LES YEUX ET LA BOUCHE
Fidèles. Elle ennoblit par ses yeux (V. iV., sonn. Negli occhi); elle confère le salut par sa bouche. Telle est, en dernière analyse, la pensée de Dante, mais il n'y est arrivé qu'en tâtonnant ^.
Moins précis, en général, dans leurs théories, les poètes se sont souvent bornés à signaler les yeux et la bouche comme les armes les plus importantes de l'amour.
Lapo Gianni, bail. Qiiesta rosa novella : « Levant les yeux pour la contempler fixement, je fus pris par son doux sourire et par ses yeux brillants comme l'étoile ^. »
G. Cavalcanti, ch. lo non pensaça : « Elle vint me frapper avec ses yeux... par ses yeux frappe sa clarté... son doux sourire m'a décoché une flèche aiguë. »
Dante, ch. Ainor dacchè : « ...La terrible lumière (les yeux) qui, par
1. Dans le sonnet Negli oeckl, il parle des yeux de sa dame, dont le regard ennoblit, de son salut qui fait trembler le cœur et met les vices en fuite, de sa parole qui engendre les bonnes pensées et de son sourire dont on ne peut rien dire, tant il est miraculeux.
Plus tard, écrivant la prose de la V. N. et systématisant avec pédanterie les images et les idées échappées à sa verve poétique, il s'avisa que le salut, la parole et le sourire étaient des opérations de la bouche, et que la bouche et les yeux étaient les moyens d'action de la dame, ainsi que l'avaient dit avant lui des poètes moins scolastiques. Aussi, dans la divisioriy partage-t-il son sonnet en deux sections principales, se rapportant l'une à la bouche et l'autre aux yeux.
Conséquent avec lui-même, il lui plut, pour mieux établir cette distinction un peu puérile des effets de la bouche et des yeux, de l'introduire dans la chanson Donne ch'auele où elle n'est point. « De ses yeux, où qu'elle les tourne, sortent des esprits d'amour enflammés qui frappent les yeux de ceux qui la r^ardent et chacun» passant à travers, va trouver le cœur. Vous voyez Amour peiat dans son regard {visa) où nul ne peut la contempler fixement. » (C'est précisément parce qu'Amour, le terrible archer, habite dans les yeux de la dame, qu'on ne peut les contempler fixement.)
Visa signifie fort souvent yeux, regard, en 5^7 nuovo et même ailleurs, par exemple : Inf., XXXI, 11 : si che il viso nVandava poeo innauzi ; ch. Amor che nella menle: corne raggio di sol un fragil visa ; Cino, sonn. lo son si vago : Vuno e Valtro viso.
Mais viso signifie aussi visage et le poète, au moment où il commenta sa chanson, s'avisa que ce second sens, auquel il n'avait certainement pas songé quand il l'écrivit, pouvait accommoder ses théories; et, non content de feindre d'avoir écrit viso dans le sens de visage, il feignit encore d'avoir écrit visage, lalo sensu, pour bouche et il assure imperturbablement dans la division : « Cette seconde partie se divise en deux : dans l'une, je parle des yeux qui sont le commencement d'Amour ; dans l'autre, je parle de la bouche, qui est le but d'Amour» ; il exphque ensuite que ce but n'a rien que de moral, étant le salut.
Il semblera extraordinaire que Dante ait infligé à sa pensée antérieure une telle déformation. Mais c'est ainsi qu'il commente d'ordinaire ses poésies : il les altère systématiquement (cf. III, ch. i). Des critiques, qui n'ont pas tenu de ce fait un compte suffisant, ont pensé qu'au lieu de viso, on pouvait lire risOy ce qui arrangeait tout. Mais les manuscrits, sans exception, portent viso. 2. Comme l'étoile par excellence, le soleil.
444 l'amour et la femme en toscane
la foudre, ouvre les voies à la mort... ce tonnerre, qui m'est tombé dessus, a été lancé avec un doux sourire ^... »
Quelquefois, le sourire vient corriger la rigueur des yeux. « Ses yeux me regardèrent comme si j'étais un mauvais homme ; et je dis qu'alors j'eus le cœur fendu ; et s'il n'était pas arrivé qu'elle eût souri, je parlerais avec de tels accents de douleur que... » (Cavalcanti, sonn. lo çidi gli occhi),
§4. Rôle particulier des yeux ; pourquoi on ne peut regarder la darne
dans les yeux.
Comme en Oocitanie, les yeux lancent des flèches d'amour qui sont les regards ; ces flèches passent à travers les yeux de ceux qui osent les affronter, vont droit à leur cœur et le percent d'une mortelle blessure.
G. Guinicelli, sonn. Dolente lasso : « Il apparut une lumière qui émit une Splendeur ; elle passa à travers mes yeux et blessa mon cœur. Ce furent les beaux yeux pleins d'amour, qui me frappèrent au cœur d'un désir comme on frappe un oiseau d'une flèche ^. »
Par une fiction assez naturelle, les regards de la dame devinrent les flèches du dieu Amour, ce qui amena les poètes à faire des yeux de la dame le principal séjour du dieu ; c'est là qu'il s'embusque pour nous décocher ses traits. « Ma dame porte Amour dans ses yeux » {V. N.f sonn. Negli occhi ^).
Et c'est parce que dans ces yeux habite le terrible Archer, qui tue ceux qui le regardent, que les poètes n'osent contempler fixement {mirar fiso) la dame.
Gino, ch. Lasso che amando : « Je n'ose pas regarder sa figure
1. Dans ces deux derniers exemples, le contraste entre la douceur du sourire de la dame et la violence de l'émotion ressentie par l'amant est accusé à dessein. Ces contradictions apparentes, si faciles à expliquer, sont un des procédés courants du slîl nuovo. Voici, chez Cino, un exemple analogue (ch. Si mi dislringe Amor) : « Votre admirable regard m'a fendu le cœur et allège tous mes lourds chagrins » ; la commotion produite par le regard de la dame est une souffrance physique et l'ivresse de l'amour est comme un narcotique pour les soucis journaliers de l'existence : elle les supprime.
2. Cf. Lapo Gianni, bail. Angelica figura] Dante, ch. lo senlo si d'Amor : Enlrano i raggi di quesli occhi, etc.*
3. Cino, sonn. Questa donna, manifestement imité du sonnet de Dante, Negli occhi : 0 Cette dame qui me fait aller pensif porte dans ses yeux la puissance d'Amour. » — Id., bail. lo non dimando : « La noble dame que tu m'as montrée, Amour,... est entrée dans mon âme, quand elle s'est aperçue que tu résidais dans ses beaux yeux. » — Cavalcanti, sonn. lo vidi : o J'ai vu les yeux où Amour se mit, lorsqu'il me rendit tellement craintif. » — Id., sonn. O lu che porli : « O toi qui dans tes yeux portes souvent Amour, etc. »