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LA DAME-ANGE DE CAVALCANTI

traire pour absorber à elle seule tout le génie des stilnuovistes. Il semble même qu'elle souleva quelque protestation ; c'est ainsi, du moins, que j'interprète le sonnet La bella donna, oùG. Cavalcanti vante la dame de G. Orlandi : « Elle est certainement d'un si grand mérite qu'aucune qualité ne lui manque, mais elle est fille d'une créalure, qui Va créée mortelle. »

§ 8. La Dame-ange de Ca<^alcanti ; Vanna- Primai'era ; la Dame-ange de D. Frescohaldi.

Aussi n'est-il point certain que Cavalcanti ait jamais décrit la véritable Dame-ange. Il fut un impie, au moins par boutades, et dans la chanson fameuse. Donna mi prega, où il explique la théorie de l'amour, il ne traite que de l'amour physique. Néanmoins on rencontre dans son œuvre un groupe de trois sonnets et de trois ballades ^, inspirés par cette Vanna ^ dont Dante a fait le précurseur de Béatrice (sonn. I mi sentii s<^egliar\ V. A'., § 24). Ils contrastent bien singulièrement avec la funèbre et pédante allure de ses vers habituels. Pas une seule subtilité psychologique, sauf dans la ballade Veggio negli occhi] un ton doux, tranquille, joyeux, un espoir léger : « Rose fraîche éclose, agréable Printemps, mes gaies chansons racontent vos nobles charmes aux rives vertes. Par tous chemins, que grands et petits célèbrent en joie vos nobles charmes ! Que, soir et matin, les oiseaux, les chantent en leur lanoracre sur les verts arbrisseaux! »

Faisons donc connaissance avec cette Vanna, ce Printemps, qui réussit à éclairer d'un fugitif sourire, peut-être venu du ciel, la sombre passion de Cavalcanti.

« Qui est celle-ci qui s'avance au milieu des regards et fait trembler l'air de sa clarté? elle mène avec elle Amour et on n'ose parler, mais chacun soupire » (sonn. Chi è questa). C'est Vanna. La solennité et la douceur de cette apparition surprennent les cœurs d'une émotion profonde ; car notre âme n'a pas assez d'élévation ni de force pour la comprendre du premier coup (même sonnet). Les vertus s'inclinent devant elle (Id.). Elle est au-dessus de la nature humaine, elle est une créature angélique (bail. Fresca rasa) ; elle est au-dessus des autres créatures autant que le ciel est au-dessus de la terre. Elle est plus belle que les chevaliers sous les armes, plus belle que les chants

1 . Bail. Veggio negli occhi ; Fresca rosa novella ; Posso degli occhi. Sonn. Aveie in uoi - Chi è questa che vien ; Bettà di donna.

2. La ballade Fresca rosa novella désigne cette dame sous le nom de Primavera, que- Dante nous apprend dans le § 24 de la V. N. — Le sonnet Aveîe in voi semble aus<i faire allusion à ce nom de Primavera.

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d'oiseau et les propos d'amour, que les nefs courant sur la haute mer, que la sérénité de l'aurore, que la neige qui tombe sans vent ; ^lle est plus belle que la beauté (sonn. Beîtà di donna). Les dames l'appellent entre elles déesse et elle l'est (bail. Fresca rosa)^ mais c'est une déesse bienveillante; sa figure resplendit plus que le soleil (sonn. A^^ete in v'oi), elle garde la mine joyeuse, elle est la rose et le printemps (bail. Fresca rosa), son regard éveille dans le cœur toute une vie d'allégresse (bail. Veggio negli occhiY; sa bonté et sa douceur rassurent ceux qui ont peur d'aimer ; elle est la dame de bonté (sonn. Ai^'ete in i^oi).

Trouvons-nous dans cette éblouissante figure les traits de la Dameange? Pas du tout. Ne convertissant pas les pécheurs, n'apportant pas le salut, n'évitant même pas les profanes. Vanna ne diffère guère de la Dame-perfection d'Occitanie que par quelques hyperboles. Elle appartient à un type littéraire dont les poètes ont su tirer de grandes beautés et qui n'offre aucune difficulté d'interprétation.

Mais, dans la ballade Veggio negli occhi^ peu claire, à la vérité, •et que nous croyons écrite pour Vanna, intervient cet équivoque salut qui est un des caractères irrécusables de la Dame-ange. Ici, le mot sainte a peut-être son sens le moins mystique : santé, santé du corps et de l'âme, bonheur. Si je comprends bien Gavalcanti, il voit surgir successivement, lorsqu'il se trouve en présence de la dame, deux images de cette même face : une, qui est cette première image, déjà très altérée par le phénomène de la transfiguration, que nous décrivons ci-dessous (ch. XVII, deuxième section), la dame tellement belle qu'elle dépasse toute imagination ^ ; puis une autre, d'une beauté plus rare, une beauté morale, dont sort une étoile (son influence morale qui améliore et ennoblit tout autour d'elle) qui dit au poète : « Ton salut t'est apparu )>, c'est-à-dire : je suis ton salut. Et Gavalcanti continue ainsi : « Quand cette belle dame apparaît, on entend une voix qui la précède, dont les accents chantent la Bonté avec une «i puissante douceur que je tremblerais de le raconter ; et dans mon âme s'éveillent des soupirs qui disent : Regarde : si tu la contemples, tu verras son influence monter dans le ciel ^. »

1. C'est une phrase que Gavalcanti a employée souvent, mais qui ne désigne pas particulièrement une dame bienfaisante. On conçait donc que le poète, s'imaginant trouver chez Vanna une influence bienveillante, se représente d'abord Vanna comme très belle physiquement, ainsi que toutes les autres dames qu'il avait chantées et qui s'étaient montrées cruelles; puis se la représente belle moralement et lui apportant le bonheur.

2. Les choses d'ici-bas, croyait-on universellement, sont strictement réglées par l'influence des astres. Dire de la femme aimée qu'il surgit d'elle une étoile,

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