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LA FORME, L INTELLECT POSSIBLE, LA MEMOIRE

Les scolastiques distinguent deux mémoires et même trois : 1*^ la mémoire intellective, qui n'est autre que Vintellect possible lui-même ; 2" la mémoire sensitive, qui appartient à l'âme sensitive ^ Elle se distingue en mémoire proprement dite, qui a pour objet les intentiones, c'est-à-dire les notions, et en imagination, qui est la mémoire des images, phantasmata.

En somme, voici le rôle des diverses facultés de l'âme dans l'acte de la connaissance {S. th., I, qu. lxxviii, 4) : les sens particuliers (goût, ouïe, vue, etc.) ou sens propres reçoivent les espèces sensibles, c'est-àdire les impressions que les objets extérieurs font sur eux, ce que nous appelons aujourd'hui les sensations. Ces espèces sensibles sont classées par un sens général interne, qu'on appelle sens commun, et elles sont conservées, sous forme d'images, dans l'imagination. A cela il faut ajouter l'opération de la faculté estimative qui perçoit les intentiones, c'est-à-dire les notions qui échappent aux sens (par exemple, l'utilité ou l'inutilité d'une de ces choses connues par les sens, l'idée qu'une chose est passée ou à venir, etc. ^. Ces intentiones sont conservées dans la mémoire proprement dite.

Jusqu'ici, dans l'acte de la connaissance il n'y a point de différence entre l'homme et les animaux, car ces derniers, comme l'homme, peuvent emmagasiner des intentiones ; ils gardent le souvenir de ce qui leur a été utile ou nuisible. Il faut seulement remarquer que « les animaux perçoivent les intentiones par leur seul instinct naturel, tandis que l'homme les perçoit par comparaison. C'est pour cela que la faculté appelée estimative chez les animaux est dite cogitative chez l'homme, ou raison particulière... elle perçoit les intentiones individuelles et les compare, comme la raison intellective compare les intentiones générales et universelles » (S. th.. I, qu. lxxviii, art. 4).

C'est par les opérations de son âme intellective que l'homme se distingue des animaux ; son intellect, en tant qu'agent, dégage, des espèces sensibles, les formes ou types universels et, en tant que possible, il les reçoit de manière à s'identifier avec elles, à devenir elles-mêmes et c'est ainsi qu'il connaît, directement, l'universel.

1. Albert le Grand, op. V, De memoria et reminiscentia, examine, cap. III, cette question : à quelle partie de l'àme appartient la mémoire? et décide : « Elle appartient à la partie sensitive, qui accepte la quantité et le temps. »

L'âme sensitive est composée de cinq sens internes, qui sont, d'après Avicenneet Albert le Grand : sensus communis, imaginaiio, phantasia, imaginativa, memoria {Somme théologiqiie d'Albert le Grand, tr. XXI II, qu. 133).

2. « Il faut compter au nombre de ces intenliones l'idée de passé que la mémoire (sensitive) a spécialement pour objet » (S. th., 1, qu. lxxviii, art. 4). La mémoire intellective ou inlellecl possible est, au contraire, étrangère à l'idée de passé, car elle n'a pour objet que les idées, les formes.

Et il ne connaît qu'indirectement et de seconde main les objets particuliers. Une fois informé par V espèce intelligible, l'esprit est obligé de se retourner vers les espèces sensibles pour connaître un objet déterminé.

Or, pour aimer un objet, que ce soit par les sens ou par l'esprit, il faut le connaître. S. th., PIP' , qu. xxvii, art. 2 et IT'IP", qu. xxvi, 2 : « L'amour exige la perception du bien qu'on aime. Ainsi Aristote dit que la vision corporelle est le principe de l'amour sensitif ^. De même la contemplation de la beauté ou de la bonté spirituelles est le principe de l'amour spirituel. » C'est ainsi que les bienheureux aiment d'autant plus Dieu qu'ils le voient mieux {Par., XIV, 41 ; XXVI, 28, etc.).

Il en est de même pour les objets matériels ; on les aime parce qu'on les connaît. Purg., XVIII, 22 : « Votre appréhensive ^ tire de la chose sa véritable intentio et la déploie au dedans de vous, de manière à faire retourner votre esprit vers elle (c'est-à-dire à appeler votre attention sur elle) ; si, s'étant retourné, il s'incline vers elle, cette inclination c'est l'amour. »

L'amour des choses les plus grossières, telles que le boire et le manger, amène obligatoirement, d'après Dante, l'intervention de l'esprit, puisqu'il exige, comme condition première, V intentio; notez ce point. Mais ceci n'est pas suffisant pour distinguer l'amour humain des appétits de la brute, car l'animal possède comme l'homme, instinctivement, à vrai dire, et non par réflexion, la faculté de dégager les intentiones des objets. Pour donner une analyse complète du phénomène de l'amour, nécessairement précédé de celui de la connaissance, il fallait indiquer que la forme, étant chez l'homme le mode spécial de la connaissance, est par cela même un des éléments nécessaires de son amour et sa principale source ^

La différence est grande. Si l'amour dépend de Vintentio, celle-ci

1. Gecco d'Ascoli {Acerba, III, 1), dans sa théorie de l'amour, où il critique Cavalcanti et Dante, prétend que l'amour n'a pas besoin, pour naître, du secours des yeux : « L'homme peut s'éprendre d'amour sans voir, en formant de son âme un miroir, en voyant dans son imagination une vision ; mais pourtant, de la vue naîtplus de plaisir et plus de puissance dans l'amour. »

2. L'appréhensive est cette faculté qui prépare la matière au raisonnement {Purg., XXIX, 49), c'est-à-dire qui perçoit les choses sur lesquelles le raisonnement aura ensuite à s'exercer.

3. Les deux phénomènes de l'amour et de la connaissance sont tellement liés que saint Thomas écrit (S. th., I, qu. xxxvii, 1): « Quand on aime une chose, il y a, pour ainsi dire, dans le sujet aimant une impression de l'objet aimé, qui fait qu'on peut dire que l'objet aimé est dans le sujet aimant, comme l'objet compris est dans le sujet qui le comprend. »

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étant essentiellement variable, il va et vient, passe ou renaît ; il n'est qu'un sentiment fugitif et précaire ; lié à l'objet particulier qui l'a éveillé, il doit disparaître, si cet objet disparaît, et laisser le cœur désert, jusqu'à ce qu'un nouvel objet se présente, qui suscitera un nouvel amour, destiné à son tour à périr et ainsi de suite ; le ( œur de l'homme est un verre qui se remplit et se vide au gré du hasard.

Mais la coupe, sans rester toujours pleine, ne tarira jamais complètement, si l'on attribue à la forme, et non à Vintentio, l'origine de Tamour. Installée à demeure dans notre esprit qu'elle informe^ dont elle est, à jamais, partie intégrante, la forme communique son caractère d'universalité et de pérennité au sentiment qui provient d'elle et qui ne dépend pas de la variété des objets auxquels il s'applique ^ N'étant pas soumis aux contingences [da qualitate non discende, str. II), il puise en lui-même des forces perpétuelles {risplende in se perpetuale efjetto). Les femmes aimées passent et s'enfuient, mais l'amour reste, car elles n'en sont que la cause seconde, le prétexte ; c'est la Femme que l'on aime et non telle ou telle femme, la Femme considérée dans son essence, dépouillée de ses modalités variables, de ses beautés ou de ses défaillances passagères. C'est de cet exemplaire idéal et non de l'image sensible, chaque jour modifiée, que dérive l'amour. L'amour subsiste dans notre cœur, comme la force dans nos muscles : elle n'a pas besoin, pour durer, de s'exercer continuellement, et quand elle sommeille, sans que rien manifeste son existence, elle n'en vit pas moins de la façon la plus réelle.

L'astrologue Cecco d'Ascoli, qui n'était point un Fidèle, ne pouvait comprendre ces quintessences. Il attaque en vers fielleux Dante et Cavalcanti et expose avec importance une opinion exactement opposée {Acerha^ III, 1). Il conçoit l'amour à la façon de Tristan et d'Iseut, indissoluble jusque dans la mort, et aux raisons psychologiques de Cavalcanti oppose la science des astres. Ce sont eux qui règlent tout ici-bas et déterminent les destinées. Ne peuvent s'aimer que ceux dont les étoiles sont pareilles ; et comme ces étoiles ne changent pas, l'amour reste immuable. « Amour vient de la conformité des étoiles (au moment de la naissance des amants)... Cette conformité éveille le désir... Amour ne naît pas d'abord de la beauté ; une similitude d'étoiles pousse les âmes et crée le désir... Les âmes que le

1. La pérennité de l'amour est marquée avec insistance dans la strophe II : l'influence de mars /a dimora dans cette partie dore sla memora ; la forme prend dans Vinlellecl possible sa place {ioco) et son séjour (dimoranza) ; l'efTet de l'amour est perpétuel {risplende in se perpetuale cffello). Bien entendu, ce n'est qu'à l'état de puissance que l'amour reste permanent ; si on le considère en acle, il est au contraire très passager {poco soggiorna, quand uom Vobhlia).

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troisième ciel (ciel de Venus) a conformées ensemble ne seront séparées que par la mort... Amour vient d'une conformité naturelle qui naît en nous au premier coup d'œil, etc. »

§ 4. Théorie générale de la chanson i< Donna mi prcga ».

D'un premier examen de la chanson ressortent quatre points. 1** L'amour est essentiellement sensuel.

2*^ Il n'est point, dans la vie humaine, un événement fortuit, dû aux caprices du sort ; il est une passion innée, permanente et funeste, provenant de l'influence des astres ; et ceci se concilie parfaitement avec la théorie de l'amour en puissance ^.

3'^ Il est éminemment subjectif. Sa source véritable, ce n'est pas un attrait spécial exercé sur nos sens, une émanation magnétique de la femme aimée ; ceci n'est que l'occasion de l'amour ; sa cause profonde, c'est l'idéal féminin, tel quil est conçu par le sujet (conce in subictto), et qui s'est installé à demeure dans l'âme.

4*^ Ceci concerne l'amour en puissance ; si on le considère en actCy il réside dans la mémoire {in quella parte dove sta memora) parce qu'il est fait surtout de la méditation sur le souvenir de la personne aimée [consideranza ; jermato loco) et ceci est conforme aux théories de l'Occitanie et du Stil nuovo. Quant à la cause de l'amour, la forme, elle réside non dans la mémoire, mais dans Vintellect possible. Lorsque la méditation sur le souvenir de la dame dépasse toute limite, alors est créé définitivement l'amour {Vessere è quando il voler è tanto cKoltre misura di natura torna.

Il est extrêmement remarquable que Cavalcanti ait systématiquement laissé dans l'ombre le rôle considérable que les stilnuovistes et lui-même, en bien des endroits, attribuent aux yeux, à l'obsession de l'image de la dame ^, à la trinité cor, anima, mente. Ces divers thèmes étaient un peu usés ; le pédant auteur s'est borné à y faire une rapide allusion. Il ne parle des yeux {simil sguardo) que dans la cinquième strophe, à propos de l'amour partagé. L'obsession de l'amour et, par extension probable, l'obsession de l'image de la dame, est indiquée en deux passages : consideranza, jermato loco. La trinité cor, anima, mente figure dans la deuxième strophe : doi^e sta memora

1. L'amour étant inné et provenant ensuite de la vue d'une femme {vedulaforma)^ Cavalcanti distingue dans la formation de l'amour les deux mêmes stades que la chanson Amor e cor genlil.

2. Notez bien que cette image ne réside pas dans la mémoire, trésor des inlenliones, c'est-à-dire des notions, mais dans l'imagination, trésor des phaniasmata, c'est-à-dire des images. Aussi n'est ce que par extension qu'on peut trouver dans consideranza et fermaio loco une allusion à l'image de la dame.

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