‹ Autour de Dante; Les BéatricesChapitre 259 sur 440 · Osculehir me osculo oris sui [Canl · texte numérisé non relu

Osculehir me osculo oris sui [Canl

VIOLENCE DÉVORANTE DE l'aMOUR SPIRITUEL 465

méprises tout ce qui n'est pas toi, content en toi seul ! Tu confonds les rangs, tu ignores l'usage de la mesure, tu foules aux pieds toute convenance, toute raison, toute pudeur, tout conseil, tout jugement. Tout ce qu'elle pense et ce qu'elle dit sonne l'amour et sent l'arnour et pas autre chose. Elle a un cœur et une langue d'amour... »

Après les élans du saint de Clairvaux, écoutez les cris frénétiques du bienheureux Jacopone et dites si un tel amour n'est pas une « blessure » et une « brûlure », la mort du corps et la dissolution de l'âme dans la folie du désir. Quel est l'homme assez fortement trempé pour accepter sans frémir l'angoisse d'une pareille volupté?

« Amour, amour ! tu me fais tant souffrir, amour, amour ! que je ne puis le supporter ! Amour, amour, tu te donnes tant à moi, amour, amour, que je crois mourir! Amour, amour, tu m'as pris tout entier; amour, amour, fais-moi passer en toi ! 0 mon amour qui désires, ô mon amour qui chéris, noie-moi dans l'amour !...

«Amour, amour Jésus qui désires, amour, je veux mourir en t'embrassant; amour, amour Jésus, mon doux époux, amour, amour, je te demande la mort! Amour, amour Jésus si délectable, tu te rends à moi et me transformes en toi.

« Pense que je vais pâmer, je ne sais plus, Jésus, où je suis; Jésus, mon espérance, abîme-moi dans l'amour ! »

« Amour, pourquoi suis-je si blessé de charité? Mon cœur tout déchiré brûle d'amour ! »

Puis s'engage un dialogue entre l'âme et le Christ :

« Que nul ne me reprenne, si l'amour me fait aller semblable à un fou I... car le ciel et la terre me crient et me répètent et tous les êtres que je dois aimer me disent : Aime l'amour, qui nous a faits pour t'attirer à lui ! »

Le Christ : « Mets de l'ordre dans ton amour, si tu m'aimes. La vertu ne réside que dans l'ordre... et toutes les choses que j'ai créées sont faites avec nombre et mesure... Comment donc, par trop d'ardeur, es-tu tombée en démence, âme chrétienne? Tu es sortie de l'ordre et ta ferveur ne connaît plus de frein. »

Jacopone : « 0 Christ, tu m'as dérobé mon cœur et tu me dis de mettre de l'ordre dans mon âme ! Toi-même tu n'as pas su te défendre de l'amour. L'amour t'a fait venir du ciel sur la terre... tu n'as voulu ni maison ni domaine, mais la pauvreté seule, pour nous enrichir. Dans la vie comme dans la mort, tu n'as montré qu'un amour sans mesure qui te dévorait le cœur. Souvent, tu cheminas comme un homme ivre ; l'amour te menait comme un homme vendu. En toutes choses, tu ne montras qu'amour... »

4G6 l'amour et la femme en toscane

— « Que tout amant qui aime le Seigneur vienne ^ la danse en chantant d'amour! qu'il vienne à la danse, joyeux amoureux, avec le désir de son Créateur ; le cœur tout enflammé d'un brûlant amour,. qu'il soit transporté d'une grande ferveur I

u Enflammé de ce feu ardent, comme un fou qui ne sait où aller,, qu'en embrassant le Christ il ne l'embrasse pas à demi, mais que dans ce jeu il consume son cœur !

« Mon cœur se fond comme la .glace au feu, lorsque j'embrasse en moi-même mon Seigneur. Je crie d'amour, je meurs d'amour, je couche avec l'amour, comme ivre d'amour ! »

— «0 Seigneur ! fais-moi la grâce de m'envoyer la maladie !: A moi la fièvre quarte, la fièvre continue, la fièvre tierce, la double fièvre quotidienne et la grande hydropisie !

« A moi le mal de dents, le mal de tête et le mal de ventre, dans, l'estomac la douleur poignante et dans la gorge l'esquinancie ^ 1 »

Les poètes s'effraient de l'irrésistible emportement qui les enlève à la terre et à eux-mêmes, car il leur apporte, comme conditions de l'extase, le dépérissement du corps ^ et la lutte continuelle contre les instincts inférieurs de l'âme. Ceux qu'absorbe une telle passion doivent mourir à toute faiblesse humaine ; l'apparition de la dameange leur fait goûter les afTres du trépas. « Pour me sauver (c'est-àdire pour faire mon salut spirituel) j'ai osé la regarder en face, dit Dante (bail. lo mi son pargoletta),et je risque d'y perdre la vie. » — « Quand elle sort dans sa beauté, dit Cino (sonn. Tutto mi sali^a)^ il semble que l'univers soit tout plein d'esprits d'amour, de façon que tout noble cœur devient joyeux ; et mon cœur demande : où me cacher? de crainte de mourir, il veut s'échapper. Alors je me hâte de lui répondre : Baisse les yeux. »

Car cette figure angélique produit l'effet de la Gorgone. « Ma figure fut alors si pétrifiée que. cjuoique sentant mon cœur mourir, je ne paraissais même pas blessé ; je disais souvent en moi-même : Hélas l amour, je ne t'aurais jamais cru si impitoyable pour moi ! Ah ! quel tort cruel, quel grand péché tu commets envers moi, ton loyal serviteur ! Sans pitié, tu me tourmentes sans cesse. » (Lapo Gianni,. hdA\. Angelica figura.)

1. Ozanam, V, 78; Bartoli, Storia, II, 196; Id., I primi due secoli, 166; Gaspary^ Sloria, I, 130.

2. V. A'., § 2 ; paroles de « Tesprit naturel » s Heu, miser! quia frequenîer impedilu& ero deinceps !

INDIGNITÉ DE l'amant 4C7

§ 13. Indignité de U amant.

Pouvant choisir entre le délice de l'amour spirituel et ses angoisses^ les poètes du Stil nuovo préférèrent aux pures joies des cœurs simples les chagrins, les tourments, les martyres, source naturelle de leur exaltation littéraire. C'est dans la tristesse que leur génie puisait sa sève la plus enivrante et elle était devenue pour eux comme une seconde nature. Ils oublient volontiers qu'ils sont les nobles cœurs, les Fidèles, les Hommes-anges, ils se reconnaissent indignes de leur idole, ils se plaisent à désespérer du salut qu'elle leur apporte dans le rayonnement de ses yeux.

Cino, sonn. Questa donna : « Cette dame pour laquelle je vais pensif, porte dans ses yeux la force d'Amour, qui éveille la noblesse cachée dans le cœur des hommes.

« Elle m'a rendu si craintif, depuis que j'ai vu dans ses yeux ce doux maître avec toute sa puissance, que je marche près d'elle et n'ose pas la regarder.

a Et s'il m'arrive de contempler ces beaux yeux, je vois en eux. le salut auquel mon âme ne peut atteindre.

« Alors toutes mes forces m'abandonnent et mon âme, poussant des soupirs, s'apprête à abandonner mon cœur. »

La dame (sonn. Tutto mi saha) « réjouit tous les nobles cœurs )> et à sa vue le cœur de Cino s'épouvante et veut fuir ; c'est donc qu'il ne se sent pas noble. Cino se reconnaît indigne de la dame-ange^ parfois même de la Dame-bête féroce ^. Dans la chanson Com'inquegli occhi, la dame est une fort méchante femme ; son cœur est aussi dur que sa figure est douce ; les souffrances du poète sont pour elle a un plaisir et un jeu ». Et il pense avec tristesse qu'il a mérité son sort par sa mauvaise conduite. « Ce mal, ces pleurs, ce supplice et ce martyre. Dieu me les inflige peut-être pour les fautes que j'ai commises ou que je commettrai envers hii. »

D'autres fois, se considérant comme un vrai Fidèle, Gno prétend que son malheur est injuste et ne l'attribue qu'à sa mauvaise étoile^ Dans la chanson Non spero che giarumai, la dame, qui est une dameange ou à peu près, s'irrite que le poète ose l'aimer. Cette colère,, croit Cino, n'est pas raisonnable. « Sa cause n'est pas que je sois indigue ; et moi, qui meurs désolé, je l'attribue à ceci, qu'Amour érige en lois ses caprices. )) (Cf. sonn. Prego il çostro saçer ; ch. Mille volte ; sonn. Uanima mia.)

1. Parfois, au contraire, il se prétend meilleur que Ia Donna fera :cf. ch. Cori gcniili.

Après avoir assuré (bail. Angelica figura) qu'il est un « loyal serviteur » d'Amour et que les souffrances que lui inflige ce dieu sont de sa part « un tort cruel, un grand péché », Lapo Gianni implore pourtant ainsi sa dame (bail. Se il prego) : « Vous ne dédaignerez pas la bassesse de mon cœur, vous m'accorderez plus de récompenses que je ne suis digne d'en obtenir », et il requiert son maître Amour de le perfectionner : a Je prie Amour de m'accorder son esprit, de façon qu'on ne puisse me reprocher aucun défaut. »

Ne demandons pas de logique aux amoureux et encore moins aux poètes. Tantôt ils revêtent, tantôt ils dépouillent le costume 'de l'homme-ange et ils reprennent celui du page aux pieds de la châtelaine pour chanter un amour auquel les distances, sociales ou morales, enlèvent tout espoir.

Quant à Dante, il ne s'est point cru indigne de Béatrice tant qu'elle vécut (cf. III, ch. m, § 9).

§ 14. La conversion des pécheurs et des hérétiques.

La fonction de la dame est de conduire au salut et, par conséquent, de convertir les pécheurs. Ici, comme en d'autres cas, les stilnuovistes ont suivi deux courants opposés. D'abord, la large tradition occitanique : la dame perfectionne tous ceux qui la voient, les pires comme les meilleurs ; puis la conception, occitanique aussi, mais plus récente, moins répandue, développée surtout dans les romans de langue d'oïl, qui, faisant de l'amour une science et un art, excluait implicitement les profanes, parfois même explicitement. C'^tte seconde tendance prédomine dans le Stil nuovo, dont les fidèles se sont constitués en aristocratie fermée. Leurs dames ne sont pas moins exclusives qu'eux. « Nul homme vil ne peut approcher d'elle », dit G. Guinicclli (sonn. Voglio del ç^er). « Ceux qui osent la contempler s'ennoblissent ou ils meurent, et lorsqu'elle rencontre quelqu'un qui est digne de la voir, celui-là éprouve son influence »,dit Dante (ch. Donne ch'açete); il dit (sonn. Di donne io vidi) :« Bienfaisante et douce, elle accordait le salut de ses yeux à ceux qui en étaient dignes, remplissant leurs cœurs de son influence. » — « Elle ne se montre que là où il y a de la noblesse, fuyant son contraire de toutes ses forces » (D. Frescobaldi, sonn. Quesfè la gioçinetta). « Sa vertu se répand et s'offre d'elle-même aux autres ; mais seuls peuvent la découvrir ceux dont le désir est honorable ^ » (Cino, bail. Poiche saziar non posso).

1. Cino, ch. L'alla speranza : « Sa grâce descend dans le cœur de celui qui peut la contempler et n'y laisse subsister aucun défaut;... tout ce qui est noble s'éprend <l'elle. » — [ Id., ch. La bella slella : « De même que le soleil éclaire le monde, elle

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