LA CONVERSION DES PECHEURS ET DES HÉRÉTIQUES
Est-il besoin de faire remarquer que cette con( eption est peu chrétienne? Que la dame-ange soit tellement accomplie, belle et comblée de grâces que nul, même parmi les hommes-anges, ne se trouve digne de l'aimer, on peut l'admettre. Mais précisément parce qu'elle est parfaite, elle ne doit ni s'irriter d'être aimée, ni dédaigner ceux qui l'admirent, ni fuir les plus noirs scélérats : le Christ accepta les parfums de Madeleine. Un jour, trois brigands souillés de tous les crimes vinrent, à la porte du couvent d'Assise, demander l'aumône aux frères, qui les chassèrent avec ignominie. Quand saint François l'apprit, il fit courir après eux et n'eut de cesse qu'on leur eût apporté un copieux repas ; car il espérait toucher leur cœur et le ramener à Dieu. Et il y parvint.
Dans sa chanson Lo fin pregio a^anzato, G. Guinicelli ne fait aucune restriction. C'est sur tous ceux qui la voient que la dame étend son influence. C'est aussi ce qu'enseigne Dante (sonn. Negli occhi) : « Ma dame porte dans ses yeux Amour, dont la force ennoblit tout ce qu'elle regarde;... la douceur et les bonnes pensées naissent toutes dans le cœur de ceux qui l'entendent parler ; heureux déjà celui qui la voit! )) — Monte, sonn. Radice e pomej Ant. Rime, IV : « Si quelqu'un se trouve en faute, il abandonne son erreur en vous voyant^ car vous êtes pour chacun son redressement. »
Naturellement, il est impossible de nourrir la moindre concupiscence à l'égard de cet ange ; sa froide pureté éteint le désir dans les tempéraments les plus libidineux. G. Guinicelli, sonn. Voglio del ver : « La plus grande grâce que Dieu lui ait accordée, c'est que nul homme ne peut avoir de mauvaises pensées tant qu'il la voit. » — Dante, ch. Donne cJiavete : « Quand elle va dans les rues. Amour jette un froid dans les cœurs grossiers, qui glace et détruit leurs idées. » — Cino, ch. Non spero che giammai : « Mes yeux menèrent mon cœur la voir. Alors s'en alla de moi tout vil penser. »
Le premier effet qu'exerce l'influence de la dame-ange, c'est la rénovation de l'âme. Cino, ch. Ualta speranza : « Mon âme devient étrangère à ce qu'elle était et raconte des choses nouvelles, comme si elle revenait de pays lointains. »
Sa simple vue suffit à ramener les sentiments les plus chrétiens dans l'âme de celui qui est digne de la voir. « Il lui arrive ce qui lui est salutaire et il est radouci au point d'oublier toute offense >► (ch. Donne ch* acheté ; cf. V. N., § 11). « Elle détruit tous les vices »
illumine le cœur des hommes nobles et de ceux qui ont du mérite. » Elle apporte «la vertu parfaite à ceux qui s'é[)renncnt d'elle;... le reflet de sa beauté éclaire le ciel d'une lumière qui sert de guide aux honunes bons ».
(V. iV., § 10). — « Tout vice mourut en moi, lorsque je reçus la luiTkièrc de cette paix » (le regard de la dame : Dino Frescobaldi, sonn. Quesi' ^Utissima Stella). « Lorsqu'elle arrive là où elle est réclamée par la bonté, il semble que meurent tous les vices » {Id,j sonn. Questè la gio^ineUa).
D'après Chiaro Davanzati, la simple vue de la dame produit sur tout le monde les effets vraiment miraculeux que le Stil nuovo réserve, en général, à son salut (voir § 16). Ch, Per la grande abhondanza^f AnL Rime, III : a II suffit à un homme de la voir pour se repentir de ses mauvais désirs et devenir bon;... si l'on n'a pas fait pénitence de ses fautes, il suffit de la voir pour effacer ses péchés : cette vue confère l'absolution. Et encore mieux : il n'y a point d'hérésie si opiniâtre que sa vue ne l'extirpe des cœurs, les ramenant à la vraie foi ^. »
Voilà d'amusantes exagérations. Mais le sentiment qu'elles amplifient de cette ridicule façon n'est point inconnu des âmes aimantes, ni même des hommes en général. La contemplation de la beauté, physique ou morale, élève le cœur et l'esprit. Une personnalité vigoureusement trempée impose aux autres le respect et la contagion de ses actes, de ses paroles, de ses façons, de ses simples attitudes, de ses regards. Le parfum de ses vertus crée autour d'elle une lumière dont ceux qui l'approchent se sentent pénétrés. Chacun de nous a pu l'obserser plus ou moins dans la réalité et nous en trouvons dans Vasari ^ un curieux témoignage : « Parmi les dons si rares de Raphaël, j'en vois un d'une telle puissance et qui a obtenu des effets si contraires à notre tempérament de peintres que je m'étonne que la ciel le lui ait accordé. Nos artistes, et je ne dis pas seulement les mauvais, mais ceux aussi qui avaient la réputation d'être grands, lorsqu'ils travaillaient en compagnie de Raphaël, laissaient la concorde régner entre eux ; leur mauvaise humeur se calmait à sa vue ; leur âme se dépouillait de toute pensée basse et vile. Cette union n'exista jamais en d'autres temps. Et cela se produisait parce qu'ils étaient vaincus par son art et sa courtoisie et encore plus par le génie de sa bonne nature, si débordante de charité qu'il était honoré non seulement par les hommes, mais aussi par les animaux. »