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DOULEURS CAUSÉES PAR L*AMOUR DE LA DAME-ANGE

veggio), « Cette jeune fille règne sur toi avec tant de douceur que tu es délivré de tous tes lourds chagrins » (id., sonn. Gio^>ane che cos'i). « La flèche que ma dame tient dans sa main n'apporte que douceur. Amour sait qu'elle ne frappe, ne frappera et n'a jamais frappé personne d'autre façon. »

§ 12. Douleurs causées par V amour de la Dame-ange ; violence dévorante

de Vamour spirituel.

En vertu de sa nature propre, par cela seul qu'elle est un ange, la Dame ne peut exercer de rigueurs contre personne, à plus forte raison contre son adorateur, à moins que ce ne soit pour le corriger ou l'améliorer. Or cet adorateur est un Homme-ange, un fidèle, son égal. Mais, comme nous l'avons déjà dit, il arrive que la tradition occitanique, où la dame est infiniment supérieure à l'amant, fait oublier aux poètes du stil nuovo leur excell(ence ; parfois, ils se reconnaissent indignes de la Dame; et alors cette douce et lumineuse beauté devient, pour l'imprudent qui s'en est épris, la source des plus noirs chagrins. D'autres causes très naturelles, telles que l'obligation de s'éloigner de la Dame (Cino, ch. Si mi distringe ; ch. La hella Stella)^ le regret de ne pas la voir autant qu'on le voudrait (Dante, ch. lo mi sente si d^ Amor^ 2® str., Celandosi dame), celui de ne pas nourrir en son propre cœur un assez magnifique foyer d'amour [id.), la crainte de la perdre (ch. Donna pietosa), la douleur de sa mort {V. N.) peuvent nous faire admettre que ses amants se disent, avec quelque exagération, les plus malheureux des hommes.

Quelques tempêtes qu'elle soulève dans notre sein, l'influence de la Dame-ange reste toujours salutaire, mais nous ne nous en apercevons point, parce que l'intensité de notre désir nous aveugle, ou aussi par le défaut de notre nature qui peut être noble, mais non parfaite et ne se montre pas toujours capable de comprendre, même obscurément, les sublimités de la Dame-ange ^

C'est ce que nous enseigne Dante, à propos des difficultés de la philosophie, et on peut l'appliquer à toutes les Dames-anges. Dans sa ballade Voi che sapete, il représente la Philosophie comme dédaigneuse, cruelle, impitoyable, féroce. Dans sa chanson Amor che nella mente, elle est suave, douce, elle est un modèle de bonté. Et voici comment il esquive la contradiction : « Chanson, il semble que tu dises le con-

1. .s. ih., IlallH*, 28, art. 2 : « Notre participation au bien divin peut être troublée par quelque chose qui lui est contraire ; c'est pourquoi, sous ce rapport, la joie de la charité peut être mêlée de tristesse, en ce sens que nous nous attristons de ce qui nous empêche de participer au bien divin. »

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traire de ta sœur. La dame que tu dépeins si bonne, cette dernière rappelle féroce et dédaigneuse. Tu sais que le ciel est brillant et clair, et, en soi, à jamais inaltérable ; mais nos yeux, pour beaucoup déraisons, peuvent trouver ténébreux le soleiP. C'est ainsi que, lorsque ta sœur appelle cette dame méchante, elle ne parle pas suivant la vérité, mais suivant l'apparence » (ch. Amor che nella mente; cf. Corn'., III, 9 et 10).

Mais la vraie raison, la cause profonde des douleurs qu'apporte l'amour de la Dame-ange, c'est sa violence dévorante. L'amour est une blessure'^, ont dit tous, les mystiques, (c Vulnerasti cor meum^ soror mea spo?isa, vulnerasti cor meumy) [Cant. des cantiques, iv); et Albert le Grand glose [De Laud. Mariœ, V, 2, 9) : Vulnerasti cor meum vulncre ckaritatis ] puis il cite à l'appui le vers d'Ovide : Palleat omnis a?nans, hic est color aptus ainanti. Verlaine s'écrie [Sagesse) :

0 mon Dieu, vous m'avez blessé d'amour,

Et la blessure est encore vibrante,

0 mon Dieu, vous m'avez blessé d'amour !

« Mettez-moi comme un sceau sur votre cœur, comme un sceau sur votre bras, parce que l'amour est fort comme la mort, parce que le zèle de l'amour est dur comme l'enfer et que sa lumière est une torche d'incendie » [Cant., viii, 6).

« Le commerce de la Sagesse n'a pas d'amertume, » nous apprend pourtant Salomon [Sap., viii). Aimer cette dame, c'est un bonheur et non pas un désastre; on ne peut être jaloux d'elle; on ne peut souffrir pour elle que d'un désir vague et bienfaisant qui n'amène point de catastrophes, qui n'éveille point des images de torture et de mort, d'est ainsi que la Dame-ange, douce et bienveillante figure, apporte à l'âme la paix et la joie. Mais ce n'est qu'une des faces de l'amour spirituel. « Vous nous avez fait pour vous. Seigneur, dit saint Augustin au début des Confessions, et notre cœur est inquiet jusqu'à ce qu'il repose en vous. )>

Saint Bernard, in Cant. serm. XXIX, 8 : « La parole de Dieu est une flèche plus aiguë que les glaives à deux tranchants. Car le Sauveur

1. Parce qu'il est caché par les nuages, ou que nos yeux sont malades (Co/ïu., III, 9 et 10).

2. S. Ih., la \\^, qu. 28, art. 5 : « Tous les êtres s'aiment eux-mêmes d'une passion qui les conserve. Donc l'amour n'est pas une passion qui blesse, mais plutôt une passion qui conserve et perfectionne... L'amour de ce qui convient, comme Dieu, perfectionne celui qui aime, mais l'amour de ce qui ne convient pas, comme le péché, le blesse ; toutefois, on peut dire, en général, que tout amour blesse, à cause des modifications excessives qu'il fait subir au corps. »

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dit : Je ne suis pas venu apporter la paix, mais le glaive. L'amour du Christ est une flèche de choix et elle n'a pas seulement percé le cœur de Marie, clic l'a pénétré de façon que pas une de ses parcelles ne restât dénuée d'amour, et la Vierge a aimé de tout son cœur, de toute son âme, de toute sa force, et elle a été pleine de grâce... Tout entière, elle a reçu la grande et suave blessure de l'amour ; je m'estimerais heureux d'être touché par ce glaive, même seulement par sa pointe, même si je ne recevais qu'une légère blessure, assez pour que mon âme dise : Je suis blessée de charité... »

Cet amour est aussi exclusif que violent, selon la parole du Christ : <( Si quelqu'un vient à moi et qu'il ne haïsse pas son père et sa mère, et même son âme, il n'est pas digne de moi. »

Saint Bernard, in Cant. serm. LXXXIII, 3 et suiv. : « Y a-t-il rien de plus désirable que cette charité par laquelle, ô âme ! tu t'approches avec confiance du Verbe, tu te serres contre le Verbe avec constance, tu l'interroges familièrement et le consultes sur toutes choses, sans autre borne à l'audace de ton désir que l'étendue de ton intelligence? C'est vraiment un lien de mariage, spirituel et sacré. Mais plutôt qu'un lien, c'est une intimité, une fusion, pour laquelle l'identité de deux volontés fait de deux êtres un seul. Il ne faut pas craindre que l'inégalité des conditions fasse naître un désaccord dans la volonté ; car l'amour ne connaît pas le respect ; il tire son nom d'aimer et non d'honorer... l'amour se suffit à lui-même ; quand il entre dans un cœur, il absorbe tout autre sentiment. Celle qui aime, aime, et ne sait pas autre chose. Et celui qu'il faut honorer, celui qui est merveille et miracle, il préfère pourtant être aimé. Ils sont l'Époux et l'Épouse. Entre époux, quel autre besoin, quel autre lien que d'aimer et d'être aimée?... Et cet Époux n'est pas seulement l'amant, il est l'Amour, car il est écrit : Deus est Charitas. Dieu exige qu'on le craigne comme maître, qu'on l'honore comme père, qu'on l'aime comme époux. De ces préceptes, quel est le plus important? l'amour... il se suffît à lui-même, il plaît par lui-même et à cause de lui-même ; il est son propre mérite, sa propre récompense, il ne cherche ni cause ni fruit en dehors de lui-même. Son fruit, c'est son usage; j'aime parce que j'aime, j'aime pour aimer. De tous les mouvements de l'âme, l'amour est le seul par lequel la créature puisse, quoique inégalement, répondre au Créateur ou même traiter d'égale à égal avec lui. Puisque Dieu aime, il ne veut pas autre chose qu'être aimé, il n'aime pas pour autre chose que pour être aimé, car il sait que ceux qui s'aiment sont heureux de leur propre amour. Non que l'âme, ;nême lorsqu'elle s'est tout entière répandue en amour, puisse égaler

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réternelle elTusion de la source divine... non. Mais, si l'âme aime moins, parce que, créature, elle est moindre, elle se donne pourtant tout entière et, là où il y a tout, rien ne manque. Lorsqu'elle aime ainsi, elle est l'Épouse ; parce qu'il est impossible que, lorsqu'elle aime ainsi, elle ne soit pas aimée... »

Id., inCant. serm. LXVIII, 3 : « L'amour brûlant, surtout l'amour divin, ne peut se contenir; il ne s'inquiète point des mots, ni des phrases, ni des modes dont il éclatera... il ne cherche point de paroles, il se contente de soupirs;... c'est pourquoi l'Épouse, incendiée par l'amour sacré, ne fait point attention à ce qu'elle dit et tout ce que l'amour amène sur ses lèvres, elle ne le prononce pas, elle le vomit... »

Id., in Cant. serin. VII, 2 et suiv. : « Elle ne demande pas la liberté, la richesse, la science, elle demande un baiser. Et pour obtenir une si grande chose de celui qui est si grand, elle ne dissimule pas la flamme qui la brûle, elle n'enveloppe pas ses paroles, elle ne recourt pas à des flatteries, elle n'emploie pas d'exorde, mais de l'abondance de son cœur elle laisse échapper d'un seul coup la phrase toute nue et assez effrontée : Qu'il me baise d'un baiser de sa bouche ^ Elle aime chastement, celle qui veut Celui qu'elle aime et ne veut pas autre chose ; elle aime saintement, non dans la concupiscence de la chair, mais dans la pureté de l'esprit ; elle aime ardemment, car, dans l'enivrement de son amour, elle oublie le respect. Dieu regarde la terre et la terre tremble ; et voici que l'âme ose lui demander un baiser ! Est-elle ivre? Oui, elle est ivre !... 0 force admirable de l'amour l »

Id., in Cant serm. IX, 2 : « Je n'aurai de repos, dit l'âme, que s'il me baise d'un baiser de sa bouche. Merci de m'avoir laissée baiser ses pieds, merci de m'avoir laissée baiser ses mains ; mais, s'il prend souci de moi, qu'il me baise d'un baiser de sa bouche I Je ne suis pas ingrate, mais j'aime. J'ai reçu, je l'avoue, beaucoup plus que je ne méritais, mais beaucoup moins que je ne désirais ; je suis emportée par le désir, non par la raison I Ne m'accusez pas de présomption, c'est l'amour qui me presse ; la pudeur m'arrête, mais l'amour est plus fort qu'elle... l'amour impétueux n'admet ni retenue, ni conseil, ni pudeur, ni raison. Je prie, je supplie qu'il me baise d'un baiser de sa bouche!... Mon âme est comme une terre sans eau 1 Pour nourrir mon holocauste, qu'il me baise, je le demande, qu'il me baise d'un baiser de sa bouche ! »

Id., in Cant. serm. LXXXIX, 1 : « 0 amour violent, brûlant, impétueux, qui ne permet de penser à rien en dehors de toi-même,

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