‹ Autour de Dante; Les BéatricesChapitre 270 sur 440 · AUTRES SENS DU MOT « ANIMA · texte numérisé non relu

AUTRES SENS DU MOT « ANIMA

ce que démontre un passage du traité De Anima[\\, 13) attribué à Hugues de Saint- Victor. « Dans toutes les parcelles du corps, l'âme tout entière est présente à la fois... elle est tout entière en toutes et en chacune, de même que Dieu est partout tout entier... L'âme a des facultés par lesquelles elle est mêlée au corps : la faculté naturelle {<^is naturalis), la faculté vitale {ç'is ^italis) la faculté intellectuelle {^is animalisj qu'il faut se garder de confondre, soit avec l'âme raisonnable, soit avec Vanima du Stil nuoi^o).)) La faculté naturelle est localisée dans le foie ; elle correspond à ce que nous appellerions aujourd'hui la nutrition et l'assimilation. La faculté intellectuelle, localisée dans le cerveau, préside aux cinq sens et commande le mouvement ; enfin la faculté vitale a son siège dans le cœur. « La faculté vitale réside dans le cœur; elle tempère la chaleur du cœur en inspirant et en expulsant l'air, de manière à apporter la vie et la santé au corps tout entier ; car, au moyen des veines pulsatiles qu'on appelle artères, elle envoie le sang purifié par l'air. » Cette faculté vitale, résidant dans le cœur, est le souffle vital, la respiration, et, en un sens plus large, la vie elle-même, car la respiration est le signe physiologique de la vie.

Voilà donc cette anima que l'on rencontre sans cesse chez nos poètes ; ce n'est pas l'âme intellectuelle, pas même l'âme considérée dans ses facultés inférieures, dans ses rapports avec les cinq sens, la sensibilité physique ; c'est simplement la vie, le souffle, et c'est pour cela qu'elle réside dans le cœur, car, d'après la physiologie du Stil nuovo, ce n'est point le poumon, mais le cœur qui est rorigine du souffle, c'est dans le cœur que se forment les soupirs et les gémissements, c'est du cœur et non de la gorge qu'ils s'échappent :

G. Cavalcanti, sonn. Sio prego questa donna : « Ma vie {anima) douloureuse et peureuse pleure sur les soupirs qu'elle trouve dans mon cœur, de sorte qu'ils s'échappent baignés de larmes. »

§ 3. Autres sens du mot « anima ».

Tel est le sens le plus fréquent d'anima ; l'âme végétative, la vie. Mais les poètes du Stil nuovo étaient trop épris d'équivoques pour ne pas abuser d'un mot aussi riche en significations et le confiner dans une seule. C'était une belle occasion de dérouter les profanes et d'exercer la sagacité des fidèles d'amour.

Aussi Vaninm n'est-elle plus l'âme végétative, mais l'âme sensitive, dans nombre de poèmes. Elle désigne la sensibihté physique ^ dans

1. On ne peut, en ce poème, lui attribuer le sens de vie, car Vanima, y est-il dit, séjourne au fond du cœur, en compagnie d'un reste de vie.

492 l'amour et la femme en toscane

la chanson de Dante E rn'incresce; dans le sonnet de Cino Se merce non maita ^, où elle est en opposition avec cor^ sensibilité morale, et mente qui est aussi la sensibilité morale ou la mémoire ; dans le sonnet de Cino, Se gli occhi çostri^ où mente présente le sens d'imagination.

En d'autres occasions, usurpant le rôle qui, d'ordinaire, est dévolu au cœur, le repoussant au rang de simple viscère, elle devient la sensibilité morale, la faculté d'aimer. Dans les sonnets de Gavalcanti Una giovane donna et Vedutlian gli occhi^ c'est l'anima et non pas le cor qui s'éprend d'amour, c'est elle qui est blessée par la flèche que lance la dame. C'est encore à Vanima et non au cor que s'adresse le dieu Amour dans le sonnet de Cino Poscia cîiio vidi, et pourtant, dans ce dernier cas, elle reste toujours la vie, puisqu'elle a son siège dans le cœur. C'est vie qu'elle signifie dans la quatrième strophe de la chanson de Dante ^mor f^acc/ie; mais, dans la deuxième, elle est la faculté d'aimer, comme dans les sonnets de Dante Tanto gentile et Venue ad intender, et dans la ballade / prego voi, où Cavalcanti lui donne comme synonymes cor et mente^ employés l'un et l'autre dans le sens de sensibilité morale.

Enfin anima signifie l'âme tout court, mais plus rarement, par exemple dans le sonnet de Cavalcanti 0 tù che porti^ où mente est aussi employé dans le même sens; dans le sonnet de Cino, In disnore in ^ergogna; dans sa ballade Angel di Z)io ; dans son sonnet Amico se egualmente, où mente est pris dans son sens habituel de mémoire^.

Dans bien des cas, le terme d'anima prête aux interprétations les plus larges ^, sans qu'on ait besoin de solliciter les textes. Amore signoreggiô Vanima mia (V. iV.- § 2). On peut, sans inconvénient, traduire : Amour domina mon cœur. Amour domina ma vie. Amour domina mon âme. Et ces trois sens d^anima se retrouvent dans cette

1. Cino, Se merce non m'aila : r Si Merci ne vient me secourir, mon cœur {cor) se meurt et mon anima (sensibilité physique) poussera des gémissements douloureux et les soupirs sortiront douloureux de ma menle (souvenir ou sensibilité morale) pleine de douleur. »

2. Anima a été parfois employé dans un sens spécial que présente souvent le mot spirilOy tendance, inspiration, influx, faculté ; un' anima sollile (Cavalcanti, bail. Posso degli occhi), un état d'âme léger, un esprit léger.

3. L'élasticité des termes du Slil nuouo est incroyable : « Je sens dans mon cœur (cor), écrit Cavalcanti, une pensée qui fait trembler mon âme {mente). » N'eût-il pas écrit avec plus de justesse : « Je sens dans mon âme une pensée qui fait trembler mon cœur»? — Dante (V. N., § 41) n'a pas craint d'opposer la pensée à l'intelligence, le pensiero à Vinlellello : « // mio pensiero sale nella qualiià di coslei in grado che il mio inlellello nol puô comprendcre. » C'est qu'ici pensiero ne signifie point pensée, mais souvenir, imagination, intuition ; inlelletto a le sens de froide raison. Par une intuition d'amoureux, Dante aperçoit Béatrice dans la cour du ciel, dans tout l'éclat d'une béatitude que sa raison est impuissante à analyser.

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