DE LA « VITA NUOVA
§ 7. Composition et structure de îa Vita iiuova ; art déployé par Dante dans son travail d'arra?igcment.
Dante avait publié, au fur et à mesure de leur composition, le& diverses pièces de vers que lui inspirait son amour pour Béatrice. Quatre ou cinq ans plus tard, méditant sur son passé et sentant bouillonner en lui son génie, il lui prit fantaisie d'élever au-dessus de l'humanité une passion qui jusqu'alors ne s'était point beaucoupdistinoruée de celles qu'avaient chantées ses émules. Il voulait « dire de Béatrice ce qui n'avait été dit d'aucune autre ». Pour y préparer le public, il lui sembla utile de donner un sens plus élevé à toutes lespoésies qu'il lui avait livrées auparavant. Il ne pouvait pas sonojer^ à en modifier le texte, puisqu'il était déjà connu : il lui restait la^ ressource de les dénaturer par un commentaire habile et de les enchâsser dans un récit mystique dont le reflet éclairerait d'un jourtrompeur ses premières ardeurs de jeune hoïiime. Il lui fallut nécessairement en supprimer quelques-unes qui faisaient double emploi, comme le sonnet Di donne, ou qui juraient avec les autres, commela chanson E nVincresce. Il eût pu ainsi en ajouter de nouvelles;, mais, à notre avis, il n'a pas recouru à cet expédient.
Ainsi a été construite la Vita nuova. Elle consiste en vers, écrits au moment où se produisirent les événements qu'ils rapportent, et ert prose, composée quelques années plus tard. Les vers, nous l'avons vu^ ne se conforment pas toujours à la vérité. Que penserons-nous donc de la prose, surtout lorsqu'elle ne s'appuie sur aucune pièce de vers? Or, beaucoup de faits, dont quelques-uns fort importants, ne nous sont connus que par elle. C'est seulement dans la prose que figurent
de son coc'.ir, tâche trop longue pour qu'il pût s'en acquiUer dans un simple sonnet- Mais à peine en avait-il écrit la première stance qu'il apprit la mort de Béatrice et s'arrêta.
Or, non seulement cette stance renferme un sens i^aifailcment complet etn'appellfr aucune suite, mais encore elle est un sonnet, sauf une petite irrégularité.
La stance Si lungiamenîe se compose de treize endécasyllabes et d'un heplasyllabe ; les huit premiers vers offrent l'entrelacement habituel des rimes dans lesquatrains du sonnet, A B B A, A B B A ; quant aux deux tercets, l'entrelacement de leurs rimes n'est pas celui qu'adoptaient en général les poètes de cetteépoque.
Il est probable que Dante, dans le premier feu de l'inspiration, avait écrit irrêgulièremenl ce sonnet et que plus tard il ne réussit pas à le plier aux règles du genre sans le gâter et préféra le laisser comme il était, en le faisant passer pour la première stance d'une chanson inachevée.
DANTE DANS SON TRAVAIL d'aRRANGEM ENT 583-
le récit des premières amours de Dante, de l'âge de neuf ans à celui de dix-huit, et trois visions (§ 12, 39, 42) dont la seconde sert de ressort à l'intrigue, puisqu'elle détermine le triomphe de Béatrice sur la Donna gentile,et dont la troisième, si mystérieuse qu'elle soit, est la clef du Coiwwio et de la Comédie ^. Dans la prose seulement, la jolie scène où Dante déclare aux curieuses qui l'interrogent son intention de ne plus chanter que les louanges de Béatrice ; dans la prose seulement, le sirvente'des soixante dames, l'épître « aux gouvernants de la ville », la théorie des personnifications (§ 25), les raisons sibyllines qui empêchent le poète de traiter de la mort de Béatrice (§ 28), le triomphe de Béatrice sur la Donna gentile (§ 39), la louche démarche du frère de Béatrice, la demande des deux dames (§ 41). Tout cela est éminemment suspect. Et ces deux dernières historiettes n'ont été imaginées que pour l'agrément du lecteur ; mais les autres tendent à lui donner de Béatrice et de l'amour de Dante une idée plus sublime. C'est à ce but que vise tout le récit. Voilà pourquoi la prose de la Vita nuoça est armée d'un imposant arsenal de précautions mystérieuses, de formules solennelles, de latin, d'astronomie, de cabale et de scolastique qui, dans les vers, font à peu près défaut -. Ego dominus tuus,... ego tamquam centrum circuli, telle est la langue qu'emploie Amour dans la prose de Dante et qu'il ignorait dans ses ballades et ses sonnets. La spéculation sur les noms (§ 24) et sur les nombres est aussi un apanage de la prose. Et quel art dans l'emploi du neuf ! On sait que ce nombre exerça une influence capitale sur Béatrice et qu'elle-même fut un neuf. Il eût été assez simple de dire que, lorsque Dante la rencontra, ils avaient neuf ans l'un et l'autre ; mais il était plus subtil de nous apprendre que le poète venait d'accomplir sa neuvième année et que la dame y était entrée depuis quatre mois. Il était facile de placer à la neuvième heure de la nuit la vision du § 3 ; mais comme il est plus élégant qu'elle se produise à la quatrième heure, parce que cette heure est la première des neuf dernières ! L'auteur eût pu faire mourir Béatrice le neuvième jour du neuvième mois, septembre ; mais il a préféré juin, à juste titre, parce que ce mois est le neuvième d'après le calendrier de Syrie î Ces combinaisons sont si détournées qu'elles ont rendu presque vraisemblable l'amitié du neuf pour Béatrice et que quelques
1. Car c'est cotte vision qui détermine Dante à dire de Béatrice «ce qui n'avait encore été dit d'aucune autre ».
2. C'est à peine si la scolastique montre le bout de son nez dans la clianson Donne cWrivele: meraviylia in allô (le corps) et color di perla quasi Informa ;VaLSlrO' nomie fait de même dans le sonnet Ollre la spera (cf. ch. II, § 2, 4, 5).
critiques ont accepté pour exacts les faits qui s'y rapportent. Et quel art encore dans le commentaire ! Pour changer complètement le sens d'un sonnet, il suffît à Dante d'ajouter trois mots : verso il cielo (sonn. Aiascun aima et prose du § 3), nel cor rnio (sonn. / mi sentii svegliar et prose du §24), ou même deux mots : mirabilmente operando ((sonn. Negli occhi et § 21).
§ 8. Interversions dans Vordre chronologique.
Il va sans dire que l'ordre dans lequel la Vita nuoça a rangé les .poésies de Dante manque de rigueur chronologique. Rien ne nous empêche de penser que tel fait, placé par l'écrivain après tel autre, s'est, en réalité, produit avant. Il nous en fournit lui-même la preuve (§ 18). Après avoir annoncé que, désormais, il prendra toujours ^ pour sujet « la louange » de sa dame, il se demande : « Puisque j'ai éprouvé tant de bonheur dans ces vers qui louent ma dame, comment ai- je pu en faire d'autres? » Et c'est alors qu'il écrit la chanson Donne cliavete. Donc, de son propre aveu, il avait déjà composé, avant cette chanson, des sonnets, ballades, etc., à la « louange » de Béatrice. Or, on a beau feuilleter la Vita nuova, on n'y rencontre, avant la chanson Donne ch^avete, aucune de ces pièces de louange. Il faut donc admettre ou que Dante les a laissé perdre, ce qui est peu croyable, ou qu'elles ont été écrites avant la chanson Donne cliavete et reportées après elle dans la Vita nuova.
L'ordre des paragraphes ne s'impose donc point à nous d'une -manière indiscutable. Il semble même que Dante l'ait remanié à diverses reprises et qu'il ait oublié d'effacer les traces de ce travail. Le § 26 commence ainsi : « Cette très noble dame, dont il s'agit dans les mots précédents [le precedenti parole). » Or le § 25 ne parle nullement de la très noble dame ; c'est une longue digression sur les personnifications. Pour trouver trace de Béatrice, il faut remonter au § 24. Le § 25 serait donc une interpolation faite par Dante après qu'il eut écrit la Vita nuova ^.
1- Dante, d'ailleurs, n'a pas exécuté fidèlement ce programme. Au lieu de se *borner à la c louange », il donne, immédiatement après la chanson Donne ch'aveie. Mil sonnet de théorie sur la nature d'amour {Anior e cor gentil). Puis revient la louange : sonn. Negli occhi. Ensuite, deux sonnets sur la mort du père de Béatrice et la chanson Donna pielosa, pressentiment de la mort de Béatrice ; puis le sonnet I mi senlii svegliar, gracieux tableau qu'on peut ranger dans la catégorie de ^la louange; les sonnets Tanto genlile et Vede perfettamente, appartenant à la louange; la stance Si lungiamenfe, qui n'a aucun rapport avec la louange.
A partir de la chanson Gli occhi dolenli, la louange est terminée et, d'après Dante lui-même, commence une nouvelle matière.
2. La division de la Vita nuova en paragraphes n'est pas le fait de Dante, mais