môme couleur. »
Il ne faut pas confondre cette pâleur accidentelle de la Donna gentile, analogue à celle que signale André le Chapelain [in repenlina visione coamanlis consuevit pallesccrc nmnis amans), avec le teint habituel de Béatrice; il ne faut pas non plus confondre cette pâleur de Béatrice, couleur d'amour, avec la pâleur de la volupté, Tinclus viola pallor amanlium (Horace, Carm., III, 10) et la pâleur des souffrances d'amour, Palleal omnis amans, hic est color aplus amanli (Ovide, Ars am., I, 7'29).
2. Quant à la chanson Oime lasso quelle ireccie, nous ne la croyons ni de Cino, ni du slil nuovo. Elle donne sur la personne de la dame des détails qui en feraient un exemple unique en sîil nuovo : yeux bien fendus, tresses blondes, fraîcheur du tciut, dents blanches et lèvres pourpres.
La Pierre est blonde, mais n'appartient pas au slil nuovo.
442 l'amour et la femme en toscane
la peau avec des poudres, fardent en rose leur face })âle, blondissent leurs cheveux, blanchissent leurs dents, modifient la forme du sein ; elles arrangent tous leurs membres à leur guise. »
Elles cachaient leurs défauts, mais montraient volontiers leur peau. « En 1324, on fut obligé de faire de sévères ordonnances contre les toilettes déshonnêtes des femmes de Florence » (Villani, IX, 245). « Il viendra un temps, prédit Forese {Purg., XXIII, 100-103), où il faudra interdire en chaire à ces effrontées Florentines d'aller montrant leur poitrine et leurs mamelles !» — « Elles montraient par derrière le canal des reins, et, par devant, la fente des seins, dit Buti, mais maintenant elles ont des collets. » — Elles montraient plus bas que les aisselles, dit Sacchetti (nov. 178), et puis elles remontèrent leurs collets jusqu'aux oreilles. Au temps de Landino, la mode du décolletage était revenue, mais cet auteur espère que l'inconstance des Florentines la leur fera abandonner.
§ 3. Les yeux et la houclie ; dwision de la chanson ^n Donne cKavete'i),
Une dame transformée en fantôme spirituel ne garde de traits que ceux qui expriment son âme, les plus mobiles, ceux qui reflètent les nuances fugitives de la pensée, les yeux d'abord, et puis la bouche, que les poètes appellent souvent le sourire, riso ^ :
« Dans son extérieur api)araissent des choses qui annoncent les plaisirs du parr.dis, je veux dire dans ses yeux et son doux sourire ; c'est Amour qui les y met, comme à leur vrtiie place... je ne puis les contempler fixement » (Dante, ch. Amor che nella mente).
Commentant cette chanson (Com^., III, 8), Dante dit : « C'est sur la face que se montre l'âme, et c'est surtout en deux de ses traits qu'elle opère, dans les yeux et dans la bouche;... par une belle comparaison, on peut appeler ces deux traits les balcons de l'âme, cette dame qui habite l'ëdifîce du corps ; car c'est là qu'elle se montre souvent, quoique presque voilée. Elle se montre dans les yeux si ouvertement qu'on peut y connaître ses passions présentes, si on y regarde bien... Elle se montre dans la bouche, comme la couleur derrière le verre. Et qu'est-ce que le rire, sinon l'étincellement du plaisir de l'âme, une lumière qui fait apparaître à l'extérieur ce qui se passe en dedans? »
C'est de la bouche et des yeux de leur dame que les poètes nous entretiennent, non pas qu'ils décrivent leur forme ou leur couleur, ils s'en soucient peu ; ils ne s'attachent qu'à leur expression et aux puissants effets que, par ces instruments, la dame exerce sur les
1. Riso, rire, est employé pour sourire : « A!i! rire admirable de ma dame, qu'on n'entendait que de l'œil ! » [Conv., III, 8).