‹ Autour de Dante; Les BéatricesChapitre 254 sur 440 · LES ANGES MOTEURS DES SPHERES · texte numérisé non relu

LES ANGES MOTEURS DES SPHERES

Cino, sonn. TiUto mi salira : « Je suis tout entier sauvé par la salutaire influence de Celle qui est le suprême salut. »

G. Guinicelli, sonn. Voglio del ver : « Elle range les gens à notre io'iy s'ils n'y croient pas. »

§ 3. Les anges moteurs des sphères.

Les fonctions que la théologie assigne aux anges se prêtaient à cette conception.

Rien ne se fait dans l'univers que par leur intermédiaire. Ils sont les ministres du Très-Haut, les exécuteurs de ses volontés générales, des lois de la Nature, comme aussi de ses desseins particuliers. Ils impriment aux astres leur mouvement et dirigent les affaires de chacun de nous.

S. th., I, qu. 110, art. 1 : « Tous les corps matériels sont régis par les anges. Et ce sentiment est soutenu non seulement par tous les doc-^ teurs de l'Église, mais encore par tous les philosophes qui ont admis l'existence des êtres spirituels... »

Ibidem : « Aristote suppose que les astres sont mus par des substances spirituelles, mais il n'admet pas qu'elles exercent une influence immédiate sur les corps inférieurs... mais nous sommes forcés de reconnaître que les anges ont un pouvoir immédiat non seulement sur les astres, mais encore sur les corps inférieurs... Saint Augustin dit que chaque être en ce monde a un ange qui le régit... Origène dit que le monde a besoin d'anges qui régissent les animaux, les plantes, les arbres et tout ce qui est susceptible d'accroissement. »

Cette faculté de mouvoir les astres et, par cela seul ^, de régler d'une manière générale tout ce qui se passe ici-bas, avait vivement frappé l'imagination des poètes.

Conv.. II, 5 : « Il faut savoir, dit Dante, que les moteurs des cieux sont les substances séparées de la matière, c'est-à-dire les Intelligences, que l'on appelle vulgairement les anges. »

La fonction motrice de l'ange s'exerce par sa seule spéculation ; contemplant directement Dieu dans son essence, il y lit ses desseins et, par cette simple pénétration de la volonté divine, en assure l'exécution dans l'univers. « Ces moteurs meuvent par leur seule spéculation (50/0 intendendo) les corps qui sont soumis à chacun d'eux. La sphère céleste, dont la nature est passive, tourne parce qu'elle est touchée par la vertu motrice que pense l'ange ; et je dis touchée, non

1. D'après les croyances de l'époque, la création entière et même les actions humaines étaient soumises aux mouvements des corps célestes.

450 l'amour et la femme en toscane

pas corporellement, par contact, mais par une influence qui s'exerce sur elle ^. »

Cette spéculation a fourni à Giiido Guinicelli, sous forme de comparaison, la première théorie de la dame-ange, qui devait plus tai^ se préciser par l'assimilation formelle de la femme à l'ange. Les anges, dit Guinicelli (ch. Al cor gentil), rè<rlent, en voulant en Dieu, les mouvements des sphères et en obtiennent ainsi toute la perfection dont elles sont susceptibles. Il en sera de même pour la Dame, si elle veut en Dieu ; elle dirigera, suivant la volonté divine, la conduite de celui qui l'aime et l'amènera ainsi à sa perfection.

Mais Guinicelli n'est pas dupe de sa comparaison. Poète profondément moral ^, il ne se laisse pas engluer à la piperie des rhétoriques ^. Il fait proclamer par Dieu lui-même que la ressemblance de la femme à l'ange est une fausse ressemblance, que tout amour pour elle est un vain amour ; il s'excuse humblement de son erreur, car ses intentions étaient droites, mais il a été aveuglé.

§ 4. L'amour charnel peut s'élever à V amour spirituel,

n pouvait cependant alléguer en sa faveur les plus hautes autorités. Aimer le corps pour aimer l'âme, aimer l'âme pour aimer Dieu, ce sont les étapes prescrites par les mystiques, dès les temps de la Grèce. L'homme fait de chair ne s'ouvrira point du premier coup à l'amour spirituel. Il ne gravit que par échelons les cimes éternelles, et c'est par l'adoration de la Beauté que commence cette ascension. Le premier peut-être, Platon exprima dans le Banquet cette théorie qui fut acceptée par les Pères de l'Eglise.

« C'est par la beauté extérieure, dit Albert le Grand (tome XV, Quœstiones super euang. Missus est, qu. xv), que l'esprit est amené à comprendre la beauté intérieure.

Saint Bonaventure, Vie de saint François^ IX : « Il contemplait dans la beauté son essence et, s'attachant aux empreintes laissées aux choses par Celui qu'il aimait, le poursuivait partout; de toutes choses, il se faisait un échelon vers Celui qui est désirable tout entier. »

Suivant saint Bernard, l'amour selon la chair est le premier gradin de l'amour selon l'esprit. « Il y a deux amours, dit-il (serm. De di^ersis, CI), le charnel et le spirituel; il y a donc quatre modes d'aimer:

1. Telle est l'explication que donne Dante de l'apostrophe que sa chanson Voi che inlendendo adresse aux Trônes : t Vous qui, par votre spéculation, mouvez le troisième ciel. »

2. Sonn. Pur a pensar ; fra Vallre pêne ; fragment Conoscer se.

3. Plus tard, Guinicelli, moins scrupuleux, créa la Dame-ange par les sonnets Voglio del ver et VeduVho; voir ci-dessous.

l'amour charnel peut s'élever a l'amour spirituel 451

aimer la chair charnellement, aimer la chair spirituellement, aimer l'esprit charnellement, aimer l'esprit spirituellement ; c'est l'ascension du plus bas au plus haut degré. Les hommes ne savaient qu'aimer la chair selon la chair ; et, pour qu'ils arrivassent à aimer Dieu selon l'esprit. Dieu s'est fait chair et, parlant avec les hommes, il s'est fait d'abord aimer d'eux selon la chair... puis ils ont aimé l'esprit mais encore charnellement... et lorsqu'ils ont compris que par la Passion s'accomplissait le mystère de la Rédemption, dans cette Passion ils ont commencé à aimer la chair selon l'esprit. Après sa résurrection ■et son ascension, ils ont aimé l'esprit, etc. »

« Celui qui est plein de cet amour [In Cant. serm. XX, 6) n'écoute rien plus volontiers, ne lit rien avec plus de soin, ne pense à rien plus souvent, ne médite rien avec plus de suavité que ce qui se rapporte au Christ. De là ces holocaustes de prières qui montent de l'abondance de son cœur. Pendant qu'il prie, l'image de l' Homme-Dieu se dresse devant lui ; il le voit naître, croître, enseigner, mourir, ressusciter, monter au ciel. Et c'est cette image qui oblige l'esprit à l'amour de la vertu, chasse les vices, déjoue les embûches, refrène les désirs. Voilà la raison principale pour laquelle Dieu invisible a voulu se rendre visible par la chair et converser avec les hommes, attirant <iinsi sur sa chair V affection des âmes charnelles, qui ne pouvaient aimer que charnellement, et les conduire ainsi peu à peu à V amour spirituel. )>

« Qu'il se console dans la dévotion de la chair, celui qui n'a pas encore l'esprit qui vivifie » [In Cant. serm. XX, 7).

Le nom seul de Jésus fait tressaillir : « 0 nom béni, ô huile partout répandue ! » {In Cant. serm. XV, 4).

Il entretient le feu, nourrit la chair, adoucit la douleur, il est lumière, aliment, remède [Ihid., 5) : « J'ai cherché à cueillir un bouquet de myrrhe et à le placer dans mon sein ; et j'ai composé ce bouquet <le toutes les angoisses et de toutes les amertumes de mon Dieu... et, parmi tant de rameaux de myrrhe odorante, je n'ai pas oublié de placer la myrrhe dont il fut abreuvé sur la croix, ni celle dont on i'oignit au tombeau;... tant que je vivrai, je garderai le souvenir du parfum dont je fus tout imprégné... Nul ne m'enlèvera ce bouquet, il restera toujours sur mon sein » {In Cant. serm. XLIII, 3-5).

Voilà comment s'exprime l'amour charnel pour le Christ. Mais, dit saint Bernard, celui qui a l'esprit qui vi\-ifie n'aime pas tant le Verbe chair que le Verbe sagesse, que Verbe vérité {In Cant. serm. XX, 8).

452 l'amour et la femme en toscane

§ 5. Relations des anges a^ec rhumanité.

Guinicelli n'avait considéré l'ange que comme moteur des sphères. Ses successeurs, s'appuyant sur la doctrine des Pères, allaient trouver, dans les relations immédiates des anges avec l'humanité, le moyen de transformer la dame en ange véritable, en directeur de conscience,

S. th., I, qu. 111, art. 1 : « D'après l'ordre établi par la Providence, les êtres inférieurs sont soumis à l'action des êtres qui sont au-dessus d'eux et, suivant ce principe, les anges inférieurs sont illuminés par les anges supérieurs, et les hommes, qui sont inférieurs aux anges, sont illuminés par eux. Ce sont les anges qui révèlent aux hommes les mystères de Dieu... ils éclairent les hommes non seulement sur ce qu'ils doivent croire, jnais sur ce quils doivent pratiquer. »

Or, de la meilleure foi du monde, les poètes avaient le droit de croire que la dame qu'ils aimaient était réellement un ange descendu du ciel; car saint Thomas établit {S. th., I, qu. 51, art. 2) que les anges venus sur la terre ne sont pas de simples apparitions, qu'ils prennent efjectivement des corps ^. Les poètes pouvaient donc, sans offenser la doctrine catholique, représenter la dame comme un ange *..nU^ f^'" incarné, et c'est ce que fait Gino dans les quelques vers que nous avons cités plus haut. Je ne crois pas que Dante ait rien dit d'analogue^ mais il a trouvé moyen d'aller plus loin. Sa Béatrice est une mortelle tellement comblée de grâces que les anges supplient Dieu do la leur donner pour compagne (ch. Donne cKavete) ; lorsque ce souhait se réalise, elle « émerveille » les anges (ch. Quantunque i>olte) et elle finit par a émerveiller » Dieu lui-même (ch. Gli occhi dolenti).

§ 6. L'homme peut s'égaler à Vange ou même lui être supérieur.

Les anges sont beaucoup moins au-dessus de l'homme que ne se ' le figurent ceux d'entre nous qui ne sont pas familiers avec la théologie ; ils peuvent même être au-dessous. En concevant une Béatrice supérieure aux anges, Dante restait strictement orthodoxe.

(( L'œuvre du genre humain, dit-il {De Monarchia, I, 5), est presque divine, selon ce qui est écrit [Ps. viii, 7) : Minuisti eum paulo ah angelis, tu as mis peu de distance entre l'ange et lui. »

Car les anges sont loin d'être parfaits. S. th., L qu. 101, art. 1, ad 2 : « Saint Denis reconnaît, à l'égard de certaines choses, un défaut de science chez les anges eux-mêmes ; » — I, qu. 12, art. 8 : « Les anges voient Dieu dans son essence et cependant ils ne savent pas tout,

1. Il cite saint Augustin {Civ. Dei, XVI, 29) qui dit que les anges ont apparu à Abraham sous des corps quïls avaient pris.

l'homme peut s'égaler a l'ange 453

Les anges inférieurs sont éclairés par les anges supérieurs, dont la lumière dissipe leur ignorance. Ils ne connaissent pas, d'ailleurs, les futurs contingents, ni les pensées de nos cœurs ; car il n'y a que Dieu qui sache ces choses. )>

La bonté divine, explique Dante {Conç>., III, 7), descend dans les intelligences comme la lumière dans les corps ; ceux-ci sont plus ou moins capables de la recevoir. C'est ainsi que l'or, certaines pierres, les miroirs sont éblouissants ; d'autres, comme la terre, fort ternes. De même, la bonté divine descend plus ou moins dans les anges qui sont dépouillés de toute matière ; dans les hommes dont l'âme est rattachée à la matière par de nombreux liens ; dans les animaux dont l'âme n'est que matière. Or, dans l'ordre intellectuel de l'univers, comme dans l'ordre sensible, existe une gradation continue. Entre l'homme et l'ange, il n'y a pas de degré intermédiaire, « pas plus qu'entre l'âme humaine et celle des animaux les plus parfaits ». Et de même que nous voyons beaucoup d'hommes si vils et de si I asse condition qu'ils ne semblent guère être autre chose que des brutes, de même il faut admettre et croire fermement qu'il existe des hommes si nobles et si élevés qu'ils sont à peu près des anges. Autrement, la race humaine ne se relierait pas par ses deux extrémités au reste de la création, ce qui est impossible : « De tels hommes sont appelés divins par Aristote, dans le septième livre de V Ethique ; et je dis que cette dame est telle ; de sorte que l'influence divine se répand en elle, de la même façon que dans un ange ^. »

S. th.j I, qu. 108, 8 : « Les hommes, par l'elTet de la grâce, peuvent mériter une gloire si grande qu'ils soient mis au rang des anges, dans quelque ordre angélique que ce soit ; car le Christ a di^ : Les hommes, après la résurrection, seront égaux aux anges qui sont dans les cieux, et saint Augustin dit que les anges et les hommes ne formeront pas deux sociétés mais une seule... » Ibid., ad 1 : « Les anges inférieurs ne peuvent s'élever par leur nature à un ordre supérieur, ils ne le peuvent pas non plus par l'effet de la grâce. Mais les hommes peuvent s'élever par la grâce de Dieu à l'ordre le plus éminent, quoiqu'ils ne le puissent pas selon la nature. »

S. th., Ij qu. 20, art. 4 : « Dieu aime la nature humaine, ennoblie par son Verbe dans la personne du Christ, il l'aime plus que tous les anges et elle est, en effet, meilleure, principalement par suite de cette union. Mais, parlant de la nature humaine en général et la comparant à celle des anges dans l'ordre de la grâce et de la gloire, on les consi-

1. Cette dame est la Philosophie. Mais ce qu'en dit ici Dante s'applique sans difïîculté aux autres Dames-anges.

454 l'amour et la femme en toscane

dère comme égales. Car, sous ce rapport, la même mesure servira: pour les anges et pour les hommes, comme il est dit dans V Apocalypse, cap. XX, et s'il y a des anges plus haut placés que certains hommes, il y aura aussi des hojumes placés plus haut que certains anges. »

C'est ainsi qu'avec la compUcité des théologiens et des philosophes, les poètes ont imaginé une race élue qui peut être supérieure, non seulement aux simples mortels, mais aux dernières hiérarchies des anges du ciel et s'égaler aux Séraphins, les Hommes-anges, les Femmesanges, en un mot les Fidèles. Mais comme, en vertu de la tradition occitanique qu'ils suivaient malgré eux, l'amant est inférieur à celle: qu'il aime, les stilnuovistes oubhent la plupart du temps leur propre quahté d'ange et s'extasient devant les merveilles de la Dame, qu'ils auraient dû traiter en égale.

§ 7. U invention de la Dame-ange par G. Guinicelli.

On a cherché les origines de la Dame-ange chez ce Guittone que G. Guinicelli (sonn. 0 caro padre meo) appelait son père et son maître et à qui il soumettait ses compositions poétiques. Mais, dans son œuvre, je ne vois rien que n'aient déjà dit les troubadours i. C'est bien Guinicelli qui inventa la Dame-ange. Après l'avoir timidement esquissée, et en s'excusant de son audace, dans la chanson Al cor gentil, il l'arme de toutes pièces dans les sonnets Voglio del ver et Vedutlio lalucente Stella; et, désormais, cette étoile du matin dardera tour à tour un feu dévorant ou une douce lumière dans les cœurs de ses émules; tous, sauf peut-être Guido Gavalcanti, l'ont chantée. Non qu'elle soit toujours le principal objet de leur poésie ; les pièces qu'ils lui consacrent ne sont pas très nombreuses et, si on peut leur rattacher beaucoup de compositions qui décrivent la femme à peu près comme un ange, il en existe bien davantage où railleries, roueries, coquetteries,, trahisons nous révèlent la noire méchanceté de la Dame-Bête féroce.

Car cette conception de l'ange incarné était vraiment trop arbi-^

1. Par exemple, les passages suivants, qu'on cite habituellement : Se di voi donna gienle {Ant. Rime, II, 172) : « Comment une si belle figure peut-elle habiter le monde? elle est surnaturelle ! » — Episl. V, Mon. Cresl., I, 170 : « Dame pleined'agréments, d'un savoir accompli, d'un mérite éminent, dame digne et accomplie, votre dévoué et fidèle Guittone se recommande humblement à vous. Ma noble dame. Dieu tout-puissant a mis en vous une si merveilleuse perfection que, dans vos actes, vos paroles et votre aspect, vous paraissez plutôt un ange qu'une créatureterrestre; les sages trouvent admirable tout ce qu'on voit en vous. Nous n'étions pas dignes qu'une si merveilleuse et admirable figure habitât parmi les mortels. Il a plu à Dieu de vous mettre parmi nous pour nous émerveiller el pour que vous soyez le miroir où vienne s'ajuster toute dame vaillante, tout homme preux, pour éviter le vice et suivre la vertu. »

Page 1