‹ Autour de Dante; Les BéatricesChapitre 307 sur 440 · LA CABALE DES NOMBRES · texte numérisé non relu

LA CABALE DES NOMBRES

après, ils se rencontrent de nouveau, précisément à la neuvième heure, et lorsque Béatrice meurt, le 9 qui l'avait accompagnée toute sa vie ^ joue un rôle capital dans ce funeste événement : « Je dis que, suivant l'usage d'Arabie, cette âme très noble s'en alla à la première heure du neuvième jour du mois ; et que, suivant l'usage de Syrie, elle s'en alla dans le neuvième mois de l'année, car là-bas le premier mois de l'année est Tisirin ^ qui, chez nous, s'appelle octobre. Et, suivant notre usage, elle s'en alla dans cette année de notre ère, c'est-à-dire des années du Seigneur, où le nombre parfait (le dix) était accompli neuf fois dans 'le siècle où elle vint au monde, et elle fut des chrétiens du xiii*^ siècle. La raison pour laquelle ce nombre fut tellement son ami, c'est peut-être que, d'après Ptolémée et aussi d'après la vérité chrétienne, il y a neuf cieux mobiles et que, d'après la commune opinion des astronomes, l'influence desdits cieux sur les choses d'icibas dépend de leurs relations respectives ; ce nombre fut son ami pour donner à entendre que, lorsqu'elle fut engendrée, les neuf cieux mobiles ^ étaient les uns à l'égard des autres dans la position la plus parfaite. C'est une raison ; mais, en raisonnant plus subtilement et d'après l'infaillible vérité, ce nombre fut elle-même; je ne le dis que par comparaison, et voici comment je l'entends : le nombre 3 est la racine du 9, parce qu'il fait neuf par lui-même, sans l'intervention d'aucun autre nombre ; car nous voyons manifestement que trois fois trois font neuf ^. Donc, si 3 est par lui-même l'auteur du 9, l'auteur des miracles étant trois, le Père, le Fils et le Saint-Esprit, cjui sont trois et un à la fois, cette dame fut accompagnée par le nombre 9 pour donner à entendre qu'elle était un 9, c'est-àdire un miracle, dont la racine, comme celle de tous les miracles, n'est autre que l'admirable Trinité. » Et il ajoute : « Peut-être des gens plus subtils pourraient y trouver de plus subtiles raisons ; mais cellelà est celle que je vois et qui me plaît le plus. »

1. La liste des 9 de la Vila niiova a été établie par C.arducci, dans l'édition de la Vita nuova de d'Ancona. Elle est reproduite dans l'édition de Mclodia, p. 208.

2. C'est dans le traité d'Alfragan que Dante a puisé ces renseignements sur les calendriers. Cf. Scherillo, Alciiui capitoli dclla biografia di Dante, 486; Melodia, V. iV., note? de la page 210.

3. Le Mare amoroso {Mon. Crcsî., II, 323), poème d'allure occitanique, compare la dame aux douze signes du Zodiaque, pnis ajoute : « Le soleil et les six autres planètes ont mis en vous toute leur jîuissance pour vous faire l'étoile et le miroir des amants. Le soleil vous a donné la grûce et la noblesse du cœur ; la lune vous donna tempérance et douceur ; Saturne, fierté et de hautes pensées ; Mars, courage et hardiesse ; Mercure, grand sens et science ; Vénus, bienveillance et grande beauté. »

4. Chose curieuse, Dante, au Vulg. Eloq., proscrit le vers de neuf syllabes, « parce qu'il n'est que le vers trisyllabique triplé ».

A nous aussi, car elle nous dispense d'écouter les autres. Ou reste tout étourdi de ce verbiage cabalistique. Par une bizarre fantaisie qui s'impose à ses émules, Guido Cavalcanti avait déjà compliqué la matière amoureuse de toutes les arguties de cory anima^ mentes spiriti; et voici que Dante, par une innovation qui, heureusement, resta sans écho, vient épaissir encore ces ténèbres.

Nul autre auteur du Siil nuovo n'a embrouillé son œuvre ^ de la cabale des nombres ; mais elle est familière aux Pères de l' Église et c'est à eux que Dante l'emprunta pour auréoler d'un mystère sacré la figui*e un peu banale de la Dame-ange. Entre le moment où il écrivit ses poèmes et celui où il les encadra dans la prose de la Vita 7iz/or«, le poète s'était laissé éblouir par la gloire de l'école et il ne résista pas au plaisir de lier à un nombre mystique l'image déjà si irréelle de la femme qu'il chantait. Mais il resta seul dans cette voie, bien que la théorie des nombres fût admise par tout le monde.

L'Egypte et la Perse la connaissaient. La Grèce l'apprit de Pythagore. L'Apocalypse attribue à la Bete le nombre 666, et emploie le nombre 7, qui signifie l'universalité -. Saint Augustin considère

1. La cabale cUi 9 n'existe que dans la prose de la ViUi nuovn; les vers de la Vila nuova et même les autres vers de Dante n'en contiennent point de traces, sauf le >?onnel Jo sono slalo que je crois très postérieur à la Viia nuova. Pas une fois, sauf dans ce sonnet, le nombre 9 n'y intervient. Tout au plus peut-on remarquer que dans le sonnet / mi senlii svegliar les noms de Vanna et de Bice sont placés au neuvième vers ; c'est sans doute fortuit ; quant à la neuvième place occupée par Béatrice dans l'ordre où le sirvcnte du § 6 de la Vita nuova range les dames de Florence, voir plus bas, § 3.

Peut-être pourrait-on, en revanche, trouver dans les vers de la Vila mv va la cabale du 3 (cf. Sicardi, l>c. cit.). C'est dans le premier tiers des heures de la nuit qu'Amour apparaît pour la première fois à Dante, sonn. A ciascun aima, et dans ce sonnet il est nommé trois fois, comme aussi dans trois autres : sonn. Piangelc amanli (vers 1, 3, 9) ; sonn. Amor e cor gentil (vers 1,6, 13) ; sonn. / mi senlii svegliar (vers 3, 13, 14) oL dans la chanson Donna piclosa, où la Mort, elle aussi, figure trois fois. Dans la chanson Donne ch'avete. Dieu est nommé trois fois ; dans la ballade Ballala, io vo. Ballade et Madonna sont nommées chacune trois fois.

Mais on trouve dans la Vila nuova quatre pièces où Amour n'est point nommé, douze où il est nommé une fois, huit où il est nommé deux fois, une où il est nommé quatre fois, une où il est nommé huit fois. Son nom, à vrai dire, se trouve idacé neuf fois au premier rang et cinq fois au troisième ; mais il est placé cinq fois aussi au treizième, quatre fois au septième et au neuvième, trois fois au sixième et au quatorzième, deux fois au deuxième et au cinquième, une fois au quatrième, au huitième, au dixième, au onzième, au douzième, au vingt et unième, au vingtneuvième ; et, dans la chanson Donne ch'aveie, aux vers 33, 43, 52, 55, 60, 69.

En somme, on ne peut pas tenir grand compte de ces diverses remarques. Tout au plus pourrait-on affirmer que si la cabale des nombres et des noms figure dans les vers de la Vila nuova, c'est, comme la scolastiquc, à titre embryonnaire ; elle n'y joue qu'un rôle infime et c'est seulement dans le commentaire en prose qu'elle se donne libre carrière.

2. Cf. S. th., la 11*1', qu. 102, 4, ad 10 ; Isidore de Séville, Liber numerorum ; saint

Page 1