ANIMA, EN GÉNÉRAL, NE SIGNIFIE PAS AME, MAIS VIE
mente n'ont d'autre occupation que de s'interpeller, se gourmer ou s'accorder, il faut bien qu'ils diffèrent l'un de l'autre, au moins en principe. Et, en effet, dans bien des cas, chacun d'eux jouit d'un sens parfaitement défini.
En général, mente signifie mémoire, imagination, et, moins souvent, âme. Cor, c'est le cœur, le viscère organe de la vie, et c'est aussi l'organe des passions, la sensibilité morale, la faculté d'aimer. Anima signifie parfois âme, mais, la plupart du temps, vie.
Voici un exemple où, dans la même phrase, Dante fait intervenir ces trois mots avec leurs sens types :
Ch. Quantunque volte : « Mes souvenirs [mente) douloureux rassemblent tant d'affliction autour de mon cœur {cor, organe des passions) que je dis : ma vie [anima), que ne t'en vas-tu? »
Cino, sonn. lo maledico il di, dit à sa dame : « Je maudis le jour où vous êtes venue à la cime de mon cœur [cor présente ici le double sens d'organe des passions et de viscère nécessaire à la vie) pour en arracher la vie [anima) et je maudis ma dure mémoire [mente) qui s'obstine à conserver votre image qui me tue ^. »
§ 2. « Anima)), en général, ne signifie pas âme, mais vie.
Par quel enchevêtrement de détours les poètes ont-ils fini par attribuer à anima qui, originairement, n'a pu être que l'âme, le sens de vie, de sensibilité physique, presque le sens de corps?
La scolastique distinguait trois âmes : Vâme végétative, qui n'est autre que la vie dans ses fonctions les plus simples et les plus essentielles, âme commune aux végétaux, aux animaux et aux hommes ;
1. Mente, anima, cor offrent les mêmes sens, mémoire, vie, faculté d'aimer, dans les sonnets de G. Cavalcanti, Perche non foro et Se merce fosse arnica, et dans le sonnet de Cino, Amor che vien per le più dolci porte.
Ils offrent le sens de mémoire, vie, viscère dans la ballade de G. Cavalcanti, Gli occhi di quella.
Ils offrent les sens d'âme ou mémoire, vie, viscère, dans le sonnet de Cavalcanti, Tu m'hai si piena et celui de Cino, La grave audienza.
Ils offrent le sens de mémoire ou sensibilité morale, vie, faculté d'aimer, dans la chanson de Cino, Non spero che giammai et la ballade de Cavalcanti, Perch'io non spero.
Dans le sonnet de la V. N. Gentil pensiero, rien ne nous empêche d'attribuer aux trois mots cor, anima, mente leurs sens types, comme dans la chanson Quantunque volte imsiis Dante, pour des raisons faciles à comprendre, a tenu à donner à ce sonnet un sens plus précis de regret pour Béatrice et il a prétendu, dans la prose du § 39 et dans la division, que, dans ce sonnet, anima désignait la raison, sens que ce mot n'a jamais en Stil nuovo. Quant à core, qu'il définit au même endroit par appeiitOf désir, cela ne diffère pas essentiellement du sens habituel de ce mot, faculté d'aimer. Cf. Ill.ch. I, § 11.
490 l'amour et la femme en toscane
Vâme sensitwe, commune aux animaux et aux hommes, c'est-à-dire la faculté de percevoir le monde extérieur, avec les réactions, souffrance ou plaisir, qu'amène sur le moi cette perception ; Vâme raisojiîiablc, réservée aux hommes, ce que nous appelons aujourd'hui rintellect, la raison.
L'homme réunit en hii les trois âmes, végétative, sensitive, raisonnable ; non pas qu'il possède trois âmes ; son âme unique réunit les trois facultés de végéter, c'est-à-dire de vivre, de sentir et de pensera L'âme, pour ces philosophes, ne se borne pas à la raison, à la sensibilité, à la volonté ; elle est constituée par la réunion des forces psychiques et physiologiques ; elle est la vie dans son intégralité animale et intellectuelle.
Or, par une métonymie fréquente, les scolastiques désignèrent sous le nom d'âme, non pas cet ensemble, mais l'une seulement de ses parties, la plus élevée comme la plus inférieure, celle qui préside aux plus humbles manifestations de la vie comme celle qui sert à la contemplation de la Vérité éternelle. Ayant distingué trois espèces d'âmes, les docteurs de l'école, par une confusion assez naturelle, continuent à désigner sous le nom d'âme chacun des trois groupes de facultés qui, dans l'âme humaine unique, correspondent à ces trois âmes distinctes. Reconnaissant une âme aux végétaux, on appelait, chez l'homme, âme végétale, et plus simplement âme, la puissance physiologique que nous nommons la vie.
C'est ce dernier sens qu'offre en général le mot âme, anima, dans le Stil nuovo. Où résident, en effet, d'après la scolastique, les autres âmes? Dans les diverses parties du cerveau ; Albert le Grand et saint Thomas les y localisent avec précision.
Or quel est, en Stil nuoçOf le siège de l'âme, anima? uniquement le cœur ^. lu anima du Stil nuovo ne peut donc être que l'âme végétative, c'est-à-dire la vie, ou du moins sa faculté essentielle chez les animaux supérieurs, le mouvement du sang et la respiration. C'est
1. Vulg. Eloq., II, 2 : « L'âme de l'homme est triple : végétale, animale et raisonnable, et il suit, par conséquent, un triple chemin ; en vertu de son âme végétale, il recherche ce qui lui est utile, ce en quoi il participe des plantes ; en vertu de son âme animale, il recherche ce qui lui est agréable, ce en quoi il participe des bêtes ; en vertu de son âme raisonable, il recherche l'honnête, fonction qui est particulière à lui et aux anges. » Cf. Conv., III, 2.
Dans le sonnet Amor e cor gentil, Dante parle de VAlma razional, par opposition, évidemment, à l'âme végétale et à l'âme animale.
2. Cavalcanti, ch. lo non pensava : « Je sens ma vie {anima) trembler dans mon cœur, comme si elle ne pouvait résister à la grande passion que je montre pour ma dame. » Les exemples de ce genre sont tellement nombreux que je crois inutile d'en citer d'autre.