ET SES VARIÉTÉS
Ovide avait traité Cupidon de féroce, férus, ssevus (Am., I, 28 ; Rem. Am., 530). Fidèles à leur système d'exagération, les stilnuovistes s'emparèrent de l'épithète pour l'appliquer à l'objet de leur amour et, de même qu'ils avaient mué en Dame-ange la Dame-perfection d'Occitanie, ils firent une bête féroce, fera \ de celle que les troubadours se bornaient à dépeindre insensible et dédaigneuse. C'est un vrai monstre, qui obéit aveuglément à ses instincts de carnage, une brute ivre de sang, un bourreau qui bafoue ses victimes, jouit de leur agonie et regrette que la mort vienne trop tôt terminer leur martyre. Mégère à la tête couronnée de serpents la prendrait pour sœur ; elle mérite le nom de Furie.
Dino Frescobaldi, sonn. Non spero di tro^'ar : « Amour me dit,, parlant au nom de ma dame : Il faut que de nouveaux tourments viennent te tuer, puisque tu n'es pas mort de ceux que tu as déjà soufferts. »
Id., ch. Un sol pensier : « Dédaigneuse, elle rit en rendant grâces à Amour, qui, pour elle, me fait mourir dans les pleurs et les supplices. ))
Dans une chanson du même poète {Poscia che dir) la dame se complaît au récit des souffrances qu'elle inflige, mais se dépite qu'elles amènent la mort du soupirant parce qu'il échappera ainsi à ses cruautés. Moins terrible, elle se borne, dans la chanson Per gir verso la spera, à exiger la mort : « Une pensée qui m'apporte plus de douleur que toute autre me dit que j'excite la colère de ma dame ; j'en tremble et j'en pleure. L'esprit d'amour qui gît dans mon cœur me dit pour me consoler : Il te faut aimer la mort, pour son plaisir.
1. Cavalcanti paraît avoir été le premier à infliger à la dame cette qualification de fera.
Lorsque j'apprends que, pour son agrément, il me faudra franchir €6 dur passage où je suis déjà presque arrivé, etc. »
G. Cavalcanti, sonn. Tu m' liai si piena : « Amour, qui comprend la grande puissance (la puissance de la dame), me dit : Je regrette qu'il te faille mourir j)Our cette dame féroce qui ne veut t'accorder, semble-t-il, aucune pitié. »
Cino, sonn. Ahi lasso cKio credea : « Hélas ! je croyais trouver pitié auprès de ma dame quand elle s'apercevrait de la grande peine que souffre mon cœur ! mais je ne trouve que dédain et cruauté et méchanceté au lieu de douceur, si bien que je me tiens déjà pour mort... il me faut mourir désormais. »
G. Cavalcanti, sonn. A me stesso di me : « Quand je la regarde, elle fixe sur moi ses yeux irrités avec une telle férocité qu'elle me brise le cœur. » Et elle aveugle au lieu d'éclairer : « Tu as entouré mes yeux d'un tel bandeau qu'Amour, plein de pitié, est venu pleurer sur eux » (sonn. Perché non foro).
De quoi est donc coupable le soupirant? De rien que de se montrer trop bon. « Je me suis toujours revêtu de miséricorde, j'ai toujours été cuirassé de bonté contre la grande méchanceté, contre l'impitoyable tempête qui me livre assaut » (Cino, ch. Cori gentili). « Ma bonté, avoue Dino Frescobaldi, accroît sa colère » (ch. Poscia che dir). Lapo Gianni est repoussé et offensé par sa dame sans qu'il le mérite (bail. Amore io prego ; cf. D. Frescobaldi, ch. Morte avçersara ; sonn. Quanta nel mio ; Cino, sonn. Lasso, cKio più non ^eggio).
Cino, sonn. Ahi mè cKio veggio : « Hélas ! je vois qu'une dame vient donner assaut à ma vie, si irritée qu'elle tue ou met en fuite tout ce qui me permet de vivre ; et mon cœur, abreuvé de chagrins, reste seul et sans secours et il faut forcément qu'il meure, à cause du noble désir qu'y entretient Amour.
« Pour conquérir ma vie, cet assaut terrible a établi la mort autour de mon cœur ; car il changea d'état, le jour ovi il s'éprit de cette dame qui le regarde durement, comme si elle en était déshonorée^ au point qu'elle vient l'assaillir et le tuer. »
Voici donc enfin une explication de ces sauvages fureurs. La dame est en proie à une véritable folie de destruction, mais elle agit parfois sous l'empire d'un mobile précis : elle ne veut pas être aimée, Tamour l'oiïense et la déshonore ; elle fond sur l'amoureux comme le taureau sur le rouge et nous retrouverons ce sentiment chez d'autres dames d'une espèce moins effroyable. Mais celles qui, au contraire, demandent qu'on les aime ne sont pas meilleures :
Cino, sonn. Chi a falsi sembianti : « Celui qui laisse prendre son
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cœur à de faux semblants et qui aime parce qu'on feint de l'aimer, n'éprouve pas alors autant de plaisir qu'il ne supportera plus tard de peines, lorsqu'il sera visible pour tout le monde que le sentiment ne répond pas à l'apparence ; et s'il s'obstine dans son amour, il finira nécessairement par en périr.
« Car je n'appelle pas dame, mais Mort, celle qui accepte un homme pour soupirant et puis le tue de ses moqueries et de ses dédaine, lui arrache peu à peu la vie et qui en rit d'autant plus qu'elle le tourmente davantage. Je lui souhaite le même sort ^. »
Ces coquettes sont rares dans le Stil nuovo^ car la Donna fera dérive de la Dame occitanique, qui est d'un rang supérieur à l'amant. Une telle distance sociale l'en sépare qu'elle ne peut que s'irriter de cet amour ou du moins y rester insensible. Les troubadours la déclarent impitoyable : entendez qu'elle ne veut pas se prêter à leur jeu. Mais cela n'enlève rien à ses mérites. « Le doux parler et le doux rire, et tous les biens qu'on peut souhaiter, beauté, jeunesse, gaieté, honneur, mérite, valeur et intelligence, il ne lui manque rien, sauf la pitié... » (Gaucelm Faidit, Rambaut de Vaqueiras, Blacasset, Nann. I, 325). « Ma dame me montre un visage irrité parce que je mets mon bonheur à l'aimer : voilà la seule cause de sa colère et de
1. Dante (ch. Cosi ncl mio parlar) se borne, comme Cino, h souhaiter que la femme insensible subisse à son tour les tortures de l'amour. Lapo Gianni (ch. Donna sel prego) est plus sévère : « Amour, voyant votre cruauté, voudra observer une de ses antiques lois ; il détruit la beauté de la dame qui n'est pas bonne pour son soupirant loyal... Qu'Amour vous ferme les portes et ne vous laisse pas entrer dans sa cour ! que, siégeant sur son tribunal, il rende une telle sentence que vous ne puissiez en appeler à un nouvel amour ! »
Ch. Davanzati, Anf Rime, III, ch. Or tornale ; « Virgile, qui était si sage, fut pourtant trompé par un faux amour. Ah! si tout amant pouvait se venger comme il se vengea ! »
Cette vengeance de Virgile est des plus connues. La fille du roi lui donne un rendezvous, la nuit ; par une fenêtre, elle descend, au bout d'une corde, une corbeille où se place l'amoureux ; mais, au lieu de le remonter dans sa chambre, elle le hisse entre ciel et terre et l'y laisse exposé jusqu'au lendemain matin ; la populace, découvrant le sage dans cette fâcheuse posture, le hue copieusement. Virgile, qui était un grand magicien, éteignit immédiatement tout feu dans la ville de Rome ; les citoyens s'ameutent et finissent par implorer grâce. Ils l'obtiennent, mais à quelle condition I Sur la place publique sera couchée, liée de cordes et les cuisses écartées, la fille du roi. Ceux qui voudront du feu iront le prendre entre ses cuisses ; mais ce feu ne pourra servir à en allumer d'autres, de sorte que la ville entière sera obligée d'aller en chercher au même endroit.
On peut citer encore la chanson de Chiaro Davanzati, S'io mi parlo da voi, donna malvagia, qui paraît imitée du provençal.
En revanche, Dante (ch. E mHncresce), Guido Cavalcanti (sonn. SHo fosse quelli), Dino Frescobaldi (ch. Pergir verso la spera) pardonnent, au moment d'expirer, à la dame qui les tue.
mes plainles » (Bernard de Ventadorn, Anglade, Les Troubadours, p. 110). Celte dame-là, Cino l'a chantée sous le nom de Selvaggia et il a retrouvé la même rigueur en d'autres, qui ne sont pas foncièrement méchantes ; elles ne tiennent du type de la Donna fera que par quelques côtés. La Dame-bête féroce n'est qu'une sinistre caricature, comme son pendant, la Dame-ange, n'est qu'un fantôme théologique. L'une et l'autre sont le terme extrême auquel aboutirent, sous l'impulsion forcenée du Stil nuovo, la Dame-perfection et la Dame insensible. A côté de l'ange, subsistent la dame surnaturelle, la dame très élevée ; à côté de la bête féroce se rangent beaucoup de femmes qui, sans être des monstres, ne sont pas bonnes.
Déjà frappé à mort par Amour, Cavalcanti rencontre (bail. Era in pensier d'amor) deux jeunes étrangères « suaves, courtoises, bonnes, élevées et nobles » ; elles chantent : « Le feu d'amour pleut en nous. » Touchante et gracieuse apparition ! mais l'une d'elles rit des blessures du poète. C'est le rire impitoyable et instinctif, presque innocent, de la femme devant l'amour malheureux, devant la ridicule figure de l'amant transi. L'autre est « compatissante, accueillante (piena di mercede), faite de joie en figure d'amour »; elle n'hésite pas à redoubler la douleur de l'infortuné en fouillant dans sa plaie pour savoir qui la lui a faite et quel souvenir il en a gardé. C'est la curiosité de la femme, impitoyable comme son rire ; la seconde étrangère est aussi cruelle que la première ; l'une et l'autre pourtant sont revêtues de toutes les qualités. C'est que, dans son merveilleux égoïsme, la femme a une trop haute opinion d'elle pour s'inquiéter de ses actes. Elle s'estime trop au-dessus de son admirateur pour croire qu'il ait l'audace de s'éprendre d'elle. « Elle se croit si noble qu'elle ne peut pas imaginer qu'il y ait un homme au monde pour oser la regarder sans trembler » (G. Cavalcanti, bail. Gli occhi di queUa). Elle suit son caprice sans chercher à savoir si quelqu'un en souffrira. Point mauvaise, elle est dure et étrangère à la pitié, car elle ne voit pas le mal qu'elle fait inconsciemment, sous la simple impulsion de sa nature. La dame de la chanson de Lapo Gianni, Donna se il prego, rit et raille son adorateur et pourtant elle a le cœur bon. Celle de la chanson de G. Guinicelli, Teng?io di folle, est « la perle des femmes », elle est parée de toutes les grâces et de toutes les vertus, elle éclaire comme le soleil et transforme la nuit en jour ; mais elle frappe des coups mortels et peu lui importe, parce qu'elle se sait belle.
D'autres sont pires, car elles portent l'amour dans leurs yeux et sur leur visage ; la douceur et la modestie de leurs traits ne sont qu'un piège, une trahison, car leur cœur garde la dureté de la pierre,
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elles prennent })laisir aux soulTrances du poète et s'en moquent *.
Dino FrescobaKli, sonn. l)eh giovafietta : « Hélas, jouvencelle, comment Amour peiil-il créer avec tes beaux yeux où brille toujours la paix de si impitoyables supplices qu'ils tuent les hommes?... Vois à quel désespoir tu m'as amené, je me vois mourir de ta cruauté et de tes dédains. »
Cino, sonn. lo son si vago : « Je suis si épris de la belle lumière des yeux traîtres qui m'ont tué, que mon grand désir me ramène encore près de celle qui me raille et me fait mourir.
« Ma vue et mon imagination ^ sont si éblouies par ce que j'aperçois et ce que je devine que, privé de force et de raison, je ne prends que mon désir pour guide.
« Il m'amène à une douce mort, cachée sous un doux mensongCj et j'y vais avec tant de confiance que je ne reconnais sa ruse qu'une fois le dommage accompli.
« J'ai grand'peine de voir bafouer mes chagrins ; mais je regrette encore plus, hélas ! que l'on puisse voir en moi Pitié trahie par Merci ^. »
Cino, sonn. lo maledico il di : « Je maudis le jour où je vis pour la première fois la lumière de vos yeux traîtres et le moment où vouts vîntes à la cime de mon cœur pour en arracher la vie.
« Et je maudis la lime qui a poli mes vers amoureusement et les belles images que j'ai trouvées et rimées pour vous, afin que le monde vous honorât toujours.
« Et je maudis ma dure mémoire qui s'obstine à conserver ce qui me tue, c'est-à-dire votre belle et charmante figure sur laquelle Amour ment si souvent que tout le monde rit de lui et de moi, qui crois fixer la roue de la Fortune (c'est-à-dire fixer l'inconstance de l'amour). »
Cette trahison, ce mensonge d'Amour, c'est la caresse du regard, le sourire de tout le visage, qui promettent sans s'en apercevoir ou, au moins, sans intention de tenir.
Lapo Gianni, bail. Angioletta in semhianza : « Une enfant à l'air angélique vient de m'apparaître, qui tuera ma vie, à moins qu'Amour ne la range sous ses lois... je suis presque mort... Amour la trouve
1. Cino, ch. Corne in quenli occhi; sonn. Deh corne sarebbe ; L'anima mia che siva. Calvacanfi, sonn. Un amoroso sguardo.