LA CABALE DES NOMBRES
les nombres comme des pensées de Dieu. Il laisse entendre dans maint passage que chaque chiffre a sa signification providentielle. « La Sagesse divine, dit-il, De lihero arbitrio, II, 10 (Migne, Patr., tome 32, col. 1263), se reconnaît aux nombres imprimés en toutes choses. » Le monde physique et le monde moral sont construits sur des nombres éternels ; le charme de la dame réside dans un rythme, c'est-à-dire dans un nombre ; mais il faut aller plus loin, la beauté elle-même est une cadence, un nombre harmonieux. La science des nombres est donc la science même de l'univers ; les chiffres contiennent le secret du monde. Aussi devons-nous considérer avec une respectueuse attention les nombres qui se rencontrent dans la Bible, car ils sont sacrés et pleins de mystères (Saint Augustin, Quiest. in Heptateuch. ; Migne, PatroL, tomes 36-37, col. 589). Qui sait les comprendre entre dans le plan divin ^. » (Emile Mâle, Uart religieux au XI 11^ siècle, 25.)
Ne croyez pas que le nombre 6 soit devenu parfait parce que Dieu l'a consacré en employant six jours à créer le monde ; c'est plutôt parce que ce nombre est parfait que Dieu a voulu accomplir sou œuvre en six jours "^. « Méconnaître le sens des nombres, c'est s'exposer à ne pas comprendre une infinité de choses que l'Ecriture enseigne figurativement. Un esprit élevé ne consentira pas facilement à ne pas saisir la raison des quarante jours de jeûne de Moïse, d'Elie et de Notre-Seigneur lui-même;... le nombre 10 signifie la connaissance de
Augustin. Varron, Hebdomades, dans Aulu-Gelle, If, 15 et 16, accorde au 7 la plus grande importance. Saint Adhelme a écrit un traité sur le 7. Bùdc dit qu'il figure la paix éternelle, parce que le Seigneur se reposa le septième jour. Saint Augustin en fait un nombre parlait, parce qu'il est composé de 3, nombre divin et de 4, nombre de la Terre (les quatre éléments). Saint Basile, saint Jérôme, Aulu-Gelle ont écrit sur le 7. Bernard Hier, chroniqueur de Limoges (1177-1225), fait grand cas du 7. Sept, d'après Macrobe, est le nombre des vierges, parce que tous les nombres au-dessus ou au-dessous de 7, jusqu'à 10, sont engendrés par d'autres nombres ou en engendrent.
1. « Des idées identiques se retrouvent chez presque tous les docteurs du moyen âge. Il suffira, pour marquer la filiation, de renvoyer au Liber formiilanini de saint Eucher pour le v^ siècle, au Liber numerorum d'Isidore de Séville pour le vii<', au De UTiiuerso de Raban Maur pour le ix% aux Miscellanea d'Hugues de Saint- Victor pour le xir. » (Mâle, loc. cit.)
Voir encore : S. Melitonensis, Sardensis épiscopi liber qui diciiiir Clavis,Cùp. XII, ap. ^picileg. Solusm., IH, 282-289; Hugues de Saint-N'ictor, Exegelica in sacra scriptara (Migne, Pair., I, col. 22), etc. Tertullien, saint Jérôme, saint Ambroise (39« lettre ; In evang. Lucœ, cap. xiii ; In Apocal., cap. v), saint Hilaire de Poitiers, admettent le symbolisme des nombres. Bède {Comm. sur Luc, i, 2), étudiant la valeur numérique des lettres du mot Ir.o-o-j;, y trouve le chiffre 888 et en tire des considérations mystiques.
2. Saint Augustin, cité par Hugues de Saint- Victor, Exeyetica in scripluris sarris, cap.XIV^: ' Xon quia Deus sexdicbus cuncta opéra s\ia condidit, perfcctussenarius : sed potius qiiia perfectus est, illum Deus ad operandum prceeligit. »
Dieu el de la création, car le nombre 3 s'applique au Créateur, Dieu unique en trois personnes, et le nombre 7 indique la création » (Saint Augustin, De doctrina christiana, II, cap. 16). Le nombre 38 signifie la maladie, parce que 40 signifie la parfaite santé, que 2 est un nombre beureux et qu'en retrancbant un nombre heureux du nombre de la jiarfaite santé, on ne peut obtenir qu'un nombre malheureux.
Pour d'autres auteurs, 2 est, au contraire, le signe du mal. Car 1 représente la divinité, qui est l'unité par excellence; le nombre 2, sortant de cette unité, la contrariant, signifie le mal, ainsi que tous les nombre commençant par 2.
Le nombre 4 est le nombre de la terre, composée des quatre éléments.
Le noinbre 5, formé du premier nombre pair, 2, et du premier nombre impair, 3, est l'emblème du mariage. Pour les Grecs, il représentait la mort, la mort heureuse, dans les peintures des Catacombes.
Huit est le chiffre du baptême d'après saint Ambroise, In Ps. CXVIII. Douze est le nombre de l'Église universelle, car il est le produit de 3 par 4 ou de 4 par 3. Trois, nombre de Dieu, est celui de l'esprit, comme 4, nombre de la terre, est celui de la matière. Multiplier 3 par 4, c'est gagner au service de Dieu les hommes ensevelis dans les ténèbres de la chair; multiplier 4 par 3, c'est imprégner d'esprit la lourdeur de la matière et la sublimer jusqu'à la rendre digne du paradis. Et c'est pourquoi il y eut douze apôtres. — D'après Albert le Grand, De laudihus Mariœ. XII, 6, 11^20, 12 est un nombre parfait.
Sont encore parfaits : le 6 (saint Augustin, saint Ambroise, Bède), parce que Dieu accomplit son œuvre en six jours; le 7, parce que, dit saint Augustin, il est composé de 3, nombre de Dieu et de 4, nombre de la terre ; le 10, parce qu'il est égal à la somme de ses parties aliquotes et aussi parce que, dit saint Thomas, « il est comme la première limite des nombres, au delà de laquelle les nombres n'avancent pas, mais recommencent en partant de l'unité )), raison que Dant^ donne aussi, Conv.^ II, 15, où il analyse le nombre 1022. Les nonf: rcs 2, 20 et iOOO figurent les trois sortes de mouvements admises par la physique de l'école : 2 est le mouvement local, qui va nécessairement d'un point à un autre point ; 20 est le mouvement d'altération, car 10 est le nombre parfait et 20 est la plus belle altération de 10, car si l'on remonte la série des nombres au-dessus de 10, on trouve que c'est la première des altérations qu'il reçoive de lui-même. 1000 signifie le mouvement de croissance, car il est dit Dante, le plus grand des nombres. Il est aussi un nombre
LE SIRVENTE DES SOIXANTE DAMES 60î>
parfait, d'après saint Grégoire {Moral., IX, 2), ainsi que 100, car ils ne sont que 10 multiplié par lui-même.
Les nombres ont exercé leur tyrannie sur la liturgie ^ et jusque sur l'architecture ; les dimensions de certaines églises ont été choisies: par leurs fondateurs d'après tels et tels nombres symboliques ^.
§ 3. Le ftirvenle des soixante Dames.
D'après le § 6 de la Vita niioua, notre poète aurait écrit un sirvente pour énumérer les belles de Florence et célébrer leurs mérites. Ce genre de compositions, alors en vogue, a pour type le Carros de Rambaut de Vaqueiras, dont l'héroïne est précisément une Béatrice. Le sirvente de Dante est perdu ; peut-être n'a-t-il jamais été publié. Mais nous croyons cependant qu'il a dû être écrit, car il donne l'explicationla plus vraisemblable du Quella che ' è in sul numéro del irenla du sonnet Guida vorrei i celle qui est placée sur le nombre 30, celle qui est au trentième rang ; le sirvente nommait soixante dames.
Ce nombre a été emprunté soit à André le Chapelain, d'après qui la comtesse de Champagne, pour rendre ses jugements d'amour, s'entourait de soixante dames, soit au verset connu du Cantique des cantiques : « Soixante sont les reines... une est ma colombe et ma parfaite ».
Dans le sirvente des soixante dames, celle qui était placée sur le 30 se trouvait au milieu, au poste d'honneur. 30 est d'ailleurs un nombre insigne, car il est le produit de 10, nombre parfait, par 3, nombre de Dieu. La trentième dame était donc celle à qui allaient les hommages de Dante, celle qu'il mettait au-dessus de toutes les autres ; il semble qu'elle aurait dû être Béatrice. Mais Dante avait placé cette dernière à un autre rang, le neuvième. Car, à cette époque, il ne l'aimait pas, ou au moins n'avouait pas son amour ; et pour mieux le dissimuler, il feignait d'aimer une autre dame, une donna-schermo (c'est ce qu'il prétend ; nous croyons, au contraire, qu'il aima réellement cette dame ; cf. ch. IV, première section). La treu> tième dame ne peut être que la donna-schermo, car le sonnet Guida vorrei fait de cette trentième dame la dame ofïiciellement avouée par Dante, puisqu'il la met sur le même rang que les dames de Cavalcanti et de Lapo, nommées en toutes lettres^ Vanna et Lagia.
Il me paraît fort douteux, malgré l'aiïîrmation précise de Dante, que Béatrice ait occupé la neuvième place dans le sirvente autrement que par hasard, car je ne crois pas que le poète, au moment où il écrivit ses premiers vers, ait déjà imaginé la cabale du 9. Il est plus probable que le nom de Béatrice se trouvait ailleurs^ à un rang quelconque ; Dante, à cette époque, semble ne l'avoir aimée que d'assez loin. Nous pensons que le sirvente n'aura pas été achevé, ou pas publié et que, par suite, l'auteur pouvait assurer, sans crainte d'être démenti, que sa dame y occupait la neuvième place. On peut encore admettre que véritablement, dans le sirvente, Béatrice, par un pur effet du hasard, était nommée la neuvième ; que plus tard, beaucoup plus tard, Dante, écrivant le sonnet / mi sentii suegliar, se rappela cette particularité et, par esprit de système et de symétrie, plaça le nom de sa dame au neuvième vers {lo uidi monna Vanna e monna Bice) ; que plus tard enfin, quand il composa la prose de la Vita nuoua, poussé par la manie allégorique et par quelques études sur VApocahjpse, où le 7 joue un rôle prépondérant, il prit prétexte de ces deux cas à peu près fortuits pour faire intervenir le 9 dans tous les événements de la vie de Béatrice.
1. TroisKijrie eleison, trois Agnus Dei,ivois }ovits de Rogations, etc. jneuvaines, etc.