DEUXIÈME SECTION : DIVERSES ÉNIGMES
§ 5. Ego tamquam centrum circuit [V. N., § 12).
Béatrice, froissée des galanteries maladroites de Dante avec la deuxième Donna- schermo, vient de refuser de le saluer. Écrasé de douleur, il se retire à l'écart pour « baigner la terre de larmes très anières», puis se réfugie dans sa chambre « pour s'y lamenter sans être entendu ». Il appelle Amour à son secours et finit par « s'endormir en pleurant comme un enfant battu ». Pendant son sommeil lui apparaît un jeune homme vêtu de blanc qui soupire en le regardant ; c'est le dieu Amour. « Abandonne cet expédient du schermo qui a si mal réussi, » dit-il à Dante en latin ; et il pleure. « 0 Roi de la Noblesse, ose alors demander le poète, pourquoi pleures-tu? — Ego tamquam centrum circuit, répond le dieu, eut simili modo se hahent circumjeremise partes ; tu autem non sic. Je suis comme le centre du cercle, auquel toutes les parties delà circonférence se rapportent de la même façon ; mais il n'en est pas de même de toi. » Dante a beau réfléchir, il ne pénètre point le sens de cet oracle. Et le dieu, interrogé de nouveau, refuse formellement de l'expliquer : « N'en demande pas plus qu'il n'est nécessaire. » Puis il apprend à Dante pourquoi Béatrice lui a refusé le salut, lui conseille de s'excuser en lui adressant une ballade et lui promet son appui auprès d'elle.
Les critiques se sont patiemment appliqués à découvrir la signification de ce centre et de ce cercle ^. De toutes leurs interprétations, plus ou moins ingénieuses — et ils auraient pu, sans doute, à force de subtilité, en trouver encore beaucoup d'autres, — une seule est à peu près satisfaisante, celle de Proto, mais elle a le tort de reposer sur une théorie philosophique du Comnvio que Dante n'avait probablement pas encore adoptée lorsqu'il écrivit la Vita nuoi>a.
Ce cercle mystérieux est tout simplement la roue de la Fortune.
« Dans un sens large, dit Dante [Con^., II, 14), j'appelle cercle tout corps ou toute surface ronde. » Rien ne nous empêche dont d'admettre que ce cercle est une roue.
La roue de la Fortune est un des mythes les plus familiers au moyen âge (Crosnier, Iconogr. chrétienne, p. 270). On la trouve fréquemment
1. DAacona, in Comm., p. 83-87, rappelle les iiilerpréLa lions de WiLtc, Notter Todeschini, Giuliani ; il y ajoute la sienne. On peut noter aussi celles de Pascoli, La mirabile uisione, p. 47; Scarano, Béatrice, p. 42; Boffito, Bull. Soc. danl., X, 266, réfutf^ par Parodi, ibid., XIV, p. 22, note; Butti, id., V, 168; Proto, Rassegna crilicoy VII, 193 et Bull. Soc. danl., X, 264; d'autres encore, citées par Melodia, in Comm., p. 85.
EGO TAMQUAM CENTRUM CIRCULI 625
représentée dans les cathédrales (Troyes, Cantorbery, Amiens), où elle est le symbole de la vie humaine. Sur elle, des personnages montent ai descendent ; un d'eux, couronné, est assis au sommet, sur un trône ; il a un peu de barbe ; c'est l'homme, dans toute la force et la gloire de la jeunesse. Ceux qui montent sont imberbes, c'est l'adolescent à divers âges ; ceux (jui descendent, figurant l'inévitable déclin, sont barbus, fatigués et tristes.
Plus simplement, la roue de la Fortune est le symbole des vicissitudes humaines. Être au haut de la roue signifie être heureux ; monter ou descendre sur la roue, c'est s'éloigner ou s'approcher du bonheur ; la roue tourne assez vite et les positions de l'homme sur la roue varient au gré de la force qui la fait tourner ; cette force, qui s'applique au centre du cercle, qui est logée dans le pivot du cercle, c'est la Fortune. Il ne faut pas se la représenter, comme dans les allégories de la Renaissance, debout sur la roue et la roulant du bout du pied, ou encore comme un enfant jouant au cerceau. Elle réside, invisible, au centre même du cercle qu'elle fait mouvoir.
Or, c'est en amour que la destinée nous inflige les plus capricieuses
et les plus brusques vicissitudes ; le chemin y est court de l'extase au
désespoir et du désespoir à l'extase. Il est donc naturel d'assimiler
l'Amour et la Fortune, volages et aveugles tous deux. « Amour et la
Fortune sont la même chose », dit Cino (chans. Perche nel tempo rio) ;
et quand il veut fixer l'inconstance de sa belle, « chacun rit de lui, qui
croit pouvoir arrêter la roue de la Fortune » (sonn. lo maledico il di).
Cavalcanti représente Amour faisant tourner la roue de la Fortune
(bail. La forte e nova mia) : « Une pensée aiguë vient me tuer, qui dit que
je ne verrai jamais ma dame. C'est un tourment sauvage et désespéré,
qui détruit, déchire, brûle et remplit d'amertume. Je ne sais qui
implorer, grâce à ce maître (Amour), qui tourne la fortune de la
douleur (c'est-à-dire qui fait tourner la roue de la Fortune du côté de
la douleur). Plein d'angoisse, mon cœur douloureux gît en un lieu
d'effroi, à cause de la Fortune, qui n'a pas pitié de moi et qui a tourné
la mort là où cela m'est bien dur (dans mon cœur). »
Lapo Gianni parle de la roue sur laquelle Amour place ses fidèles, en haut ou en bas, suivant ses caprices ; et il ne prononce même plus le nom de la Fortune, tant il est facile de le sous-entendre. Bail. Amore io non son : « A vous, amants, je me loue d'Amour, car il m'a récompensé par-dessus tous et placé au sommet de la roue... Grâces, merci à ce maître puissant qui a si noblement triomphé de moi et in a élevé si haut sur ce cercle {giro tondo) que je ne trouve plus d'égal en ce monde. » Ainsi donc, non seulement la roue de la Fortune est
mue par Amour, mais le poète la désigne par une a semblable au cinulus de la Vita nuo^^a : giro tondo.
S'il restait encore quelque doute, il serait dissipé } de Monte, Ant. HimCy V.
Sonn. Air imprieranieute : u Vous avez été si bon que vous avez daigné me couronner au sommet de la si haut que je fus joyeux par-dessus tout amant, tj donné de joies d'amour ! mais maintenant je suis V roue; ma vie n'est plus qu'une mort, tant vous me
Sonnet n^ 879, le dieu Amour parle à l'amant : « J( joies d'amour, tu plairas toujours à ton amante, de si au haut de la roue d'amour [si che d^amar sarai sopra ,
Que veut-on de plus décisif? Ce n'est plus Amour de la Fortune, c'est Amour tournant sa propre roue.
Ceci établi, l'interprétation du § 12 de la Vita niA simple. «0 Roi de la Noblesse, pourquoi pleures-tu? étonné de voir un dieu souffrir. — Ce n'est pas sur m répond Amour ; je suis au centre de la roue et m; imniuable, quel que soit le sens dans lequel je la fais ses parties me sont également indifférentes ^, mais i] même de toi, simple mortel, tu autem non sic - ; ton e tera des alternatives d'heur et de malheur ; tu mon dras sur la roue dont je suis le pivot ; c'est sur tes di: que je pleure, bien que j'en sois la cause, et je vais te pour y échapper. »
§ 6. Lodatore di me medesimo {V. N,, §
Béatrice vient de mourir, u A présent, dit Dante, il agréable que je traitasse de son départ de parmi i intention est de ne pas en traiter, pour trois raisons que cela sort des limites de notre sujet {ptoposito), bien nous en référer à l'introduction qui précède ce 1 est que, même si cela rentrait dans le sujet, ma plunn