VOGUE ET IMPORTANCE DE LA CHANSON
chez les gens de valeur {gente di \^alor) qu'on le trouve le plus souvent et les gens de cœur bas {di Lasso ciiorc) sont, d'après la strophe 1, incapables de rien comprendre aux sujets d'amour. C'est que, à la strophe 111. ^aler signifie avoir du mérite, tandis qu'à la strophe IV, gente di valor signifie, non pas les hommes de mérite, mais les puissants de la terre, les grands ; et, à la strophe I, les hommes de cœur bas, ce sont les esprits bas, les petites intelligences, et aussi les petites gens.
L'amour dure peu, poco soggiorna (str. IV) ; et pourtant ses effets sont perpétuels, risplende in se perpétuai efjetto (str. II). Cette contradiction est expliquée au paragra|»he 5.
La strophe V assure, à quelques vers de distance, que l'amour ne peut rester caché [non pua coperto star) et qu'on ne peut pas le voir [non si pu6 conoscer per lo ^iso). C'est que les effets de l'amour sont visibles, mais non son essence.
Strophe I, l'amour est appelé amour à cause du plaisir qu'il procure {el piacimento che l fa dire amare) ; or, nous venions d'apprendre qu'il tire son nom de sa férocité et de sa puissance [un accidente che sovente e fero ed è si altero cKè chimato Amore). Amour a deux faces : sa nature, au gré du poète, est bienfaisante ou maligne.
Voici une rouerie assez compliquée. Au premier vers de la cinquième strophe, il semblerait que le sujet de tragge dût se trouver dans les derniers vers de la strophe précédente et fût Amor, la nuopa qualità ; c'est certainement ce que Cavalcanti a voulu faire croire à ses lecteurs. Pour trouver le sujet véritable, quel piacimento^ il faut remonter jusqu'à la première strophe (cf. § 5). Ce subterfuge ne manque pas de malice, car, la phrase étant construite amphibologiquement, on peut comprendre : « Ce plaisir [quel piacimento) provient de l'échange de deux regards pareils » ou « l'amour [la nuoça qualità) tient compte, provient d'une similitude de complexion entre les amants (la nuo<^a qualità tragge sguardo di simil complessione) ». Cette dernière théorie, fort opposée à celles de la chanson Donna mi prega, fut soutenue plus lard avec une grande rigueur par un adversaire de Cavalcanti et de Dante, Cecco d'Ascoli, dans VAcerha, III, 1.
Dans la seconde strophe, l'une des plus difficiles, on relève deux In quella parte. Le premier désigne la mémoire, le second VintelUct possible^ choses essentiellement différentes ; mais l'emploi de la même expression évoque machinalement dans l'esprit une similitude ou une confusion de ces deux choses et Cavalcanti l'a fait à dessein. Il a aggravé la difficulté en accolant à ces doax inquella parte, si divers, deux prende (prende suo stato, prende loco) et deux dimora
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{du marte \>ene e fa dimora ; loco e diinoranza) qui correspondent à chacun des deux In queUa parte.
Dans cette même strophe s'oiTre à nous le mot sciiritate, obscurité, qui ici, comme chez d'autres poètes, signifie malheur. Pour empêcher le lecteur d'arrêter son esprit au sens véritable du mot, Cavalcanti a soin de l'opposer par antithèse à lome, lumière : corne diafan da lome^ d\ina scuritate. Comment ne s'y tromperait-on pas? le sens normal de scuritate^ obscurité, que suggère son contraire, lome^ lumière, placé immédiatement avant, ne semble-t-il pas s'imposer en cette matière? l'aveuglement de l'amour n'est-il pas signalé en la strophe suivante, discerne mole iîi cui è vizio ufnico?
La même équivoque, grâce à la même antithèse, se retrouve à la strophe V: assiso in mezzo scuro, luce rade, assis dans un milieu funeste, l'influence de Mars, la scuritate de la strophe II (et non : assis dans un milieu obscur), l'amour éteint la lumière (la lumière du jugement, car, aux termes de la strophe III, celui qui aime le vice, l'amour vicieux, discerne mal, discerne maie in cui è i^izio amico).
Strophe I, vertute signifie puissance ; strophe III, ce mot signifie faculté de l'âme ou bien vertu [non è vertute).
Strophe IV, essere signifie existence : Vessere è quando il voler è tantOj etc. ; l'amour existe, est formé lorsque, etc. ; strophe V, essere signifie être, substance ; essere dii'iso, un être séparé.
Ragione ne présente pas moins de quatre sens : 1^ raison morale, par opposition à caprice : h intenzione per ragione vale (str. III) ; 2** laison intellectuelle, par opposition à puissance sensitive, non razionale ma che sente dico (str. III) ; 3<^ sujet, matière littéraire : a tal ragione porti conoscenza (str. I) ; 4^ raisonnement, discours, propos : assai sarà laudata tua ragione (congé).
Voler signifie vouloir, str. I : non ho talento di voler provare ; il signifie désir, str. IV [Vessere è quando il voler è tanto) et str. V [tal volere per temere è sperto) ; et c'est encore ce sens de désir que présente le mot \'oîontatey str. II : di cor volontate.
§ 2. La chanson u Donna mi prega i) ne traite que de Vamour des sens.
Après avoir échappé à ces petites embûches, tendues de strophe en strophe par Cavalcanti, on se heurte à une difficulté que l'auteur n'avait sans doute pas prévue et qu'ont suscitée les commentateurs, inhabiles à s'expliquer l'intervention de la forme et de Vintellect possible en matière d'amour physique.
La chanson Donna mi prega traite de l*amour des sens, nul ne
LA FORME, l'intellect POSSIBLE, LA MÉMOIRE 527
songe à le nier ; l'amour est « créé » (c'est-à-dire qu'il n'est pas Dieu) ^ : il appartient à l'âme sensitive (sensato nome, perfezione non razionale ma che sente), il est un vice {in cui è vizio amico) ; il provient de l'influence de Mars, dieu des batailles et planète de malheur. Il fallait s'y attendre. Ce n'est pas, en général, de la Dame-ange que s'éprend Guido Cavalcanti (cf II, ch. xiii, § 8). Il n'aime pas en esprit, mais de tout son cœur et de tous ses sens ; l'amour qui gémit dans ses vers, c'est la passion amère et terrible, funeste à la raison, au bonheur et à l'honneur, et c'est d'elle seule que s'occupe le poète lorsqu'il analyse ici la nature de l'amour -. Le sombre et irréligieux Cavalcanti oppose ainsi sa chanson Donna mi prega à la chanson Al cor gentil où son prédécesseur Guinicelli, homme fort moral, étudie exclusivement l'amour pur.
Nulle part, dans la chanson Donna mi prega, il n'est question d'amour spirituel ; mais ses interprètes, fourvoyés par la forme et Vintellect possible, l'y ont introduit arbitrairement et ont ainsi réussi à rendre la chanson bien plus inintelligible encore que son auteur ne l'espérait.
Pour aimer un objet, il faut le percevoir ou l'avoir perçu. Or, en scolastique, l'homme connaît au moyen de la forme et de Vintellect possible. En oulre. en installant à demeure dans Vintellect possible la forme, c'est-à-dire le type idéal du sexe féminin, Cavalcanti donnait une base philosophique à l'une des plus importantes théories de son école, que l'amant reste fidèle à l'amour et non pas à telle ou telle dame déterminée ^.
§ 3. La Forme, Vintellect possible, la Mémoire, la théorie de la connaissance ; importance capitale du rôle de la forme dans la naissance de V amour.
Forma est id per quod aliquid est ens. Forma est substantia addita materiœ (Aristote cum Averrh. comment., 2, De anima). Forma est quo
1. Comme Cavalcanti, Cecco d'Ascoli {Acerba, III, 1), étudiant l'amour et combattant sur certains points les théories de Dante et de Cavalcanti, déclare qu'il ne traitera pas de l'amour divin. « Je n'entends point parler ici de l'amour divin et dire comment il est la vie suprême de notre âme ; je ne pourrais ici traiter suffisamment de ce point. Je ne parlerai que de l'amour qui naît par l'influence du sang, de l'amour qui liabite naturellement dans le cœur Immain. > Toutefois, à la différence de Cavalcanti, Cecco étudie dans V Acerba l'amour pur autant que l'amour charnel.
2. Ce point a été parfaitement compris par Filippo Villani et Pic de la Mirandole. Marsile Ficin, au contraire, a cru trouver à la fois dans cette chanson l'amour delà chair et l'amour spirituel, cl son erreur a contribué à éi^arer les commentateurs modernes.