‹ Autour de Dante; Les BéatricesChapitre 300 sur 440 · ALTÉRATION DES VERS PAR LES RAGIONI · texte numérisé non relu

ALTÉRATION DES VERS PAR LES RAGIONI

indiscutablement à elle, c'est la ballade Ballata, to (^o, écrite «quelques années » plus tard. Est-il vraisemblable que, dans ce long espace de temps, le poète, après avoir adressé un premier sonnet à sa dame, se soit tu systématiquement, tout en écrivant pour d'autres des vers où il aurait astucieusement glissé d'incompréhensibles allusions à celle qu'il aimait? C'est, à la vérité, une des formes du schermo. Mais ce schermo est faux; le sonnet 0 voi che per la via ne contient pas les allusions que Dante prétend y avoir mises ; il en est de même pour le sonnet Morte ç^illana. Le sonnet Cavalcando Valtr ieri n'a point été écrit, malgré l'assertion de Dante, à l'occasion d'un schermo (cf. ch. IV, première section, et ch. 111, § 9, note).

Dans la ballade Ballata, io ro, Béatrice est en colère, adirata. Cette attitude ne convient pas ^ à une Dame-ange et elle disparaîtra ^ dans la ragione (§ 12), qui appuie la ballade. Dans le sonnet suivant, Dante accuse la puissance d'Amour d'ctre folle. Cette épithète de fou messied au dieu « qui n'a jamais conseillé Dante sans le fidèle conseil de la raison ». Aussi la ragione (§ 13) s'exprime-t-elle en termes plus modérés : « La puissance d'Amour n'est pas bonne, parce que plus son Fidèle lui est soumis, plus il a de peines et de douleurs à supporter. ))

Le sonnet Spesse fiate, général et vague, est appliqué par la prose à une circonstance déterminée.

Pour la chanson Donne ch''aç^ete, viso y est dénaturé en hocca par la division ; et la ragione du sonnet ?iegli occhi modifie radicalement la théorie qui y est donnée de l'amour, parla simple adjonction de deux mots : mirabilmente operando. (Cf. II, ch. xii, § 4 et II, ch. xvii, § 3.)

Et que vient faire dans la Vita nuova le sonnet Pmi sentii svegliar? Il y montre une étrange figure ; on ne peut s'empêcher de le rapprocher du sonnet Guido vorrei qui en a été exclu ; l'un et l'autre appartiennent à la correspondance de Dante et de Cavalcanti, dont le ton jure avec celui de la Vita nuova. Cette Vanna me choque, dans un ouvrage où personne, ni homme, ni femme, à l'exception de la glorieuse dame, n'est nommé par son nom. La sœur de Dante, le frère de Béatrice, le « premier ami » de Dante, la Donna gentile elle-même

1. Pas plus que le gnb. En effaçant de sa prose la colère de Béatrice et en y laissant le gab, Dante se montre inconséquent.

2. Dans la ballade, il n'y a aucune allusion au refus du salut, que signale la ragione correspondante.

La colère de Béatrice est remplacée dans la ragione par une attitude digne et conforme à l'esprit du Slil nuouo : Béatrice refuse de saluer Dante parce qu'elle craint qu'il ne soit un méchant ; certaines Dames-anges ne peuvent se montrer aux méchants : Sol dor è nobiltù gira la sua luce, dit Dino Frescobaldi.

ne sont désignés que par des épithètes ou des périphrases. Béatrice semble une idole auprès de laquelle tout n'est que poussière. Et voilà que, descendant de son piédestal, elle redevient une monna Bice et qu'elle voisine avec les amours de Cavalcanti. Le sonnet était fort gracieux et Dante tenait à enchâsser ce joyau dans son récit. Mais, pour qu'il ne fît point tache sur la teinte mystique et ultra-terrestre de l'ensemble, il a été obligé de le dénaturer complètement, en attribuant à la figure d'Amour un sens qui lui était étranger et en l'obscurcissant de toutes ces songeries hermétiques sur les noms de Vanna et de Primavera, auxquelles il n'avait certainement pas pensé en composant ces vers. (Cf. II, ch. v, § 2 et III, ch. ii, § 4.)

Pour les sonnets Gentil pensiero et Uamaro lagrimar, la prose attribue au mot cuore une signification que Dante ne lui avait pas donnée en les écrivant. Le sonnet Uamaro lagrimar, d'une note juste et délicate, diffère beaucoup de sa ragio?ie, où les sentiments sont fort exagérés. Enfin le sonnet Lasso per jorza n'oiïre avec le § 39, qui est censé le commenter, que des rapports fort lointains.

§ 11. U épisode de la « Donna gentile ».

Longtemps ^ encore après la mort de Béatrice, Dante resta si accablé que sa douleur attirait les regards. Une dame se sentit émue - par la constance de cette afïïction et ne chercha pas à le lui cacher. L'infortuné jeune homme se laissa prendre à ces témoignages de compassion et s'aperçut bientôt qu'il y trouvait trop de plaisir. Bien qu'il désirât rester fidèle à ses défuntes amours ^, l'image de la nouvelle dame, la « Donna gentile » effaçait en lui le souvenir de Béatrice au point qu'il finit par se sentir consolé de sa perte ^.

Voilà ce que nous apprennent les sonnets Videro gli occhi, Color d^amore, Uamaro lagrimar, Gentil pensiero. Simple et banale, cette histoire est de tous les temps et de tous les lieux et je ne vois aucune raison pour la révoquer en doute. Dante, à coup sûr, peut avoir imaginé l'épisode et rimé ces quatre sonnets par fantaisie littéraire, comme on écrit un roman. Mais, en ce cas, il est probable qu'il les eût rédigés d'une manière moins naturelle et qu'il eût imprimé à ces vers délicats et charmants le sceau d'exagération qui caractérise le même épisode dans la prose.

Nous avons la preuve que les sonnets sont antérieurs à leurs

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