IMMORALITÉ DU « SCHERMO )) DE DANTE G
en définitive, à perdre une femme pour en sauver une autre. Condamnable en gros, elle est odieuse en détail. Écoutez les plaintes de la victime d'un schermo inverse de celui de Dante :
Le Chandelier, acte III, scène ii ; Fortunio : « Rendre un jeune homme amoureux de soi, uniquement pour détourner sur lui les soupçons tombés sur un autre ; lui laisser croire qu'on l'aime, le lui dire au besoin ; troubler peut-être bien des nuits tranquilles ; remplir de doute et d'espérance un cœur jeune et prêt à souffrir ; jeter une pierre dans un lac qui n'avait jamais eu encore une seule ride à sa surface ; exposer un homme aux soupçons, à tous les dangers de l'amour heureux, et cependant ne lui rien accorder ; rester immobile et inanimée dans une œuvre de vie et de mort ; tromper, mentir, mentir du fond du cœur ; faire de son corps un appât ; jouer avec tout ce qu'il y a de sacré sous le ciel, comme un voleur avec des dés pipés... lorsque, en me voyant à ses pieds, elle me sourit et me dit qu'elle in'aime, c'est un calcul, et rien de plus ! Rien, rien de vrai dans ce sourire, dans cette main qui m'effleure la main, dans ce son de voix qui
« Prenez ma main, dit Raimon; je vous promets et je vous jure de vous servir de tout non pouvoir»; et il l'emmena tout de suite au château de sa sœur Agnès mariée à Robert de Tarascon. Il demanda à celle-ci : «Aimez-vous d'amour? — Oui, seigneur, rôpondit-clle. « — Et qui? > fit-il. Après avoir refusé de répondre, elle finit par avouer qu'elle aimait Guilhem, parce qu'elle le voyait affligé et soucieux et craignait que Raimon ne le soupçonnât... Elle raconta ensuite l'affaire à son mari qui lui dit qu'elle avait bien fait et lui permit de faire et de dire tout ce qui pourrait sauver Guilhem. Et la dame le fit, en effet, car elle appela Guilhem dans sa chambre tout seul et y resta si longtemps que Raimon crut qu'ils avaient eu plaisir d'amour, et 11 en était content, et il commença à penser que ce qu'on lui avait raconté de l'infîdclité de sa femme était faux. La dame et Guilhem sortirent de la chambre et firent préparer le souper et ils soupcrent avec grande allégresse. Après souper, la dame fit préparer leur lit près de la porte de la chambre, et elle s'arrangea de façon à faire croire à Raimon qu'elle avait couché avec Guilhem. »
Thibaut de Champagne, //fsf. ////., XXIII, 779 : « Ne vous mettez pas en peine que je n'aille pas vous voir plus souvent; je redoute fort les méchantes gens dont les médisances ont causé maints malheurs ; et si je fais semblant d'aimer ailleurs, sachez que c'est sans désir et sans amour. »
Rligliore degli Abbati, Siccome il fiiono arciere {Mon. Cresî., II, 285) i « Comme le bon archer, dans la bataille, feint de viser un combattant et tire sur un autre, je fais de même pour ma dame, à cause du danger des devineurs ; je fais semblant ^l'aimer celle qui n'eut jamais mon cœur, à cause des ennuyeux calomniateurs qui trouvent moyen de brouiller les vrais amants ; ils ne savent pas en qui jai mis ma joie. »
Guittoae, Mania slagionc veggo : « Et que tous ceux qui veulent aimer trompent es gens comme je l'ai fait et le fais : j'ai pour règle de dissimuler mon amour pour celle que j'aime et de faire semblant d'aimer ailleurs. »
Guitlone, sonn. Ai conio ben: « Je montre de l'amour là où je n'aime pas ; là où j'aime, j'ai presque l'air de haïr et cela m'est dur ; mais il le faut pour échapper à la curiosité et à la malveillance. »
m'enivre? 0 Dieu juste! s'il en est ainsi, à quel monstre ai-je donc affaire et dans quel abîme suis- je tombé ? »
Avec une telle babileté qu'il réussit « en peu de temps » à tromper tout le monde, Dante feignit d'aimer « pendant plusieurs mois et années » une dame qui lui était indifférente ; puis, quand elle eut quitté Florence, il adressa ses fallacieux hommages à une nouvelle dame qu'il rendit la fable de la ville, « en peu de temps » (§ 10). Il se conduit comme un séducteur de profession, blanchi sous le harnais. Songez à la dissimulation, aux ruses, aux artifices, aux mensonges qu'il dut mettre en œuvre pour tromper les curieux et les deux pauvres dames ; songez qu'il n'avait guère que vingt ans. Songez qu'il était si modeste, si réservé, si respectueux et si timide que, lorsqu'il rencontrait Béatrice dans une rue, il se tenait à l'écart, u très peureux », pour qu'elle ne l'aperçût pas (§ 3) ; songez que le salut de Béatrice suffit à l'enivrer {ibid.)^ à lui faire pardonner à tous ses ennemis {§ 11), à le transformer en objet inanimé (ibid.). Et demandez-vous maintenant par quel prodige ce chérubin peut tenir le rôle de don Juan ; comment peut-il aimer si naïvement une femme et en tromper deux autres avec tant d'astuce, sans s'inquiéter des ennuis et des dangers que ses assiduités pouvaient leur attirer? Il avoue lui-même que son visage a quelquefois trahi ses sentiments et que cela a permis à bien des gens de deviner sa passion pour Béatrice (§ 18) : « Sur ma figure beaucoup de personnes avaient compris le secret de mon cœur... certaines dames savaient bien le secret de mon cœur, parce qu'elles avaient assisté à beaucoup de mes mésaventures... )) ; le secret surpris par ces femmes bavardes, dont quelques-unes se moquaient de l'amoureux transi, n'était certainement pas resté enseveli dans leur sein. Le frère de Béatrice, un de ceux à qui il importait le plus de le cacher, était au courant de ce mystère (§ 33) et s'en offensait si peu que, lorsque sa sœur mourut, il alla prier Dante de faire des vers en souvenir d'elle. Comment Dante a-t-il pu réussir à tromper ses deux victimes et la plupart de ses concitoyens, alors qu'il n'était même pas capable de dissimuler sa douleur aux obsèques du père de Béatrice? Il l'afïiche avec une telle intempérance qu'il attire sur lui l'attention de tout le monde ; les commères se disent l'une à l'autre : « Celui-là pleure ni plusni moins que s'il avait "s^i, comme nous, pleurer Béatrice. » D'autres disaient : « Vois celui-là, il n'est plus le même, tant il est changé. » Nul ne se méprenait à ce chagrin ; Dante ne pouvait ressentir une telle affliction du trépas de ce vieillard que parce qu'il était le père de celle qu'il aimait.
Est-il vraisemblable qu'un jouvenceau si imprudent qu'il laisse
LE « SCHERMO )) d'apRES LES VERS DE LA « VITA NUOVA )) 643
paraître son amour sur sa figure lorsqu'il rencontre sa dame, si indiscret qu'il témoigne une douleur bruyante aux funérailles du père de l'adorée, ait su dissimuler avec assez de persévérance pour tromper « pendant plusieurs années » deux dames et la plupart des Florentins? Est-il très vraisemblable que les deux dames et les Florentinsaient continué à être abusés, alors que les compagnes de Béatrice et son frère connaissaient la vérité? Enfin, est-il naturel que, quelques années plus tard, alors que le souvenir de ces petits événements n'était peut-'Ure pas tout à fait éteint, Dante, non content d'avoir berné les deux dames en leur témoignant un faux amour, s'avise deles ridiculiser en apprenant au public qu'il s'est moqué d'elles, qu'il n'a feint de les courtiser que pour sauver la réputation de Béatrice et qu'elles ont été assez sottes pour se laisser prendre à celtv:; piperie? Que penser de la conduite de Dante?
§ 5. Le schermo d'après les vers de la Vita nuova.
Dès maintenant, nous pouvons considérer le schermo, tel que nous le représente la prose de la Vita nuova, comme un conte.
Examinons les vers que Dante écrivit au moment où, à l'en croire,, il se serait livré à cette stratégie de Lovelace et essayons de discerner la vérité ; nous rappelons que c'est dans les vers qu'il faut la chercher,, et non dans la prose composée très postérieurement.
La première dame- schermo ayant été obligée de quitter la ville,. Dante se croit obligé, pour conserver quelque vraisemblance aux témoignages d'amour qu'il lui avait prodigués ouvertement, d'afïicher dans un sonnet la douleur que lui cause ce départ ; et il le compose, dit-il, de façon que six de ses vers puissent s'appliquer à Béatrice. « Amour, non à cause de mon peu de mérite, mais par sa noble bienveillance, me faisait reposer dans une vie si douce et si suave que j'entendais dire souvent derrière moi : Ah ! quels sont donc leshonneurs qui lui font le cœur si gracieux? » (sonn. 0 voi che per la via)^ En réalité, ces vers s'appliquent à la dame-schermo autant qu'à Béatrice et rien ne nous force d'y trouver cette allusion à la vraie dame que, quelques années après, Dante prétendra y avoir placée. Ce sonnet ne nous apporte donc pas la preuve que le schermo existât aur moment où il fut écrit.
Il en est de même des deux suivants, Piangete amanti et Morte villana. Le premier est étranger à Béatrice ; le second, pas plus que le sonnet 0 voi che per la via, ne fait allusion à elle, en dépit des affirmations postérieures de l'auteur (cf. ch. III, § 9, note).
Le sonnet Cavalcando est encore moins favorable à l'hypothèse
du schermo. Quelque temps après que Dante, par l'éloignement de sa première victime, se trouve désarmé contré la curiosité des malveillants, il rencontre au cours d'une chevauchée le dieu Amour qui lui dit (§ 9) : « Je viens de chez cette dame qui t'a lonj^temps servi de paravent et je sais qu'elle ne retournera pas ; c'est pourquoi ton cœur, qui était avec elle, je l'ai pris avec moi pour le rapporter et le donner à une autre dame qui te servira de défense comme la première. » Voilà ce que raconte la prose de la Vita niiOi>a ; c'est à la suite de cette rencontre que Dante aurait composé le sonnet Cavalcando.
« Chevauchant l'autre jour par un chemin, pensant à mon voyage qui me déplaisait, je rencontrai Amour au milieu de la route, en habits légers de pèlerin.
« Il avait l'air d'un valet, comme s'il avait perdu son empire, et il marchait, pensif, en soupirant, baissant la tête pour éviter les regards. Quand il me vit, il m'appela par mon nom et me dit : Je viens d'un endroit lointain où, par ma volonté, était ton cœur et je l'apporte à une nouvelle beauté pour la servir.
« Alors je pris de lui si grande partie qu'il disparut et je ne m'aperçus pas comment ^. »
Il est facile de voir que ce sonnet ne parle point d'amour simulé, de schermo, mais d'amour véritable. En vertu de la tradition occitanique, le cœur de l'amant, arraché de sa poitrine par le dieu Amour, séjourne auprès de la dame et y vit ^, quoique séparé de son