LES DÉBUTS DE L*AMOUR DE DANTE POUR BEATRICE
■son salut, mais elle le tourne en ridicule et se montre inflexible jusqu'à sa mort. C'est qu'elle sentait avoir joué un rôle de dupe. Elle avait remarque la cour que lui faisait le poète de si discrète façon, elle se croyait aimée de lui à la manière des anges (§ 12 : « à force de temps, elle a un peu pénétré ton secret »). Voilà qu'elle apprend qu'elle a une rivale à qui Dante témoigne un attachement des plus répréhensible. Et le poète, pour innocenter cette passion « dont trop de gens parlaient en termes discourtois» (§ 10), s'avise de soutenir qu'elle est feinte ; c'est par excès d'amour pour Béatrice, pour mieux protéger sa r.'putation, qu'il s'est affiché avec une autre ; mais son cœur n'a jamais cessé d'appartenir à la même. Telle est l'excuse que présente la ballade Ballata io <^o : « Amour est celui qui, pour votre beauté, le fait changer d'aspect à sa guise. Donc, s'il lui en a fait regarder une autre, pensez pourquoi ; car il n'a pas changé son cœur... Madame, son cœur est resté si fidèle que chacune de ses pensées l'oblige à vous servir. Il fut vôtre de bonne heure et il ne s'est jamais écarté de vous ^. »
« Il fut vôtre de bonne heure. » Donc, avant et pendant qu'il brûlait d'un amour charnel pour les deux dames- schermo, Dante se livrait au charme de l'inclination très pure qu'il avait, dit-il, éprouvé pour Béatrice dès l'âge de neuf ans. Il n'est nullement impossible que deux passions si diverses habitent le même homme. Néanmoins, ne nous croyons point obligés, malgré ce qu'affirme Dante à Béatrice, de croire qu'il l'ait aimée avant ses rivales. Peut-être a-t-il dit la vérité; peut-être est-ce faux. Ce sont là des façons de parler usuelles qui n'engagent à rien et que personne, sauf les intéressées, ne prend au sérieux.
"§ 7. Les débuts de V amour de Dante pour Béatrice ; la colère de Béatrice,
Nous pensons cependant qu'on peut accepter, avec certaines réserves, ce que dit le poète de la précocité de ses sentiments. Très jeune, il aura éprouvé pour une enfant de son âge une sympathie où, bien entendu, n'entrait rien de sexuel et qui devint peu à peu une sorte d'amour très vague, très chaste et très lointain. Il se peut que
1. Écarté, smagalo. Carducci prétend que smagalo signifie affaibli diminué. Eln «ffet, il a souvent ce sens, mais souvent aussi il signifie écarté, égaré; 'hu-g., XIX, 20 : « Io son doice sirena, chei marinari in mczzo al mal dismago, tanto sa:, di piacer n sentir piena ; io volsi Ulisse del suo cammin vago : Je suis la sirène qui égare les marins au milieu de la mer, j'ai détourné Ulysse de son chemin en le rendant amoureux. »
De même, Pur<7., XXVII, Rachel déclare qu'elle ne s'écarte jamais de son miroir i « mai non sismaga del suo miraglio. >
6'l8 LES FEMMES DE DANTE
Dante se soit contenté, pendant fort longtemps, d'apercevoir de temps à autre, au détour d'une rue, la forme adorée et ne lui ait même pas adressé la parole. C'est à cette période de sa vie, la première adolescence, de quatorze à seize ans, qu'il faut reporter les transports d'amour pur, la « flamme de charité », le pardon aux ennemis, « l'intolérable béatitude » qu'il prétend avoir ressentis plus tard. Mais ces illusoires jouissances ne suffisaient point au tempérament d'un jeune homme qui. à en croire les contemporains, fut fort luxurieux. Son exaltation mystique, sans s'éteindre, se modéra pour s'allier aux instincts de la chair. Tout en restant attaché à Béatrice, il eut, entre dix-huit et vingt ans, des aventures et des intrigues qu'il ne sut pas cacher au public. On lui connut au moins deux amourettes, qu'il a représentées plus tard comme des schermi.
Béatrice était d'un caractère hautain, jaloux, querelleur et sarcastique ; malgré ces petits travers, elle dut posséder d'incomparables qualités, beauté, grâce, vertu, qui permirent à Dante d'en faire une Dame-ange et d'en garder toute sa vie le souvenir attendri. Elle souffrait probablement d'une maladie de langueur et les approches de la mort spiritualisaient son être, comme s'exalte le parfum des roses ayant qu'elles se fanent. Elle avait sans doute été mariée fort jeune, ainsi qu'il arrivait souvent en ces temps, et l'événement n'apporta aucun changement dans l'affection si dépourvue d'idées sensuelles que lui avait vouée son soupirant. Il la rencontrait dans la rue ; qu'elle sortît de la maison de son père ou de celle de son époux, la dilTérence n'était pas grande pour ce rêveur qui ne voyait en elle qu'un ange sans sexe et savait contenter ailleurs les exigences de son tempérament, sans y apporter beaucoup de discrétion ; les commères en glosaient, la deuxième dame-schermo fut gravement compromise. Béatrice qui, dans l'illusion de son âme pure, croyait être l'unique idole d'un jeune homme à qui elle n'accordait à peu près rien, se trouva mortellement offensée de cet éclat. Apprendre que l'homme qui lui faisait une cour si respectueuse, était un libertin ; avoir, au vu et au su de toute la ville, une rivale heureuse et indigne, c'était descendre du piédestal sur lequel il plaît à toute femme de vi\Te. En vain Dante, pour s'excuser, prétendit n'avoir point aimé les dames- schenno^ que ses assiduités étaient feintes, pour détourner les soupçon? des curieux. Béatrice mourut sans avoir pardonné, car elle ne se laissa pas prendre à cette défaite.
Ce petit artifice du poète ne resta pourtant pas inutile. Plus tard, relisant la ballade Ballata io ç^o avant d'écrire la Vita nuo^a^ il s'avisa que, s'il n'avait pas réussi à tromper Béatrice, il pourrait, au moins,