‹ Autour de Dante; Les BéatricesChapitre 316 sur 440 · ALTÉRATION DU SENS VERITABLE DU SONNET · texte numérisé non relu

ALTÉRATION DU SENS VERITABLE DU SONNET

«Amours'est montré joyeux de fondre deux cœurs Tun dans l'autre, de te donner ce que demandait ton cœur.

« Mais comprenant la douleur d'amour qu'il avait engendrée chez la dame, il s'éloigna en pleurant par pitié d'elle. »

Comme Cavalcanti, Terino adopte la première des interprétations que nous avons données. Mais il trouve moyen de s'écarter du vrai sens, lui aussi, sur un point fort grave, en attribuant à Béatrice une douleur d'amour. Elle s'épouvante, elle se refuse, elle ne souffre pas. Rien n'est plus étranger au stil nuo^o qu'une dame souffrant d'amour.

§ 4. Altération du sens véritable du sonnet par la prose de la Vita nuova.

Et ceci permit à Dante d'assurer {V. N., § 3) que personne n'avait compris le sens véritable du sonnet. Il eût, d'ailleurs, été obligé de l'affirmer, quand même Cavalcanti et Terino auraient vu clair. Car, détournant ses vers du sens qu'il leur avait donné quand il les écrivit, le poète, après la mort de Béatrice, prétendit que sa puérile charade était une vision prophétique, que lui pas plus que les autres n'avaient comprise au moment où il l'écrivit et qui « maintenant, dit-il, était devenue claire aux plus simples ». Or, dans l'histoire un peu terne des amours de Dante, quel événement a pu avoir assez de retentissement pour donner à la foule des illettrés les clefs d'un mystère si ardu que personne n'avait pu le pénétrer? Un seul, la mort de Béatrice, qui avait plongé la cité entière dans une telle affliction que, plus d'un an après, elle restait encore en deuil. Tel est le sens que le § 3 attribue au sonnet A ciascun aima ; il annonce la mort de Béatrice, qui ne se produisit que sept ans plus tard. D'après le sonnet. Amour s'en va en pleurant ; d'après le § 3, il s'en va en pleurant vers le ciel^ où il emporte la dame entre ses bras. Le dieu païen s'e>t transformé ; il usurpe le rôle des anges qui, dans les légendes hagiographiques et les chansons de geste, enlèvent au milieu d'un nuage l'âme des saints ou des héros. Et Dante lui-même leur rend ce rôle dans la chanson Donna pietosa. « Je voyais les anges remonter au ciel ; et ils avaient devant eux une petite nuée (l'âme de Béatrice morte) après laquelle ils criaient : Hosannah ! »

Suivant l'exemple des troubadours et de Cavalcanti, Dante avait introduit dans ses vers le dieu Amour en personne, qui s'intéressait à ses affaires. Plus tard, écrivant la Vita nuoi^a, il s'avisa, pour rehausser de mystère et de solennité des aventures assez banales, de transformer ces fictions littéraires en réalités psychologiques, de prétendre que ces apparitions du dieu, ces visions, ces rêves, il les avait eus réellement. Il se trouvait que le sonnet A ciascuîi aima, simple exercice

de rhétorique par lequel un jeune homme inconnu marquait sa place tntre les poètes en vogue, était le récit d'une vision. Celle-là, comme les autres, Dante la présente comme réelle aux lecteurs de la 1 //a nuoi'o et il lui attribue un sens qu'elle ne pouvait avoir au moment où il l'imaofina, car il n'était pas prophète, il ne savait pas que Béatrice mourrait, sept ans plus tard, dans la fleur de ses jours. Aussi assure-t-il que « personne » (sous-entendant : pas plus moi que les autres) ne comprit le sens de cette vision, qui était une révélation céleste, un oracle sibyllin que la suite des temps devait expliquer.

C'est pourquoi le sonnet A ciascun aima n'a aucun rapport avec les circonstances qui, d'après le § 3, auraient précédé sa composition. Dante venait de remporter im premier triomphe. 11 avait obtenu, sans la rechercher^, l'inestimable faveur du salut de Béatrice, et il s'était senti pénétré d'une telle douceur qu' « il se retira comme enivré «. Là-dessus, il eut un songe et c'est ce songe que raconterait le sonnet A ciascun aima. Ce songe aurait été joyeux, s'il avait tiré son origine des événements de cette journée capitale. Or, quelle que soit l'interprétation qu'on adopte, la vision est triste et finit par des pleurs; d'après le § 3, elle est funèbre. En définitive, elle présente un coiitraste absolu avec le bonheur qui vient d'échoir à Dante. C'est un avertissement d'en haut, le présage, au sein de la prospérité, des catastrophes futures.

Pour transformer ainsi la mythologique vision du sonnet, Dante a d'abord dû affirmer que la vague Madonna éveillée par le dieu est Béatrice. Rien ne prouve que le sonnet ait été écrit pour elle plutôt que pour une autre dame, réelle, ou même imaginaire, car une poésie aussi artificielle vit surtout de chimères.

Ensuite, il a été obliçré d'ajouter que lorsque Amour s'en va en pleurant, il emporte la dame dans ses bras, vers le ciel. Et pour que le lecteur ne remarque pas trop l'addition indue de cette circonstance qui suffît à bouleverser le sens du sonnet, le subtil auteur y mêle quelques autres détails, à peu près inutiles, et il noie le tout dans une longue paraphrase.

Ces différences secondaires méritent une courte explication. D'après le sonnet. Amour fait doucement [iimilmente) manger le cœur; la prose traduit : « il s'efforçait, par son ingéniosité, de faire manger le cœur )>. Dans le sonnet. Amour ne parle point; le § 3 dit qu'il prononça beaucoup de paroles, dont le poète ne comprend que peu, sauf celles-ci : Vide cor tuiim et Ego dominus tuus, je suis ton maître. C'est la

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