‹ Autour de Dante; Les BéatricesChapitre 272 sur 440 · DOUBLE SENS DU MOT (( COR » ; ÉTRANGETÉS · texte numérisé non relu

DOUBLE SENS DU MOT (( COR » ; ÉTRANGETÉS

de telle façon qu'il est mort. » Elle n'y réussira pas, parce que le bourreau Amour ne permet pas qu'on échappe au supplice. Elle continuera à subsister clans le cœur mort, mais chétive et malheureuse ; elle demande, à son tour, de mourir. Cino, sonn. Ahi me cKio veggio : « Par la pensée, je vois Amour serrer dans sa main ma vie lanima) et il la tient enchaînée dans mon cœur naort et il la bat souvent, tant il est féroce. C'est pourquoi elle appelle avidement la mort, poussant des gémissements à cause de la grande douleur qu'elle ressent à tout instant de ses coups... »

Une difficulté se présente. Cino, sonn. Madonna la heîtà : « Du premier coup, Amour a tué mon cœur dans mon âme [mente) » et l'anima, qui cherchait à fuir, tombe aussi aux mains d'Amour. Que peut bien signifier cet étonnant galimatias? Le cœur, étant la sensibilité morale, est un des éléments de l'âme [mente); à ce titre, un stilnuoviste peut dire qu'il en fait partie, qu'il est situé en elle. Quant à anima, dans ce sonnet, elle représente probablement la sensibilité physique ; le tout offre ce sens : j'ai commencé par souffrir moralement, puis j'ai souffert physiquement.

Cino, sonn. In disnor e in ^ergogna : « Grâce à la honteuse félonie de mes yeux, qui ont osé regarder une autre dame. Amour a chassé par force mon cœur de mon âme [mente) et il s'en est échappé luimême, ainsi que cette douce inspiration qui apportait votre souvenir dans mon esprit [anima). » Ceci signifie : pour punir Cino de son infidélité, Amour a retranché de son âme le cœur, c'est-à-dire la faculté d'aimer et la faculté de se souvenir ; il en a fait une brute.

Lapo Gianni, Angelica figura : « Lorsque je regardai ton visage amoureux, il se leva dans ton cœur un esprit qui sortit par les yeux et vint me frapper ; et, à travers les miens, il fit un chemin si terrible et si rapide qu'il mit en fuite ma vie [anima) et mon cœur [cor, sensibilité morale), l'un dormant et l'autre effrayée ; et lorsque je le sentis arriver si plein de méchanceté et que ce coup subit fut si fort, ils craignirent qu'en cet instant la Mort ne triomphât d'eux. (Ceci signifie que le poète, transpercé par le regard de la dame, s'est évanoui d'angoisse ; il est devenu insensible physiquement et moralement, son cœur et sa vie l'ont momentanément quitté.) Puis, quand la vie [anima) fut rassurée, elle appela le cœur, criant : Es-tu donc mort, je ne t'entends pas battre à ta place? Le cœur répondit, il avait peu de vie, seul, égaré, privé de tout 'secours, tremblant ; il ne pouvait presque pas parler et il dit : 0 vie [anima), aide-moi à me relever et ramène-moi au château de l'âme [casser délia mente). Et ainsi ils allèrent ensemble à l'endroit d'où il avait été chassé. » (Après son

évanouissement, le poète a repris ses sens ; la vie et la sensibilité, retournant en lui, recommencent leur jeu normal.)

Voici encore quelques images surprenantes que le cœur a fournies au Stil 7H/ov'o :

Dino Frescobaldi, ch. Poscia che dir con^ien mi : Amour bande son arc pour tuer le poète. Alors, pour protéger le cœur contre la flèche mortelle, l'âme l'entoure de son désir que rien ne peut tuer.

« Je porte dans mes yeux, dit Gino, un cœur blessé qui paraît presque mort » (sonn. No7i credo che in madonna), c'est-à-dire : la blessure mortelle de mon cœur se manifeste par la douleur de mes regards.

Le cœur de Gino (sonn. Tutto mi salira), « par peur de mourir », veut s'enfuir de sa poitrine. Et pour le préserver des blessures que lui infligent les regards de la dame, Gino conseille à son cœur « de se voiler les yeux ».

Gino, sonn. Saper çorrei : « Quand je rencontrai ma dame. Amour vint, fou et tout enflammé de sa nouvelle puissance, pour m'arracher le cœur. Je voudrais bien savoir s'il l'a mené devant elle enchaîné et si ce fidèle serviteur n'a pas été pris à merci et quelle sentence a rendue ma dame, etc. »

§ 6. Interprétations arbitraires données par Dante.

Dans l'étude de la trinité cor^ anima, mente, il ne faut pas se laisser égarer par le sens fantaisiste que Dante a attribué à ces mots, au fur et à mesure des besoins d'une interprétation arbitraire. Dans la Vita Muoç^a, commentant le sonnet Ge?itil pensiero^ïi a voulu faire de V anima la raison (voir ci-dessus). Dans le Con<^ivio, œuvre scientifique et allégorique, il en prend plus à son aise et, si l'on s'en tenait à ses explications, ce terme et ses deux satellites deviendraient inintelligibles dans la plupart des cas où nous les rencontrons.

Dans la chanson Voi che intendendo, antérieure à la prose du Convi{>io, V anima réside dans le cœur [Come V anima trista piange in lui), G'est donc qu'elle est la vie et, par extension, la sensibilité physique. Quant au cœur, en tant que contenant la vie, il offre le sens de viscère et par ailleurs, suivant les habitudes de la poésie, le sens de sensibilité morale.

Or Dante, commentant cette chanson dans son sens allégorique et dans son sens littéral, déclare (Con^^., 11,7) : «Dans toute cette chanson dans un sens comme dans Vautre, le cœur signifie les profondeurs de l'âme [lo secreto dentro) et non toute autre partie spéciale de l'âme et du corps. » Geci peut, à la rigueur, s'accepter, quoique; lorsque « la

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