‹ Autour de Dante; Les BéatricesChapitre 299 sur 440 · CERTAINES PIECES DE VERS DE LA (( VITA NUOVA · texte numérisé non relu

CERTAINES PIECES DE VERS DE LA (( VITA NUOVA

§ 9. Certaines pièces de vers de la Vila nuova ont-elles été composées après coup, en même temps que la prose?

Au moment où il arrangeait son roman en prose, l'auteur a-t-il composé de nouvelles pièces de vers pour ajouter quelque autorité à son récit tendancieux? La question s'est posée surtout à propos de la chanson Donne ch'ai^ete, où on a cru remarquer des traces de la transformation de Béatrice en symbole qui, logiquement, devraient reporter la date de ce poème après le sonnet Oltre la spera, le dernier de la Vita nuova. Mais ces traces n'y sont pas (cf. ch. V, § 3). On allègue encore que, seule parmi tous les poèmes de la Vita nuova, elle contient des expressions fâcheusement scolastiques. Sans doute. Mais nous avons la preuve que la chanson fut écrite avant la prose ; dans sa division, Dante, avec des intentions que nous avons déjà expliquées (II, ch. xii, § 4), s'est plu à détourner de son sens le mot viso, lui attribuant celui de riso. Il n'eût pas eu besoin de le faire, s'il avait composé la chanson en même temps que la prose ; il eût écrit riso et non viso-, mais la chanson était publiée et connue. Le poète nous le dit au début du § 20 et, ici, nous pouvons ajouter foi à son témoignage, il n'eût pas hasardé une inexactitude si facile à relever ^.

Quant à la chanson Donna pietosa, il faut reconnaître que certains '^^UA^

de ses vers semblent obscurs, si on ne les complète pas par la prose '^, Ce sont surtout le vers 3 : « là où j'appelais souvent la mort » (dans ma chambre de malade) ; les vers 5 et 6 : « entendant les vaines ^^ paroles (les paroles qui échappent à Dante dans son délire), elle pleura d'épouvante »; le vers 13 : « je laissai l'étrange rêve » (le pressentiment de la mort de Béatrice).

Mais c'est un procédé familier à Dante de se jeter in médias res^ de décrire un tableau en termes laconiques et d'en donner ensuite l'explication. « L'étrange rêve » est narré tout au long, vers 41 et

de SCS éditeurs. Cela n'atténue en rien la portée de noire remarque ; ce qui pourrait l'infirmer, c'est le sens du mot parole qui signifie souvent non pas paroles, mais vers. Or, le § 25 ne contenant point de vers, les mots le precedenîi parole pourraient se référer au dernier sonnet transcrit par Dante, celui du § 21, sans qu'il soit nécessaire, pour justifier celle expression, d'invoquer une interpolation.

1. Dansson épttre de condoléances, sa consolaloria, la chanson Avvegnachè, Cino fait à la chanson Donne ch'avele une allusion fort claire : siccome aven ian'jel delta. Celte consolaloria a pu être écrite assez tard après la mort de Béatrice, mais je ne crois pas qu'on puisse en reculer la date jusqu'à la composition de la Vila nuova.

2. Cette indication manque, d'ailleurs, de certitude, car il en est de même pour les poésies de l'épisode de la « Donna gentile > qui, certainement, ont été écrites avant la prose de la Vila nuova.

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suivants. Les a vaincs paroles )- sont l'apostrophe de Dante à la mort (vers 73 et suiv.), qui était bien de nature à faire pleurer sa sœur ; l'endroit où Dante appelait la mort se laisse devmer dans les vers 29-30 : « comme je songeais à la fragilité de ma vie et que je voyais que sa durée était peu certaine », et dans les vers 21t22 : « la couleur de ma figure était telle qu'elle faisait parler de mort ceux qui la voyaient. La chanson est donc intelligible sans l'aide de la prose ; elle a pu être composée avant elle. Quant aux prodiges qui accompagnent le pressentiment de la mort de Béatrice, je n'y vois que l'hyperbole habituelle au Stil nuovo. Déjà, dans le sonnet Ciô che nvincontra, les pierres crient : « Meurs, meurs ! »

Nous admettrions volontiers non seulement que Dante a transcrit dans la Vita nuova ses vers tels qu'il les avait livrés à ses premiers lecteurs, sans la moindre retouche, mais encore qu'il n'a ajouté à son œuvre aucune pièce nouvelle, sauf peut-être le sonnet Deh pèregrini. Il s'est borné à en supprimer un certain nombre ^, à intervertir leur ordre chronologique et à en dénaturer le sens par les habiletés de son commentaire. Il a su manier ce dernier procédé avec une telle ampleur qu'il lui était inutile de recourir aux interpolations et aux corrections pour modifier ce qu'il avait publié.

§ 10. Altération des i'ers par les ragioni.

Le premier sonnet de la Vita nuova^ A ciascun alma^ est une énigme composée, d'après les règles à la mode, pour exercer la perspicacité des Fidèles. Il parle d'une vague maAonna : est-elle Béatrice? La prose l'affirme. Mais elle affirme aussi que la vision qui fait le sujet de ce sonnet survint à Dante après la rencontre mémorable où, pour la première fois, il reçut de sa dame le salut qui « l'enivra ». De ce salut qui, en Stil nuoço, présente une si grande importance, pas un mot dans le sonnet, et pour cause. Sonnet et salut sont, en réalité, étrangers l'un à l'autre ; le salut, avec ses merveilleux effets, ne sera décrit que bien après, dans le § IL Et il suffit à Dante de glisser sournoisement dans sa prose un membre de phrase - pour transformer cette vision, exercice de rhétorique composé à froid, en un poignant pressentiment de la mort de la dame. Au moment où il écrivit le sonnet A ciascun^ aima, Dante n'aimait, ni peut-être ne connaissait Béatrice ; la première pièce qui s'applique

1. Sonnets Onde veniie voi ; Voi donne; Di donne; Guido vorrei ; — chansons La dispielala menie ; E niHncresce.

2. « Et, pleurant ainsi, il prenait cette dame dans ses bras et il me semblait qu'avec elle il s'en allait vers le ciel >• (cf. cli. lil, § 4).

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