‹ Autour de Dante; Les BéatricesChapitre 271 sur 440 · DOUBLE SENS DU MOT (( COR » ; ÉTRANGETÉS · texte numérisé non relu

DOUBLE SENS DU MOT (( COR » ; ÉTRANGETÉS

autre phrase de la Vita niioi^a, § 4 : « L'anima era lutta data nel pensare di questa gentilissima. »

§ 4. Dwers sens de « mente ».

Outre son sens normal, mémoire^, mente signifie assez souvei.t l'âme en général, l'esprit ^. Elle est aussi l'imagination, par opposition à la faculté de comparer, de juger et de comprendre, l'intellect, intelletto.

G. Cavalcanti, ch. lo non pensava : « On ne peut parler de cette dame ; elle est apparue parée de tant de beauté que l'imagination de l'homme {mente di quaggiii) ne peut se la représenter assez fidèlement pour la faire comprendre à l'intelligence. »

Gino, ch. Quandô potrô io dir : « Seigneur, dit le poète à Amour, aie pitié de la guerre que subit mon imagination [mente) là o\x tu dépeins celle que contemple mon esprit [intelletto) ^ aie pitié de mon cœur [cor) qui gît mort, tué par ta douce flèche... ah, Seigneur l ne souffre pas que l'amour chasse de moi ma pauvre existence qui fut si heureuse de ta venue... »

§ 5. Double sens du mot « cor »; étrangetés.

Quant au cor, sa signification est le plus souvent double et de là viennent les plus grandes étrangetés. A ses fonctions de viscère, siège du souffle vital (anima), il joint celles d'organe du sentiment ^ C'est

1. C'est ce dernier sens que présente mente dans la sixtine Al poco giorno et la chanson Cosl nel mio parlar, deuxième strophe ; mais dans la quatrième, mente signifie sensibilité morale. Dans la chanson E m'incresce, deuxième strophe, menle signifie esprit ou sensibilité morale j dans la quatrième et la cinquième, menle signifie mémoire.

2. Dante, ch. Donne ch^auele; sonn. Se tu colui; sonn. Color d'amore; Cavalcanti, sonn. L'anima mia vilmenle (où cependant elle est plutôt l'àme raisonnable et volitive, opposée à l'âme sensitive, que représente V anima) et sonn. Io lemo che.

Dans le sens d'esprit, le mot mente est parfois remplacé dans la trinité qu'il forme avec cor et anima par le mot ingegno (quelquefois aussi par le mot spirilo qui alors signifie âme, cf. Cino, bail. Angel di Dio), cf. Cino, sonn. Quai son le cose. D'autres fois, c'est le mot inlcllelto qui supplée mente, par exemple dans le sonnet de Cino Ouesla donna, où figurent anima (vie), cor (faculté d"amour) et inlellello, âme.

On trouve une fois le mot inlellelio dans le sens d'âme défunte: O nobile inlellello, oggi fa Vanno che nel ciel salisli (V. N., sonn. Era venula). Inlelleil) signifie, en général, l'âme raisonnable; c'est ainsi que la Philosophie est la Donna delV inlellello {,Conv., III, 11) alors que Béatrice n'est que la Donna delta menle, la dame du souvenir.

3. Cino, sonn. Se gli occhi voslri. C'est du cœur que les membres tirent leur vitalité {ogni membro de' auer valor da /u/) ; mais ce viscère est mort, en tant qu'organe des passions (// quai dimora, si corne ui piace, morts délia ballaglia) et ceci fait pleurer la vie {anima) ainsi que les membres qu'elle anime {onde ne face V anima pianlo con li membri sui).

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ce qui nous explique que sa fréquente mort n'entraîne point celle de Vanima et que la victime continue à compter parmi les vivants. Quand un poète dit que son cœur est mort, cela veut dire simplement qu'il souffre d'amour, qu'il a été blessé par la flèche de Cupidon. Mais, tué en tant qu'organe du sentiment, le cœur continue à vivre en tant que viscère, bien qu'assez mal ; car sa mort, quoique métaphorique, ne laisse pas de le gêner un peu.

G. Cavalcanti, sonn. Voiche per gli occhi: « Le trait arriva si juste du premier coup que mes forces vitales [anima) se réveillèrent en tremblant, voyant mon cœur mort dans le flanc gauche. » Ces images truculentes veulent dire simplement : En voyant la profonde impression que cette dame avait exercée du premier coup sur mes facultés d'amour, je craignis d'avoir à souffrir désormais dans les sources mêmes de mon existence.

/ri., sonn. L'anima mia uilmente : (( Ma vie [anima) est abattue et déconcertée par la bataille que subit mon cœur », c'est-à-dire : l'amour n'est pas seulement une torture morale, c'est une souffrance physique. « Ma vie est comme si elle n'avait plus de force et, de crainte, elle a quitté mon cœur. » Ceci signifie : le cœur n est plus l'organe de la vie, il a négligé ses fonctions physiologiques pour devenir l'organe du sentiment, le siège de l'amour, le Ueu d'élection de la douleur et de la mort, le séjour où se donnent rendez-vous le souci, l'angoisse et le désespoir. Tout entier absorbé par son nouveau rôle, il devient incapable de remplir son devoir naturel ; la vie est obligée de le quitter pour aller s'abriter ailleurs. Elle se raccroche où elle peut et subsiste ^, faible et misérable, privée de son ministre habituel. Et le poète reste parmi les hommes, ayant l'air d'un mort. « L'amour, dit Cino (sonn. Ben è si farte cosa), est la mort du cœur et la douleur de la vie [anima) » ; autrement dit : al'amour cause de véritables tortures morales et des douleurs physiques assez supportables».

Dans le sonnet de Cavalcanti, U anima mia vilmente^ le cœur n'est pas encore mort ; il l'est tout à fait dans la chanson de Cino, lo non posso celar, et la situation est analogue ; la vie veut quitter ce cœur, mort comme organe des passions, parce qu'il ne peut plus remplir que fort mal ses fonctions de viscère : « La Mort, que je vois où que je me tourne, me combat et me déchire. Ma vie [anima) veut s'en aller, parce qu'Amour, caché dans mon cœur, l'a blessé

1. Quelquefois, au lieu de présenter simultanément les deux sens de viscère et de sensibilité morale, cor les présente successivement dans la même pièce ; par exemple, Cavalcanti, sonn. S'io prego questa (vers 2 et 10) ; sonn. lo lemo (vers 3 et 10) ; Cino, ch. Valla speraiiza (congé et vers 4).

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