NON SAPEANO CHE SI CHIAMARE G
§ 7. Non sapeano che si chiamare {V. N., § 1).
« La gloriosa donna délia mia mente, la quale fu chiamata da molti Béatrice, i quali non sapeano che si ^ chiamare. »
Première interprétation. — La glorieuse dame de mon souvenir, qui fut appelée Béatrice par beaucoup et qui ne savaient comment l'appeler, quel nom lui donner, quel était son nom. Pourquoi l'appelaient-ils ainsi? parce que sa vue suffisait à rendre heureux, à produire la béatitude et que Béatrice signifie : « celle qui rend heureux ». Dès le début de son ouvrage, Dante indique ainsi le sens profond caché sous le nom de la glorieuse dame. Ceux qui ne savaient pas son nom la désignaient sous le surnom de Béatrice, tiré de ses propriétés béatifiantes, sans se douter que ce surnom était son nom véritable» C'est ainsi, dit Targioni-Tozzetti, qu'un passant peut, à la vue de quelque jolie fille, s'écrier : Oh ! graziosa ! oh, angiolina ! et il se trouve que la jolie fille porte précisément le nom d' Angiolina ou de Graziosa.
Contre cette explication, on ne peut guère élever qu'une objection '. Béatrice était si connue de tout le monde qu'on accourait la voir quand elle traversait une rue et qu'après sa mort toute la cité et même les régions circonvoisines restèrent plongées dans l'affliction. Il est donc assez extraordinaire que beaucoup, à Florence, ignorent son nom.
Deuxième interprétation. — Elle fut appelée Béatrice par beaucoup qui ne savaient pas quoi, quelle chose, ils nommaient, qui ne compre^ naient pas la signification allégorique du nom qu'ils prononçaient. Cette interprétation s'appuierait d'une certaine analogie avec le congé de la chanson Doglia mi reca ^ Mais il est assez singulier que Dante nous dise, au début de la Vita nuova, que beaucoup de personnes ne comprenaient pas, en prononçant le nom de la glorieuse dame, quelles étaient ses vertus. Cela ne peut que nuire à l'importance qu'il veut que nous accordions à la figure de Béatrice et on ne voit paspourquoi il nous aurait donné ce détail.
1. Le pronom si est ici une particule explétive, comme dans le vers al mi son un che^ quando Amore spira », etc. {Purg., XXIV, 62).
Quant à l'emploi de l'infinitif chiamare, on le trouve, avec le même sens, en français, dans les phrases comme : ne savoir que penser, que faire, que dire.
2. Les objections grammaticales mises en avant par Fanfani et Gaspary ne sont point probantes. Cf. Barbi, Bull. Soc. danl.y IX, 44, et Zappia, Sludi sulla Vila nuova, p. 258.
3. Cf. Zingarelii, Danle, p. 82 ; conlra, Gorbellini, Appunli sulla Vita nu'va^ En réalité, l'interprétation de ce congé est fort hasardeuse, et son authenticité nest pas absolument certaine ; il fait défaut dans plusieurs manuscrits.
On a dit encore : Le nom delà glorieuse dame était Bice, diminutif de Béatrice, et non Béatrice. Beaucoup de personnes, au lieu de l'appeler par le diminutif, lui donnaient le nom de Béatrice et, ce faisant, ne comprenaient point le sens de ce nom. C'est une variété de l'opinion précédente ; elle se heurte à la même objection.
Troisième interprétation. — En mettant un accent sur le pronom si, ce qui le transforme en l'adverbe ainsi, on arrive à une nouvelle solution : Elle fut appelée Béatrice par beaucoup de personnes qui ne pouvaient, à cause de ses propriétés béatifiantes, que l'appeler ainsi, bien que son nom ne fût pas en réalité Béatrice, mais Bice.
Quatrième interprétation. — Zappia [op. cit.) interprète : Beaucoup de personnes ne connaissaient point le vrai nom de la dame que chantait Dante et ils l'appelèrent Béatrice parce que tel était le nom que le poète lui donnait dans ses vers. Mais, dans les vers de Dante, ce nom apparaît pour la première fois après la mort de Béatrice, dans la chanson Gli occhi dolenti; au cours de sa vie, elle n'est nommée qu'une fois, dans le sonnet / mi sentii svegliar, qui l'appelle monna Bice.
Pour plus de détails, on peut consulter Melodia, Vita nuova, p. 19 et suivantes ; d'Ancona, Vita. nuova, p. 12-19 ; Corbellini, Appunti sulla Vita nuova\ BuU. Soc. dant., IX, 44 et 178 ; XI, 37 ; XII, 111, etc.
TROISIÈME SECTION : LA DEUXIÈME STROPHE DE LA CHANSON « DONNE CH AVETE ».
§ 8. La deuxième strophe de la chanson Donne ch'avete n annonce ni le prochain trépas de Béatrice, ni la composition de la Comédie.
« Dans l'Intelligence Divine, un ange appelle et dit : « Seigneur, on « voit dans le monde une merveille en acie^, procédant d'une âme qui « resplendit jusqu'ici. Le ciel, qui n'a d'autre défaut que de ne pas la « posséder ^, la réclame au Seigneur et tous les saints implorent à « grands cris cette récompense ^. » Seule, Pitié défend notre parti. Et
1. En scolastique, l'âme est la forme du corps, le principe qui le fait passer de la puissance à Vacte ; la merveille en acte, c'est le corps de Béatrice, informé par l'âme de Béatrice.