CHAPITRE XV LA DAME HYBRIDE ; LA PARGOLETTA DE DANTE
On permet aux poètes de considérer la femme comme un prodige de bonté ou un comble de noirceur, suivant leur humeur du moment ou celle de leur maîtresse ; on admet sans difficulté que la même personne leur apparaisse tour à tour sous ces aspects opposés, car nulle créature ici-bas n'est parfaite, ni en bien ni en mal ; et si les mégères sourient à certaines heures, les brebis ne sont pas exemptes de la rage. Mais qu'un ange véritable, incarné sur la terre pour notre salut, se conduise avec méchanceté; que la Dame-ange, ne fût-ce qu'une fois, prenne l'attitude de la Dame-bête féroce, quelle impossibilité ! <Juel écrivain oserait présenter à ses lecteurs un être aussi contradictoire?
On ne le rencontre ni chez G. Guinicelli, ni chez G. Cavalcanti, nî chez Lapo Gianni, ni chez Gianni Alfani, ni chez Dino Frescobaldi. A diverses reprises la Dame hybride ^ semble apparaître dans les vers de Cino, mais en y regardant de près, la contradiction s'évanouit ou s'explique au moins dans une certaine mesure.
({ Je suis tout entier sauvé par la douce et salutaire influence de C-^lle qui est le suprême salut », affirme Cino (sonn. Tutto mi salua). Et pourtant, à peine aperçoit-il cette dame si bienfaisante qu'il a peur de mourir, veut fuir, cherche à se cacher et ne trouve d'autre remède, pour échapper à sa séduction, que de fermer les yeux. Cette dame, qui, au début du sonnet, représente le suprême salut, devient, aux derniers vers, le pire des effrois. Si on la fuit, c'est qu'elle est funeste; si elle est funeste, comment peut-elle sauver?
Oui, elle sauvera, mais au prix de quelles souffrances! De là vient la terreur de Cino. Imposer silence à toutes les voix de la chair, à tous les instincts inférieurs de l'âme, dévaster le cœur par la folie d'un désir impuissant, épuiser le corps par la tension continuelle de l'esprit
1. Faute de mieux, et pour la commodité de la discussion, nous appellerons Dame hybride ce curieux produit, bien que la dénomination manque d'exactitude.
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qui ne peut s'arracher à la conlemplalion de l'unique image ^, tel est le cortège de privations, d'efforts, de luttes et de douleurs qui accompagne la Dame-ange; telle est la rançon du salut, que Cino accepte en s'en épouvantant.
C'est pour la même raison que la Sunamite, dont le Stil nuoi'O s'est aidé pour créer sa Dame-ange, paraît douce et terrible à la fois. « Tu es belle, mon amie, douce et belle comme Jérvisalem et terrible comme une armée rangée en bataille... Qui est celle-ci qui s'avance comme l'aurore quand elle se lève, belle comme la lune, éclatante comme le soleil, terrible comme une armée rangée en bataille? » [Cant.-, VI, 1, 9).
Elle n'est terrible que parce qu'il faut l'aimer. « L'amour est fort comme la mort, le zèle de l'amour est dur comme l'enfer et sa lumière est une torche d'incendie » {Cant; viii, 6).
Une contradiction du même ordre se trouve dans la chanson de Cino, Si mi distringe. « Votre admirable regard, dit-il à la dame, m'a fendu le cœur et il me soulage de toutes mes peines. » Le regard de la dame fend le cœur, c'est, dans le langage de l'époque, une formule courante pour dire : le regard de la dame m'a rendu amoureux, car amour, la plupart du temps, n'est que peines et chagrins. Le premier membre de phrase signifie donc : votre regard est la cause des douleurs que je souffre. En l'espèce, ces douleurs sont causées par l'éloignement. Cino se lamente, dans cette chanson, de ne pas voir sa dame comme il le voudrait ; lorsqu'il la retrouve, tous f es chagrins s'envolent ; voilà pourquoi ce regard, qui est la cause de ses chagrins, en est aussi le remède.
Un rimeur,à cheval sur l'ancienne et la nouvelle manière, scr Noffo d'Oltr'arno, nous présente encore un cas du même genre. La dame qu'il célèbre (ch. Volendo dimostrare : Valcriani, Poeti del primo secolo, p. 60) « est toujours accompagnée de Pitié et de Bonté qui ne l'abandonnent jamais... Celui qui peut la contempler fixement sent tout d'un coup s'enfuir toutes ses douleurs ; d'afïligé, il devient joyeux. Mais cette noble dame est si puissante qu'elle n'accorde aucune de ses grâces aux cœurs bas ; ils ne peuvent même pas imaginer sa valeur. Elle garde un maintien royal, qui semble ne jamais connaître la pitié ; elle émeut de telle façon qu'elle ne peut inspirer que de nobles désirs ».
1. V.N., § 2, paroles de «l'esprit naturel » : Heu, miser ! quia fréquenter impeditus ero deinceps ! — § IV î « Mon esprit naturel commença à être arrêté dans ses opérations, parce que mon âme était tout entière absorbée dans la pensée de cette très noble dame. C'est pourquoi je devins en si peu de temps si faible et si fragile que ma vue était pénible à mes amis... »