‹ Autour de Dante; Les BéatricesChapitre 273 sur 440 · INTERPRÉTATIONS ARBITRAIRES DONNÉES PAR DANTE · texte numérisé non relu

INTERPRÉTATIONS ARBITRAIRES DONNÉES PAR DANTE

vie pleure en lui », le cœur ne puisse être considéré que comme un viscère. Puis Dante réduit Vanima au rôle de pensée particulière, et, si élastique que soit le terme d' anima, il est bien certain que le poète, quoi qu'il en dise, ne l'a pas employé en ce sens quand il écrivit la chanson. « Je vous dirai l'étrangeté de mon cœur, comme mon anima triste pleure en lui, et comment un esprit {spirito) parle contre elle... Pour expliquer pleinement ces paroles, je vous dirai que cette anima n'est autre chose qu'une autre pensée, accompagnée de consentement, qui, combattant la première, exalte le souvenir de la glorieuse Béatrice et se complaît en elle. Et comme l'ultime sentence de l'âme [mente), c'est-à-dire son consentement (sa volonté), était en faveur de cette dernière pensée qui venait en aide à mon souvenir, je l'appelle l'âme [anima) et l'autre esprit [spirito), de même que la cité, ce sont les citoyens qui la défendent et non ceux qui l'attaquent, quoiqu'ils soient les uns et les autres des citoyens. »

C'est fantaisie toute pure. Il est à peine besoin de rappeler que, dans la chanson Voi che intendendo, « l'ultime sentence de l'âme, son consentement » n'est pas en faveur de Béatrice, mais de sa rivale, et que dans l'avant-dernière strophe Vanima ne peut avoir qu'un sens très large, sensibilité physique et morale, et nullement celui de pensée particulière ; elle est le segreto dentro, les profondeurs du cœur, et c'est le sens que lui rend Dante, au chapitre X du second traité : « L'anima mia conosce a la sua disposizione atta a ricevere questa donna, mon âme connaissait sa disposition à subir l'influence de cette dame » ; mais avant et après ce passage, dans ce chapitre et au début du chapitre suivant, il s'obstine dans son interprétation arbitraire, « tutto il mio pensiero (ce pensiero, rappelons-le; est le souvenir de Béatrice) cioè Vanima... Vanima, cioè Vantico pensiero che si corruppe ».

Commentant la chanson Amor che nella mente, Dante attribue à anima le sens de sensibilité morale, cœur, amour : la mia anima, cioè il mio afjetto [Conç., III, 3); et c'est le sens qu'offrait anima aux chapitres 9 et 13 du premier traité, au second chapitre du second traité ^ Mais anima signifie aussi intellect (III, 4 : quii^i Vanima mia più che altrove s'ingegna); elle signifie encore, dans le large sens scolastique, l'âme avec ses trois puissances, végétative, sensitive, rationnelle, l'opposé du corps (III, 2 ; II, 5 ; I, 1).

Mente, dans le Convivio, signifie intellect, raison [Com\, III, 3 ;

1. « Là dove quella gloriosa donna vive, délia quale fù Vanima mia innamorala... il primo dilello délia mia anima... Bealrice che vive in cielo cogli angeli e in terra coUo mia anima. •

^i-^^S l'amour et la femme en toscane

IV, 12) et âme, dans le sens de cœur (II, 13 : la mia mente che s'argomenta^*a di sanare; cf. II, 5).

En somme, dans cet ouvrage où une rigoureuse précision de termes semblait nécessaire, parce qu'il est un traité scientifique et qu'il consacre le triomphe de l'esprit sur le cœur, Dante a laissé libre jeu à sa fantaisie et il est impossible, pour déterminer le vrai sens des motscor, ani?na, mente, de tenir compte de ses explications.

En Stil îiuoi^o,on ne nomme guère le corps i; il est représenté, d'une façon moins matérielle, par Vanima, la vie ; par le cœur, siège de l'anima, et surtout par ces singuliers spiriti, dont la continuelle agitation a tant étonné les critiques.

§ 7. Les « spiriti »; les esprits physiologiques.

Entre l'âme et le corps, entre l'esprit et la matière, l'antiquité grecque avait imaginé un intermédiaire physiologique, qui tiendrait de l'un et de l'autre, une sorte de fluide aérien par lequel les facultés de l'âme agiraient sur les oroanes ^.

Albert le Grand, De somno et ^igilia, I, 7 : « Dans le corps de tout animal existe un corps subtil appelé esprit; sa substance est aérienne ou plutôt tient le milieu entre l'air et l'eau, comme l'a dit Heraclite. C'est une évaporation de l'humidité de la nourriture ;... cette évapora^ tion provient de la chaleur naturelle dont la première et principale source est le cœur;... cet esprit est l'instrument que l'âme emploie à toutes ses opérations ; il circule en haut, en bas et par côté, il est le véhicule de la vie et de toutes les opérations de la vie qui proviennent

1. Cino parle de ses membres, sonn. Segli occhi voslri. Il prononce le mot de corps^ corpOy à plusieurs reprises, par exemple dans les chansons S'io smagalo sono et Si mi distringe. Ce corpo participe au classique dialogue entre cor, anima, menle. Chez Lapo Gianni, ch. Nel vosiro viso angelico, le corps s'unit à l'allégresse du cœur, aux premières approches de l'amour.

2. La théorie des esprits est une des plus connues de la scolastique. Carducci,, en les confondant avec les facultés de l'âme et en appliquant à l'interprétation du § 1 de la V. N. ce passage du traité Di anima attribué à Hugues de Saint-Victor que nous avons cité plus haut, passage relatif aux facultés de l'âme et non aux esprits, avait réussi à embrouiller pour longtemps cette question, éclaircie assez récemment ; cf. Salvadori, La poesia giovanile di Guida Cavalcanii; Flamini, Rassegna bibl. délia leîL itaL, 1910, p. 168-174 ; Vitale, Giorn. danl., décembre 1910, etc. Il faut distinguer entre le pouvoir qu'a l'âme de gouverner le corps, et qui est triple {uirliis naluralis„ vitaliSy animalis) et l'instrument par lequel l'âme exerce ce pouvoir, instrument triple lui aussi, spiriliis naîuralis, viîalis, animalis. Cf. Barthélémy de Glanville, De proprieialibus rerum, lib. III, ch. iv ; ch. xxii.

Albert le Grand, tome XX, Ouœsliones super Euangelium Missus esî, qu. 20, 3 : < 6n appelle eucratique un cerveau lorsqu'il est bien disposé à l'opération de la virlus animalis qui s'effectue dans le cerveau, au moyen du spirilus animalis qui naît dans le cerveau. »

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