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LES COMPAGNES DE LA DAME-ANGE

§ 15. Les compagnes de la Dame-ange.

La Dame-ange est entourée d'un essaim de compagnes, humbles reflets de sa splendeur. Elles n'interviennent que pour témoigner tle sa puissance, comme la lune atteste l'éclat du soleil. Elles ne valent que par elle ; tout leur vient d'elle, beauté, grâce, noblesse et même foi. Ici encore j'aporçois la poétique exagération d'un sentiment naturel. Un adolescent sincèrement épris ne connaît d'autre charme que celui de la femme aimée. Il la considère comme la Femme-type, dont les autres n'approchent que comme des contrefaçons plus ou moins réussies ; et si ses amies lui plaisent en quelque façon, c'est d'elle qu'elles tiennent, à ses yeux, leurs agréments. Il ne les tolère que parce qu'elles lui rappellent, par leurs airs ou leurs propos, l'idole qui absorbe toute sa pensée.

« Les dames qui vous tiennent compagnie me plaisent beaucoup, pour l'amour de vous ; et je les prie de vous rendre honneur le plus qu'elles pourront, en toute courtoisie, et de chérir votre empire, <îar, de toutes, vous êtes la meilleure » (G. Cavalcanti, sonn. Avete in voi).

« Heureuse qui l'approche ! » s'écrie Dante (sonn. Di donne io vidi), car a elle fait paraître heureuses les autres » (sonn. Voi donne), <( Que la dame qui veut paraître noble aille avec elle » (ch. Donne cKavete), « Venez-vous donc de voir notre noble Dame, demande le poète aux amies de Béatrice, que je vous voie marcher ainsi ennoblies ^? » (sonn. Voi che portate).

Dante, sonn. Vede perfettamente : « Celui qui voit ma dame parmi les dames voit parfaitement tout le salut, celles qui vont en sa compagnie sont tenues de rendre grâces à Dieu de cette faveur,

« Sa beauté est d'une telle puissance que nulle envie n'en vient aux autres et qu'au contraire elle les fait marcher avec elle sous un manteau de noblesse, d'amour et de foi.

« Son aspect revêt de douceur toutes choses et ne la rend pas seule agréable, car c'est à cause d'elle que les autres reçoivent des hommages.

« Elle est si noble en ses façons que nul ne peut penser à elle sans «oupirer de douceur d'amour. »

Ce sonnet a été imité de très près par Cino, sonn. Vedete donne :

«Elle est, certes, l'ornement de la nature humaine et de vous toutes^;

1. Vivegijio andar senz'ailo vile. Dans la division du sonnet, Dante explique : imperocchè tornano quasi ingenlilile.

2. Notez encore dans ce sonnet cette autre imitation de Dante :

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soyez attentives à ses airs charmants qui émerveillent tout le monde. Honorez-la à l'envi, autant que vous le pourrez, nobles dames, car elle vous honore. »

Id.y sonn. Or doçè donne : « Ouest celle qui est si belle qu'elle vous embellit outre mesure... colle qui vous vaut à toutes des hommages?»

Gianni Alfani : « Dames de Venise, je veux chanter ma dame en votre compagnie, car c'est elle qui vous décore de toutes les beautés qui resplendissent en vous... » et ailleurs, bail. Se questa donna : « Elle est celle par qui les autres peuvent valoir. »

Glî. Davanzati, sonn. La risplendente liice, Mon. Crest., II :« Reine des vertus, les autres dames la prennent comme enseigne, car, pour toutes, elle est le flambeau. )>

§ 16. Le salut; V usage chez les dames de saluer les premières.

Si la simple vue de la dame suffît à adoucir les méchants et à perfectionner les bons, quelle puissance ont ses moindres faveurs l Celui qu'elle daignait saluer était sauvé ou tout au moins sur la voie du salut.

S'emparant de l'équivoque entre salut, salutation^ et salut, acte de saui^eTj les poètes en ont profité pour attribuer à ce geste de courtoisie un sens mystique. Le mot italien salute offrait ses quatre sens à ces esprits compliqués, qui ne manquèrent pas d'en abuser. Il signifie d'abord la santé, santé du corps ou de l'âme ; il signifie aussi le salut, le fait d'échapper à un danger, dans l'ordre physique ou moral ; il veut dire plus spécialement le salut éternel, la promesse du paradis ; enfin, il est la forme archaïque du mot saluto, salutation ^ Aussi les poètes emploient-ils salute tantôt dans un sens, tantôt dans l'autre, et aussi dans deux de ces sens à la fois.

Dante, sonn. Di donne io indi : « Avec ses yeux, cette dame douce et bienveillante donnait le salut (salutation et salut moral) à qui en était digne;... je crois qu'elle naquit au ciel et descendit sur la terre pour notre salut (salut éternel). »

Dante i Son lenule di bella grazia a Dio render mercede.

Cino : Ogni uom che mira siio leggiadro viso Devotamcnle Iddio ringrazia. Dans la ch. Valla spezanza, Cino dit, comme Dante dans le sonn. Vede perfettamente, que la beauté de sa dame n excite point, tant elle est grande, l'envie des autres ; Non dà invidia quel cKè maraviglia.

1. On trouve salule pour salulo dans le sonnet de Gianni Alfani, Guido quel Gianni; le sonnet de Bernard de Bologne, A qiieW amorosella;le sonnet deCavalcanti, Se merce fosse arnica; le sonnet de Guinicelli, Voglio del ver, la chanson de Lapo Gianni, Amorio veggo ben; la chanson de Cino, La dolce visla;l3L chanson de Dante, La dispielaia mente, etc., etc.

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Dante appelle Béatrice (F. iV., §3)« la Dame du salut (salut éternel) qui, la veille, avait daigné me saluer ». — V. N., § 11 : « Lorsque ce très noble salut (Béatrice, salut éternel) saluait... »

Cino, sonn. Tutto mi saha ^ : « Je suis sauvé tout entier par le doi x salut (influence salutaire et salutation) qui vient de celle qui est le suprême salut. »

V. iV., § 11 : « Je dis que lorscfu'elle apparaissait quelque part, par l'espérance de l'admirable salut (salutation et salut éternel) il ne me restait aucun ennemi ; au contraire, il me venait une flamme* de charité qui me faisait pardonner à qui m'aurait ofi!ensé, etc. »

Lorsque Dante déclare que le seul but de son amour est d'obtenir de sa dame le salut ^ (F. iV., § 18), il ne pense pas seulement à « l'intolérable bonheur » (§ 11) que cette banale démonstration de politesse suffit à lui procurer. Il veut nous faire entendre qu'il aime Béatrice parce qu'elle est le salut de son âme. Et, par une nouvelle équivoque, il appelle ce salut heatitudine (§ 12 et 18), terme qui signifie le bonhe-:r vulgaire d'ici-bas et aussi le bonheur éternel, la béatitude. « Mesdamc?, le but de mon amour fut jadis le salut de cette dame dont vous pouvez peut-être parler ; c'est en lui que consistait le bonheur (heatitudine)^ qui était le but de tous mes désirs » [V. N., § 18).

Apporter le salut, tel est le caractère essentiel de la Dame-ange. « Elle est venue sur la terre pour notre salut » (Dante, sonn. Di donne io vidi) ; « La plus grande grâce que Dieu lui ait accordée, c'est que ceux qui lui ont parlé ne peuvent mal finir » (Dante, ch. Donne cKavete). « Quand je la regarde, je pleure, je soupire, hélas ! et je dis en moi-même : Pourquoi est-ce que je l'aime tant ? Puis je regrette mes paroles et je m'écrie: Sire Dieu, puissé-je mourir en l'aimant! Je serais saint ! )> (Betto Mettefuoco, Amore perche ni liai, Mann. I, 210). « Vous êtes le Dieu dont je m'enorgueillis, je crois me sauver par votre divinité et effacer ainsi tous mes péchés... je fais devons mon oratoire et ma sacristie. Je crois que mon âme pourra se sauver en espérant en vous » (Gh. Davanzati, ch. La mia fedel i^oglienzûy Ant. Rime, III).

La dame est « le suprême salut » (Cino, sonn. Tutto mi salva). Béatrice est souvent appelée salut ^{V. iV., § 11) : « Quand ce très

1. Tutto mi salva il dolce saluiare, Che vicn da quella ch'ô somma sainte.

2. Lapo Gianni (ch. Amorio veggo ben) ne réclame de sa dame que le salut, iM'exemple de Dante. « C'est seulement pour obtenir de ses yeux un salut que je porte en moi-même ce désir qui me fait souvent penser t la mort. >»

3. Saint Bernard, dont les œuvres étaient familières à Danle, applique à la Vierge {in Canl. serm. XXIX, 8) les paroles adressées p^r Dieu au Messie, Isaïe, xlix, 6 :

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noble salut saluait... » — Sonn. Venite ad intender : « l'âme douloureuse abandonnée par son salut (par Béatrice) ». — Ch. Gli occhi dolenti : <i La lumière de sa bonté a si puissamment traversé les cieux qu'elle a émerveillé l'éternel Seigneur et lui a donné un doux désir d'appeler à lui un tel salut ^. »

Les effets de la salutation de la dame sont déjà décrits par le créateur du Stil nuovo : elle adoucit le cœur de l'homme à qui elle s'adresse « et le range à notre foi s'il n'y croit pas » (Guido Guinicelli, sonn. Voglio del i>e7').

Quant à l'impression qu'en éprouve Dante {V. N., § 11), elle ne semble pas dépasser de beaucoup ce que pourrait produire une grande marque d'amour sur un jeune homme timide, nerveux et mystique. Le salut de Béatrice est moins puissant que celui de la dame de Guinicelli ; il ne convertit pas les hérétiques. Il émeut si profondément que toute langue tremble et devient muette et que les yeux se baissent (sonn. Tanto gentile). « Lorsque quelqu'un se trouvait auprès d'elle, il lui venait au cœur une telle modestie qu'il n'osait pas lever les yeux ni répondre à son salut et beaucoup, pour en avoir fait l'expérience, pourraient témoigner de ce fait » {V. N., § 26). « Elle fait trembler le cœur de celui qu'elle salue ; il baisse les yeux, pâlit tout entier et soupire alors de tous ses défauts. Devant elle fuient la colère et l'orgueil » (sonn. Negli occhi).

Ce salut, en somme, intimide et lénifie ; la simple vue de Béatrice est autrement miraculeuse, puisque les méchants ne peuvent la regarder sans mourir. Malgré leur subtilité, les poètes ne distinguent pas bien entre vue et salut ; ils leur attribuent des effets du même ordre.

Lorsque la dame, au lieu de se masquer en ange, se présente sous les traits de la bête féroce, son salut est très funeste.

Gianni Alfani, Guato una donna : « Je vois toujours une dame, là où je la rencontrai, qui, avec ses yeux, me prit le cœur, lorsqu'elle se tourna pour me saluer, et ne me le rendit jamais. Je la contemple encore, là où je la vis, et j'y vois avec elle le beau salut qu'elle me fit

Dedi te in lucem g^entium, ut sis salus mea usque ad extremum terrae ; lumière et salut, ce sont les principaux attributs delà Dame-ange. Le culte que Dante, toute sa vie, professa pour la Vierge a certainement influé sur la manière dont il a imaginé la figure de Béatrice.

1. Ciiose curieuse, la continuelle pratique de l'équivoque entre la salutation et le salut éternel, a entraîné Dante à faire de Béatrice, en même temps que le symbole du salut éternel, celui de la salutation ; la « dame du salut » continue à saluer après sa mort ; n'ayant plus d'hommes à saluer, elle va saluer les anges (ch. Quantungue Dolte).

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alors, ce salut qui épouvante mes yeux et fait pousser des cris à mon âme, etc. »

G. Guinicelli, sonn. Lo vostro bel saliito : « Le beau salut et le noble regard que vous me jetez quand je vous rencontre me tuent. Je ne puis parler, je suis consumé par le tourment, comme ceux qui voient leur mort. » (Cf. Cino, sonn. Se questa gentil donna.)

Pour une dame, sj luer quelqu'un était, en ce temps, chose plus grave qu'aujourd'hui, car, en général, c'est à la dame qu'appartenait l'initiative du salut. C'est démontré par le § 26 de la Vita nuova que nous citons ci-dessus. De même, au § 3, t)ante rencontre Béatrice dans une rue et, saisi de cette timidité si commune aux jeunes gens, reste à l'écart tout peureux; mais la dame tourne les yeux vers lui et le salue.

Francesco de Barberino, Reggimento di donne, 45 : « S'il lui arrive de sortir en compagnie de sa mère, qu'elle ne se permette de saluer personne. ))

« Saluez débonnairement tous ceux que vous rencontrerez, dit aux jeunes dames Robert de Blois {le Chastiement des dames, Hist, liu.y XIX, 834). Cela ne vous coûtera pas grand'chose et celui qui salue volontiers est beaucoup plus prisé. »

Il était cependant permis à l'homme de saluer le premier, et la dame était tenue de lui rendre son salut. « Si on lui adresse un salut, elle le rend suavement», dit Lotto di ser Dato (Valeriani, Poeti del primo secolo, I, 399).

L'art du salut était un des points importants de l'éducation des filles. Enumérant les qualités de la femme bien élevée, Chiaro Davanzati dit (sonn. E si mi piace, Ant. Rime, IV) : « Chez une belle femme, j'aime par-dessus tout qu'elle parle avec sagesse et qu'elle ait un maintien gracieux. Il faut qu'elle aime ce qu'aime son mari, qu'elle ait une belle démarche et qu'elle sache saluer gracieusement. »

Le salut pouvait consister en une inclination de tête ou un simple mouvement des yeux. « Cette femme douce et bienveillante saluait des yeux ceux qui en étaient dignes » (Dante, sonn. Di donne io i^idi). Mais il était accompagné, la plupart du temps, de quelque formule de courtoisie. Lorsque Dante est salué par Béatrice {V. iV., § 2)j « ce fut, dit-il, la première fois que ses paroles s'adressèrent à mes oreilles ». — Division du § 19 : « Le salut de cette dame, qui était une opération de sa boviche. »

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