‹ Autour de Dante; Les BéatricesChapitre 321 sur 440 · Trait imité de Bonifaci Calvo, S'ieu ai perdul · texte numérisé non relu

Trait imité de Bonifaci Calvo, S'ieu ai perdul

3. Dans un appendice à son livre Sulla uila giovanile di Dante, Salvadori cite un passage de la légende de sainte Marie de Cortone, où le Rédempteur dit à la sainte : « Mater mea inslanter cum omni curia Beatorum me rogal ui abbreviem dies iuos el ut Iseleris in gloria cum eisdem magna le cum alacritale expeclal. » Cette légende n'a pu être écrite qu'après la mort de la sainte, arrivée en 1297, et n'est point, par suite, une source de la chanson Donne ch'avele) ce genre de conceptions fut probablement fréquent chez les auteurs du moyen âge.

LA DEUXIÈME STROPHE DE LA CHANSON «DONNE Ch'aVETE» 631

Dieu leur parle ainsi de Madame : « Vous que je chéris, souffrez en « paix que celle que vous espérez avoir reste autant qu'il me plaît là « où est quelqu'un qui s'attend à la perdre {là ouèalcunche perder lei <( s'attende) et qui dira en enfer aux damnés : « J'ai vu celle qui est <( l'espérance des bienheureux. »

Ces vers paraissent clairs au lecteur qui sait que Béatrice mourut quelque temps après et que Dante alla visiter l'enfer et y tint aux réprouvés des propos de diverses natures : la stance que nous venons de traduire a pour but d'annoncer la mort prochaine de Béatrice et la composition de la Comédie.

A la vérité, entre cette dernière et la Comédie, trop d'années ^'écoulent pour que la chanson fasse allusion au futur Inferno. Pourtant, ce n'est point impossible. Seulement, on est en droit de se demander quel intérêt présente pour les damnés la communication que leur -apporte Dante. Pourquoi leur dire qu'il a vu « l'espérance des bienheureux »? Est-ce pour les frapper de stupeur, d'admiration, de respect? Mais la présence d'un vivant parmi eux est autrement merveilleuse. Tous les Florentins de ce temps ont pu voir Béatrice, et combien sont descendus en chair et en os dans le puits de l'abîme? Le plus ^and des prodiges, pour les réprouvés, c'est qu'un homme traverse impunément les cercles du supplice éternel. Si encore Dante leur expliquait qu'il doit cette grâce inouïe à l'intercession de la dame miraculeuse que le ciel envoie à la terre? Non, il se borne à dire qu'il Ta vue. Or, je le répète, tout le monde l'a vue : « Quand elle passait dans une rue, les gens accouraient pour la voir » {V. iV., § 26). Ils en retiraient, sans doute, de grandes consolations ; mais enfin, une faveur partagée par tous les habitants d'une ville n'est point assez rare pour que l'un de ceux qui en jouirent aille en rabattre les oreilles aux damnés.

Puis, admettre que cette stance prédise la mort de Béatrice, c'est difTicile. La chanson Donne cKavete est adressée à Béatrice en per- ^sonne, son mandata a qitella di cui loda io sono ornata ; l'amant se serait donc complu à faire toucher du doigt à sa dame la mort qui ^'avançait à grands pas vers elle ; gracieux compliment, en vérité ! Mais n'est-ce pas précisément ce que fit Dante dans la chanson Donna pietosa ? N'y raconte-t-il pas, avec de terribles détails, le pressentiment qu'il eut de la mort de Béatrice? C'est une vision que le poète, lui-même en danger de mort, subit dans le délire de la fiè\Te ; il en fait part au lecteur, il ne s'adresse pas à sa dame ; et il est permis de penser que la chanson Donna pietosa ne parvint jamais jusqu'à elle» que le poète la savait déjà trop atteinte du mal qui allait l'emporter pour qu'elle prît connaissance de ce qu'il écrivait.

Si Dante, au moment où il composait la chanson Donne ch'aç'cte, avait cru à la mort prochaine de Béatrice, aurait-il dit dans la première strophe : « Quand je pense à elle. Amour se fait sentir à moi si doucement que, etc. »? S'il s'attendait à la perdre bientôt, il semble que cette douceur dût se mêler de quelque amertume. Et puis, que dira Dante aux damnés? qu'il a vu « l'espérance des bienheureux », c'est-à-dire la dame qu'ils espèrent avoir. S'ils espèrent, c'est donc qu'elle n'est pas encore parmi eux ; elle n'est pas encore morte, au moment où Tauteur, descendu en enfer, se vante de l'avoir connue ; et, certainement, la Comédie, si réduite qu'on la suppose en son premier germe, ne va pas être écrite tout de suite, en quelques jours. Loin d'annoncer le prochain trépas de Béatrice, la chanson Donna cJiai'ete lui promet plus d'années que le ciel ne lui en accorda.

A priori, on pouvait s'en douter. La mort de Béatrice, la composition de la Comédie, voilà deux faits d'intérêt capital et qui n'ont aucun rapport avec le sujet de la chanson Donne clia^ete, tout entière consacrée, sauf les trois vers en discussion, à célébrer les louanges de la dame. Et le poète aurait rompu cette rigoureuse unité, pour y glisser subrepticement, en trois vers, l'annonce de deux faits dont l'importance écrase tout le reste de sa chanson ^? Ce serait une étrange maladresse.

§ 9. La deuxième strophe n annonce pas la damnation de Dante.

Alors, si Dante ne nous prédit point son miraculeux voyage, comment peut-il parler aux damnés, sinon à titre de damné? C'est ce qu'ont cru certains critiques. Le poète, dans la chanson Donne cliaçete, n'annonce ni la mort de Béatrice, ni la composition de la Comédie. Il nous prédit sa damnation et il la fait prononcer, d'ores et déjà, par Dieu lui-même ; ce n'est pas une crainte qu'exprime le poète, par scrupule chrétien ; c'est un arrêt définitif qui sort de la bouche du Tout-Puissant : il ira en enfer ; et là, il lui restera la consolation de se dire et de répéter à ses tristes compagnons que, s'il ne participera jamais aux joies du paradis, il en a eu pourtant comme un avantgoût. Car, sur terre, il lui a été donné d'approcher cette dame dont les bienheureux réclament la compagnie.

Mais quels crimes si terribles avait donc commis Dante, pour qu'il se crût irrémissiblement damné, alors qu'il lui restait encore assez de jeunesse pour les expier longuement? Ce désespoir n'est pas catho-

1. Aussi quelques critiques ont-ils supposé que les vers avaient été postérieurement interpolés par Dante, mais il faut renoncer à cette hypothèse trop commode, parce que tous les manuscrits de la chanson jDonne ch'avele contiennent ces trois vers.

Page 1