Sonn. Genlil pensiero
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ragioni ^. Si, d'ailleurs, il les avait écrits en même temps qu'elles, il n'aurait pas été obligé de les dénaturer comme il l'a fait. Non content d'exagérer son chagrin et ses remords (§ 35 et 37) ^, il a imaginé la plus romanesque fin à cette intrigue jusque-là si ordinaire. Que se passa-t-il en réalité? Nous ne le savons pas. Dante prétend avoir été ressaisi par son ancien amour et avoir rejeté de son âme le nouveau « comme un très vil désir ». Je croirais volontiers que le poète s'était mépris à la compassion de la « Donna gentile », sentiment léger et fugitif, qui provenait surtout de ce qu'elle connaissait Béatrice et la regrettait ^ ; et le jour où il aperçut qu'il n'existait aucune chance que la nouvelle dame répondît à son inclination, le souvenir de l'ancienne aurait repris sur lui son empire. Nulle part Dante ne laisse entendre que la « Donna gentile » ait encouragé sa passion naissante. Il est probable qu'elle reconduisit ou trouva moyen de se débarrasser de ses assiduités par la froideur de son attitude. L'amour que Dante eut pour elle ne fut sans doute qu'une courte velléité, un rêve éphémère, mais puissant, car, malgré ce qu'il en a dit dans la Vita nuoi^a, par fidélité plus ou moins sincère à Béatrice {maha^io pensierOy desiderio vilissimo, ç>ana intenzioné), il en a fait plus tard dans le Conçiçio, au détriment de sa première passion, dédaigneusement repoussée dans l'ombre, le plus haut de tous les amours, l'amour de la Sagesse, sœur de Dieu et Verbe.
Mais, quand il écrivait la Vita nuo^a, il obéissait à des préoccupations inverses. Ce n'est pas la « Donna gentile » qu'il voulait transformer en symbole, mais Béatrice ; il prétendait dire d'elle « ce qui n'avait jamais été dit d'aucune autre ». Pour préparer à ces merveilles futures l'esprit de ses lecteurs, il avait fait d'elle le type accompli de la Dame-
1. « Je pensais d'elle en ces termes : C'est une noble dame, belle, jeune et sage,
apparue peut-être, par la volonté d'Amour, pour donner du repos à ma vie. Et, très
souvent, j'en pensais plus amoureusement au point que mon cœur consentait en lui,
c'est-à-dire en mon discours, consenliva in lui, due nel miu ragionore. » Ce dernier
membre de phrase reste inintelligible au lecteur jusqu'au moment où il parvient au
sonneiGenlil pensiero, rejeté ù la fin de ce §38. o Vu noble penser, qui parle de vous,
s'en vient souvent demeurer avec moi et il discourt [ragiona] d'amour si doucement
qu'il fait consentir mon cœur en lui, che face consentir lo cor in lui. »
i II est clair que le lui de la prose n'est que le noble penser, le gentil pensiero du
' sonnet. En écrivant son commentaire, Dante avait dans la mémoire, et peut-être
, sous les yeux, les vers déjà composés et publiés depuis longtemps.
•2. Les vers sont, en général, d'une touchante délicatesse ; la prose qui leur correspond est empreinte de la plus fâcheuse exagération : orribile condizione, lerribile sbigoilimenlo, vilissinio pensiero. « Souvent ma pensée était si pleine de douleur que je l'oubliais, ainsi que le lieu où je me trouvais » (§ 39). Il a tant pleuré qu'il a rendu ses yeux malades (§ 39).
3. C'est au moins ce que dit Dante dans la jirose, toujours un peu suspecte : • Non vi mira se non in quanlo le pesa délia gloriosa donna. »
ange. 11 avait dépeint son amour pour elle comme prodigieux, unique, <3xclusif. Il lui fallait donc nécessairement ou passer sous silence son inclination pour la « Donna i^entile », ou raconter qu'elle avait été étouffée par le souvenir de Béatrice. C'est la tache dont il s'acquitte dans le § 39 de la Vita jiuoi'a.
« Un jour, dit-il, se leva en moi une forte imapnation ; il me semblait voir cette glorieuse Béatrice avec ces vêtements couleur de sang sous lesquels elle apparut pour la première fois à mes yeux et elle me paraissait aussi jeune, du même âge que cette première fois où je la vis. » Cette mystique vision suffit à détruire tout l'amour de Dante pour la a Donna gentile », qui semblait pourtant avoir poussé de profondes racines. Plein de « honte » et de « remords », le poète retombe sous la tyrannie de Béatrice et, s'il pense à la courte infidélité dont il s'est rendu coupable, c'est pour maudire avec abondance son « mauvais désir )i, sa « vaine intention » ^.
Afin qu'on ne puisse se méprendre, en lisant les premiers vers qu'il avait adressés à la « Donna gentile », et pour qu'on sache bien qu'il a banni à jamais ce caprice, il écrit un sonnet « pour y faire entrer la substance » de tout ce qu'il vient de nous dire. C'est le sonnet Lasso per jorza.
« Hélas ! à force de soupirs, qui naissent des pensers de mon cœur, mes yeux sont vaincus et n'ont plus la force de se tourner vers qui les regarde. Et ils sont devenus tels, qu'ils paraissent deux désirs de verser des larmes et de témoigner de la douleur et ils pleurent si souvent qu'Amour les a cerclés de la couronne des martyrs (c'est-àdire, en termes moins poétiques, j'ai le bord des paupières rouge). Ces pensers et le soupir que je jette développent une telle angoisse dans mon cœur qu'Amour s'y évanouit tant il en souffre. Car, les malheureux, ils portent écrit en eux le nom de ma dame et beaucoup de vers [parole) sur sa mort. »
Il est visible que ce sonnet n*a point été composé, malgré î'afïlrmation formelle de Dante, pour y faire entrer la sentenza di questa ragione. Avoue-t-il la moindre honte, le moindre remords? Nullement. S'agit-il même de la « Donna gentile »? C'est fort douteux. Seul le premier quatrain s'appliquerait peut-être à elle et Dante profite de son ambiguïté pour lui attribuer, dans sa prose, ur sens qui concorde avec l'ensemble de son récit. Voici l'explication qu'il en fournit : ce Mes yeux furent dignement récompensés de leur vanité, car, désor-
1. § 39 : Auversario délia ragione, pcnlirsi, cosi vilmenie, coial malvarjio desidcric, vergognoso ciiore, loro vanilù, desiderio maluagio e vana inlenzionCf vergognava, vaneggiaîo.
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mais, ils ne purent plus regarder personne qui les contemplât de manière à les amener de nouveau à de pareilles intentions (l'intention d'aimer). » Nous ne sommes point obliges d'accepter bénévolement cette interprétation ; ce quatrain peut avoir le sens le plus vague, signifier que Dante est tellement abattu par la douleur de ses souvenirs qu'il n'ose plus affronter les regards d'autrui. l>'est la •douleur, uniquement la douleur, et non pas la honte et le remoids de l'infidélité qui inspire ce sonnet. Je le croirais contemporain des chansons Gli occhi dolente et Quantunque volte. Mais acceptons l'explication de Dante ; il n'en reste pas moins que ce sonnet, soi-disant écrit pour détruire dans l'esprit du lecteur tout doute sur la victoire de Béatrice, n'y fait qu'une allusion détournée, qu'il se tait sur la honte et le remords d'AligHieri et ignore cette prodigieuse vision où Béatrice, âgée de neuf ans, reprend possession du cœur de son amant. Tenons-la donc pour apocryphe. Pour retourner à ses premières amours, le poète n'a pas eu besoin de cette intervention surnaturelle ; il a sufïl de la force des choses. Ayant échoué auprès delà « Donna gentile », il se réfugie dans ses souvenirs et ne se risque plus à des tentatives qu'il avait considérées, au début de son penchant pour la nouvelle dame, comme une félonie (sonnet L'amaro lagrimar). Il avait oublié (sonnet Gentil pensiero) que la fidélité à la morte était pour lui un devoir. Ce louable sentiment ne reprend son empilée sur Dante que lorsqu'il n'espère plus être aimé de la « Donna gentile )), et c'est sous son inspiration qu'il a écrit la prose de la Vita nuoça, traitant son inconstance de ^>aine intention, mauvaise pensée, très vil désir et tâchant d'en atténuer îa durée ou l'intensité, pour exalter d'autant la puissance du souvenir de Béatrice.
Ce n'est pas seulement la fin de cet épisode que Dante a modifiée sans scrupule ; chacun des sonnets qui s'y rapportent est plus ou moins altéré par le commentaire en prose.
(( Mes yeux ne peuvent pas pleurer devant vous, » dit le dernier vers du sonnet Color d^ajiwre. Dante indique ainsi, de la manière la plus discrète, que la vue de la «Donna gentile ))le distrait de sa douleur. La prose reste muette sur ce point, qu'elle sera bien forcée d'avouer plus tard mais dont elle ne parlera que le moins possible.
Pour le sonnet Uamaro lagrimar, comme pour le sonnet Videra *, ie commentaire exagère beaucoup la douleur qu'ils expriment (a^^ea mené per vile assai, orrihile condizione) ; le si joli et si touchant soupir, l'unique soupir de ce sonnet, ainsi dit mon cœur et il soupire,
1. Le sonnet Viilero dit : « les façons et l'attitude q\ie me donnait très souvent la douleur » ; la prose traduit : lerribile sbigoliimenlo.
devient : les soupirs în^assaïUaientj très grands et pleins d'angoisse.
Pour le sonnet Gentil pensierOy les altérations sont beaucoup plus graves. Voici le sonnet :
« Une noble pensée (l'amour de Dante pour la «Donna gentile ») qui parle de vous, s'en vient souvent demeurer avec moi et parle d'amour si doucement qu'elle amène le cœur à lui consentir.
«L'àme [anima) dit au cœur : Quelle est celle-ci qui vient consoler notre mémoire [mente) et dont la force est telle qu'elle ne permet à aucune autre pensée (à l'amour de Dante pour Béatrice) de rester avec nous?
{(Le cœur répond : 0 ame pensive, cette pensée est un nouvel esprit d'amour qui m'apporte ses désirs.
«Et sa vie et toute sa puissance proviennent des yeux de cette dame compatissante qui se troublait de notre martyre. »
L'àme, anima^ olîre dans ce sonnet le sens qui, en Stil nuot^o, lui est habituel, l'ensemble des puissances physiologiques, la vie. Dante, dans la division, prétend que cette anima e^t la raison [V anima cioè la ragione) ; jamais anima, en 5/// niiovo, n'offre ce sens (cf. II, ch. XV i).
Dans le sonnet, V anima se borne à poser une question au cœur ; dans la prose, elle le rabroue et vitupère la « noble pensée » du sonnet, elle la traite de ^>ile : « Je me reprenais, comme mû par la raison [anima) , et je disais en moi-même : Ah! quelle est cette pensée qui vient me consoler d'une manière aussi vile et ne me laisse presque ^ pas d'autre pensée? Puis renaissait une autre pensée et elle disait : Puisque tu as été dans de telles tribulations d'amour, pour qui ne veux-tu pas te retirer de telles amertumes?... Ayant ainsi plusieurs fois combattu en moi-mcme, je voulus dire là-dessus encore quelques vers [parole) et comme, dans la bataille de mes pensers, étaient victorieux ceux qui parlaient pour elle (la u Donna gentile »), il me parut convenable de m'adresser à elle et je fis ce sonnet qui commencepar Gentil pensiero et je dis noble en tant qu'il se rapportait à une noble dame, car, par ailleurs, il était très vil. »
Quelles différences! Le sonnet ne contient pas un mot de blâme pour le nouvel amour, il ne parle même pas de la moindre lutte; il accepte le changement de dame sans nulle difficulté, sans un mot de souvenir ou de regret pour Béatrice ; elle est totalement oubliée. Dans la prose, Dante, qui cherchait à pallier ses torts, glisse ce presque que nous avons signalé, et cela lui permet de nous raconter des luttes
1. Ce presquCy qui ne figure pas dans le sonnet, est destiné à atténuer la force de l'amour de Dante pour la « Donna gentile».