‹ Autour de Dante; Les BéatricesChapitre 328 sur 440 · Ce sonnet est interprété au tome II, ch. V, . S · texte numérisé non relu

Ce sonnet est interprété au tome II, ch. V, . S

^2. Aimeric de Bélenoi, M. O., n^Ab : « Mon cœur m'a quitté et s'est mis en vous et il reste là, joyeux d'être en votre pouvoir. »

Arnaut de Marveil, M. W., I, 152 : « Mon cœur resta avec vous, du premier jour qu'il vous vit et il ne vous a jamais quittée. »

Sordel, Bel m'es : « Elle sut me voler mon cœur, la première fois que je la vis, par le doux regard amoureux que me lancèrent ses yeux larrons ; avec ce regard. Amour entra par mes yeux dans mon cœur, il l'arracha et le mit à ses ordres, de sorte qu'il reste avec elle, où qu'elle aille, où qu'elle se trouve, »

Gardon des Croisilles, Hisl. litl., XXIII, 537 i « Il faut que je me sépare de mon cœur et le laisse à celle qui ne m'a jamais donné la moindre part du sien. »

Jacopo da Lentino, Nann., I, 207 : « J'ai laissé mon cœur à ma douce dame; mon cœur réside en ma dame, car il est hors de ma poitrine et demeure en sa puissance. »

Mazzeo Ricco, Lo core innamoralo {Nann., I), les deux amants échangent leurs cœurs. Madame : « Je vous envoie mon cœur, il part et reste avec vous et puis il ne revient pas à moi. » Messire : « Dame, si vous m'envoyez votre doux cœur... je vous envoie le mien. »

Ghiaro Davanzati, sonn. Cosi diviene {Nann., I) : « Dame gracieuse, mon cœur que je vous envoie, pour qu'il vous conte mes peines, reste avec vous et il me quitte, tant vous lui plaisez, et il ne se soucie point d'autre chose. »

Jd., sonn. lo non posso celar {Anl. Rime, III): « Mon cœur s'en va et vient à vous;

LE « SCHERMO » d'aPRÈS LES VERS DE LA « VITA NUOVA )) 645

légitime propriétaire, parce qu'il puise des forces dans la compagnie de celle qu'il aime.

Or, cette métamorphose ne serait-elle pas absurde en cas d'amour simulé? Où Amour a-t-il placé le cœur de Dante? Chez celle qu'il aime, évidemment, et non chez celle qu'il feindrait d'aimer. Si Dante, en ce moment, eût aimé Béatrice, c'est avec elle qu'eût été son cœur. Amour reprend à la première dame le cœur de Dante ; cela ne peut signifier qu'une chose : Dante aimait cette dame et il a cessé de l'aimer. Amour porte le cœur de Dante à une autre ; cela non plus ne peut signifier qu'une chose : Dante aime la nouvelle dame ou va l'aimer.

Et ceci est confirmé par les dernières paroles du sonnet : « Je pris une si grande partie du dieu Amour qu'il disparut et je ne m'aperçus pas comment. » C'est une expression courante chez les poètes de l'époque, notamment Chiaro Davanzati ; elle veut dire : je devins alors si amoureux que j'étais tout amour ; le dieu disparut parce qu'il s'était identifié avec moi. Notez que Dante ne dit point ici qu'il feignit de devenir amoureux, mais qu'il le devint ; il ne l'était donc pas avant. En ce moment-là, il n'aimait personne, pas plus Béatrice, dont il n'est nullement question, que la première dame qu'il avait cessé d'aimer ; et après, ce n'est pas Béatrice qu'il aime, c'est la deuxième dame. j

il ne retourne pas à moi, il reste avec vous. Ah !si je pouvais maintenant me trouver en tiers avec vous deux, sans qu'il s'agisse pourtant de vilenie !» — Cf. du môme, ibid., sonn. Guardando hella.

Renaud d'Aquin, Mon. CresU, I, 84. Amorosa donna fma : « J'ai été brûlé par le baiser qui m'arracha le cœur de mon corps pour vous le donner... Comment l'homme peut-il vivre lorsqu'il n'a plus son cœur? Mon cœur n'est plus avec moi, je vous l'ai donné tout entier. »

Rustico di Filippo, Mon. CresL, II, 247, / ar/io intcso : « J'ai entendu dire que l'homme ne peut vivre sans son cœur et pourtant je vis sans lui... C'est Amour qui l'a séparé de mon corps, l'a emporté et remis à ma dame charmante. Quand mon cœur quitta mon corps, il dit à Amour : Seigneur, où me mènes-tu? et il répondit : \'ers ton désir. Il est en un lieu qu'il ne quitte jamais, il est avec celle que je désire ; ah, si mon corps s'y trouvait aussi I »

G. Cavalcanti, sonn. La bella donna, dit à Orlandi : « Amour a arraché votre cœur de votre corps et maintenant il puise sa vie dans la compagnie de votre dame. »

Lapo Gianni, bail. la sono Amore : « Rapportez-lui le cœur que je tenais en prison », dit la dame à Amour.]

Ciuo, sonn. Corne non è con voi (cf. sonn. Cio ch'io veggio) : a l'espérais la voir et retrouver mon cœur qui est avec elle, parce qu'elle est sa vie. »

Cino, ch. Lo gran disio. Ici ce n'est plus le cœur de Cino, mais son âme qui l'a quitté pour aller résider chez sa dame.

§ 6. Véritable sej^s de Vépisode du schermo.

Nous commençons à entrevoir la vérité : l'amour que Dante a témoigné aux deux clames n'était point simulé ^. Et comme le lecteur, constatant que le sonnet ne parle point de simulacre, de scliermOy mais de sentiments sincères, pourrait soupçonner que le récit en prose est mensonger, Dante se fait donner par Amour l'ordre d'éviter toute allusion à ce schermo dans les vers qu'il pourrait publier. «■ Si tu répétais quelques-unes des paroles que je viens de te dire (au sujet de cette seconde dame chez laquelle je loge ton cœur), fais en sorte qu'on n'y puisse discerner que tu as témoigné à la première un amour simulé ^t que tu feras de même pour la seconde. » Le conseil est des plus judicieux ; avertir les gens qu'on les trompe, c'est un mauvais moyen de les tromper. Et quelle est la dame qui ne se fâcherait point qu'un poète allât ainsi crier sur les toits qu'il ne l'aime que pour rire, pour «n sauver une autre? Comment se fait-il donc que tant de troubadours, au moment où ils usaient de cette ruse peu innocente, aient osé la publier dans leurs chansons, sûrs, par cela même, de la rendre inutile?

C'est qu'en réalité ils ne feignaient point d'aimer ; ils aimaient -vraiment et espéraient, en déclarant que leur amour était simulé, donner le change à ceux que cette intrigue aurait offusqués. Ils feignaient de feindre, afin de mieux tromper les maris, les proches, les -curieux et, au besoin, quelque autre dame quils courtisaient en même temps.

Voilà la clef du schermo de Dante. Il a réellement aimé, de très près, ces deux dames inconnues, pendant qu'il soupirait, de très loin, sur les pas de Béatrice. Celle-ci a fini par l'apprendre et sa grande colère (adirata, bail. Ballata, io ra; gab) qui paraîtrait excessive pour un simple schermo, est toute naturelle. Non seulement elle refuse au poète

1. Nous en trouvons un autre indice en rapprochant les deux sonnets Guido vorrei et / mi senîii suegliar, faits, l'un et l'autre, pour Cavalcanti (cf. ch. Il, § 3, lappendice). Dans le sonnet Guido vorrei, Dante se donne comme dame en titre celle qui, dans le sirvente des soixante dames, occupe le trentième rang ; cette dame n'est point Béatrice, placée au neuvième rang ; elle ne peut être que l'une des dames- ^schermo. Dante en fait l'égale de Vanna et de Lagia, dames officielles et avérées de <i. Cavalcanti et de Lapo Gianni ; il l'avoue comme elles étaient avouées. — Or, •dans le sonnet / mi seniii suegliar reparaît cette Vanna, et la dame que Dante mot en parallèle avec elle, ce n'est plus la dame du trentième rang, c'est Béatrice. Il faut en -conclure que la dame du trentième rang et Béatrice, successivement et officiellement ^avouées par Dante, dans des sonnets adressés au même personnage, comme reines de son cœur, y ont, en effet, dominé l'une après l'autre, dune manière également ^réelle, quoique fort différente, et nullement simulée.

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