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510 LAMOLll ET LA FEMME EN TOSCANE

volonté, ni'fiivoie, amoureuse d'elle-même, aux lieux uù je i)uis la voir en réalité. »

^ 9. Le phénomène de la transjiguration dépeint énigmati que nient

par Dante,

Mais c'est en vain que Dante courra après la réalité. Il est trop tard. Une fois halluciné par l'image que son esprit se fit de la dame, l'amant ne peut plus la voir telle qu'elle est, car il ne l'aperçoit qu'avec des yeux d'amour. Ce n'est plus l'homme qui regarde la dame, c'est l'amoureux, et il ne peut voir en elle que le fantôme qu'il a créé lui-même. Ce phénomène qui resterait normal, si le Stil nuovo n'y apportait ses exagérations systématiques, a frappé Dante au point qu'il en parle à quatre reprises, en termes énigniatiques qu'il croit impossibles à comprendre pour qui ne serait pas Fidèle d'Amour ^.

V. i\., § 11 : u Lorsqu'elle était près de saluer, un esprit d'amour, détruisant tous mes esprits sensitifs, poussait en dehors les faibles esprits de la vue et leur disait : Allez honorer votre dame ; et il restait à leur place. Et qui aurait voulu connaître Amour eût pu le faire, en regardant le tremblement de mes veux. »

V. iV., § XIY :w Alors mes esprits furent si anéantis, par la force que prit Amour en se voyant si près de la très noble dame, que seuls restèrent en vie les esprits de la vue ; et encore ceux-ci restèrent-ils hors de leurs organes, parce qu^ Amour voulait se tenir à leur très noble place pour voir T admirable dame, et quoique je fusse tout différent de mon état habituel, je me plaignais beaucoup de ces esprits (ceux de la vue) qui se lamentaient fort et disaient : Si Amour, comme la foudre, ne nous avait pas chassés de notre place, nous y serions restés à voir cette merveilleuse dame, comme font nos pareils. »

1. F. iV. § 11 ; S Xl\' ; sonn ColValire donna ; division de ce sonnet ; il faut que Dante ait reconnu une grande importance à cette particularité psychologique. Elle nous montre comment les stilnuovistes, tout en cliantant des dames qui ont réellement existé, se sont servis d'elles comme d'un aliment pour leur imagination.

On trouve quelque chose d'analogue à l'intervention d'Amour, V. iV. § 11, dans le sonnet de Cavalcanti lo iridi (jli uccfii. Au moment où la dame lève son regard sur le Florentin, Amour vient se poser dans son esprit et, le détournant sans doute de la réalité, l'absorbe en des pensers d'amour. « C'est Amour qui litcette image qui s'est emparée de mon cœur. Au moment où cette dame daigna me regarder, du ciel descendit un esprit (le dieu Amour) et il vint se poser dans ma pensée. Et là il me parle d'amour avec tant de vérité qu'il me semble voir toutes ses propriétés comme si j'étais dans son cœur (dans le cœur du dieu Amour). »

l/image de la dame qui s'est emparée de l'esprit de Cavalcanti, n'est pas son portrait fidèle, mais son portrait modifié par Cavalcanti. C'est un fantôme créé par le dieu Amour, qui n'entretient point l'amant des mérites de la dame, mais des mérites de l'amour. Car, dans leur égoïste subjectivité, ce n'est pas la dame, c'est l'amour qu'aiment les fidèles.

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