LA PEUR D AIMER
sonn. 574, 253, 740). « On sait, dit Cavalcanti (ch. Donna mi prega), que le sentiment d'amour est craintif ^ » — « Amour, dit ser Pace, est une chose pleine d'elîroi. » — « Amour, répète Cino (ballade Deh ascoltate), est une chose pleine de peur. )> — « J'eus toujours peur devant vous, avoue Lapo Gianni (bail. Gentil donna cortese), la crainte entourait mon cœur. » Un nouvel amour est venu surprendre le cœur de Cavalcanti, comblé de chagrin, encore plein du souvenir -de l'ancienne amante, et le poète, dans son angoisse et son doute, entend une voix lui dire : « Ici dedans (dans ton cœur) meurt une beauté ; mais prends garde qu'on y puisse voir une autre beauté. » Car tout amour est douloureux. On a souffert, on souffrira plus encore.
Cino (sonn. Egli è tanto gentil) : « La dame qui me fait ressentir l'amour est si noble et si haute que mon âme s'effraie en pensant combien cette influence s'est installée dans mon cœur ; et elle devient peureuse et reste toujours dans un tel tremblement qu'aucun de ses esprits n'ose s'envoler pour aller dire à ma dame : Il meurt. Ah, malheur à moi ! comment Pitié oserait-elle y aller et qui lui contera ma mort avec assez de détours pour qu'elle y puisse croire? Je ne sais. Amour lui-même ne l'ose pas ; et elle, elle ne pourrait jamais croire que son influence est descendue jusqu'à mon cœur. »
Id. (ch. Tanta paura) : « Il m'est venu une telle peur d'amour que je crains d'avoir toujours peur ; l'audace de parler ne me revien- •dra jamais, tant je suis effrayé. Dans tous mes membres court uji frisson qui fait évanouir mes sens, je suis tellement égaré que mon esprit semble s'ctre enfui loin de moi... Chanson, je sais ce qu'on te dira ; pourquoi cet homme fut-il saisi d'une telle crainte qu'il n'osait parler? où étaient alors ses chants d'amour? Ah ! redoutait-il si mortellement cette simple dame pour qui Amour l'a blessé, qu'il restât inanimé et comme mort? Et, pis encore, il ne pouvait même pas lui répondre?... Je suis toujours peureux et je le serai encore plus. )>
C'est de cette façon que Béatrice fut aimée, d'après la première partie de la Vita nuova 2.
Sonnet Cio che îu incontra : « Ce qui me vient à l'esprit s'efface,
1. Cavalcanti, sonn. lo vidi gli occhi : Qiiando mi fece di lui paiiroso; — Id., Veder p >lesle : Quel panroso spiriîo d'Amore.
Ramieri de Païenne, Aile gramente io canio : « Il semble qu'un homme qiii ne craint pas ne soit pas amoureux ; on ne peut aimer sans craindre. » Gaspary, La Scuola poelica siciliana, traduction italienne, donne de nombreux exemples du même genre.
2. Dans le sonnet Dagli occhi^ non inséré dans la Vila nuova^ mais qui pourrait parfaitement s'appliquer à Béatrice, Dante décrit un phénomène que les troubadours ont souvent signalé : l'amant arrive tout enflammé devant sa dame, et sa seule présence suffît à glacer le désir.
lorsque je viens vous voir, beau joyau ! et quand je suis près de vous, j'entends Amour me dire : Fuis, si tu crains de périr !
« Mon visage montre l'état de mon cœur qui, s'évanouissant, cherche un soutien où il peut ; et, dans l'ivresse de mon grand tremblement, il me semble que les pierres crient : Meurs, meurs ! »
Vita nnova^ § 15 : « Puisque tu es dans un si misérable état lorsque tu te trouves près de cette dame, pourquoi chercher à la voir? Et si elle te questionnait, que lui répondrais-tu, en supposant que tu aies la force de lui répondre en toute liberté?... Si je gardais mes forces au point de pouvoir lui répondre, je lui dirais que, dès que je m'imagine son admirable beauté, il me vient un désir de la voir si puissant qu'il tue et détruit dans ma mémoire tout ce qui pourrait s'élever contre lui ; c'est pourquoi mes souffrances passées ne m'empêchent pas de rechercher sa vue. »
Sonnet Spesse fiate : « Tout pale et sans force, je viens vous voir, croyant guérir mon mal ; et si je lève les yeux pour vous regarder, en mon caur commence un tremblement qui chasse l'âme de mes veines. »
§ 10. Uamour précoce.
Mais comment une passion de cette nature a-t-elle pu s'emparer d'un enfant de neuf ans? Dante nous l'afTirme, non seulement dans la Vita nuoi'a, mais dans le sonnet lo sono stato : « J'ai été en compagnie d'Amour depuis ma neuvième année », et dans la Comédie : « J'avais été transpercé par Amour avant d'être hors de l'enfance » (Purg.^ XXX, 41). Ce phénomène, à en croire certains, n'aurait rien d'invraisemblable. Canova se serait vanté d'avoir été amoureux à l'âge de cinq ans ; au même âge, Louis XIII, d'après le journal d'Héroard, aurait été sensuellement épris de sa nourrice. Lamartine se persuada qu'à dix ans il avait été en proie aux passions. Ces assertions soulèvent les doutes les plus légitimes. Mais deux exemples célèbres viennent à l'appui de la Vita nuova. Rousseau et Byron racontent leurs amours d'enfant avec une telle précision de détails qu'on est tenté d'y ajouter foi ^. Ont-ils inventé cette histoire pour mystifier la postérité? Je ne
1. Lamartine {Vie de lord Byron] : o Je me souviens moi-môme d'un violent amour conçu à dix ans pour une bergère de mes montagnes, avant de savoir seulement le mot d'amour. Je l'aidais avec la sollicitude d'un amant à garder ses chevreaux sur les rochers de notre village. Je remplaçais avec orgueil son chien que le loup avait emporté, j'allumais pour la réchauffer le feu de bruyère sous la grotte, je n'entendais pas le son de sa voix sans frisson'et, quand nous montions ensemble le rocher escarpé qui mène aux pâturages, je marchais derrière elle et je posais avec intention mon pied sur la trace du sien, pour que nos deux ombres du moins n'en fassent qu'une sur le chemin. »
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le pense pas. Le Genevois était un malade et un dément ; il ne serait pas étonnant qu'il ait souffert d'une sensibilité précoce et je ne sais si Byron fut très normal. Il est peu probable que chez Dante les incli-
Rousseau, parlant de ses parents, dit {Confessionfi, I, 1) r « Leurs amours avaient commencé presque avec leur vie ; dès l'âge de huit à neuf ans, ils se promenaient ensemble sur la Treille ; à dix ans, ils ne pouvaient plus se quitter. La sympathie, l'accord des âmes affermit en eux le sentiment qu'avait produit Thabitude. Tous deux, nés tendres et sensibles, n'attendaient que le moment de trouver dans un autre la même disposition, ou plutôt ce moment les attendait eux-mêmes et chacun d'e.ix jeta son cœur dans le premier qui s'ouvrit pour le recevoir. »
Ceci dépeint excellemment l'espèce d'affection, vaguement amoureuse, qui peut naître entre deux enfants. Mais Jean- Jacques, plus sensible que ses parents, aurait aimé d'amour sensuel :
Confessions, 1, 1 : « Une M"»« de Vulson me faisait des caresses et, pour y mettre le comble, sa fille me prit pour son galant. On sent ce qu'est un galant de onze ans pour une fdle de vingt-deux. Mais toutes ces friponnes sont si aises de mettre ainsi de petites poupées en avant pour cacher les grandes ou pour les tenter par l'image d'un jeu qu'elles savent rendre attirant ! Pour moi, qui ne voyais point entre elle et moi de disconvenance, je pris la chose au sérieux ; je me livrai de tout mon cœur ou plutôt de toute ma tête, car je n'étais guère amoureux que par là, quoique je le fusse à la folie et que mes transports, mes agitations, mes fureurs, donnassent des scènes à pâmer de rire.
« Je connais deux sortes d'amours très distincts, très réels et qui n'ont presque rien de commun, quoique très vifs l'un et l'autre et tous deux différents de la tendre amitié. Tout le cours de ma vie s'est partagé entre ces deux amours de si diverse nature et je les ai même éprouvés tous deux à la fois, car, par exemple, au moment dont je parle, tandis que je m'emparais de M"« de Vulson si publiquement et si tyranniquement que je ne pouvais souffrir qu'aucun homme approchât d'elle, j'avais avec une petite M"e Goton des tête-à-tête assez courts, mais assez vifs, dans lesquels elle daignait faire la maîtresse d'école (c'est-à-dire fouetter Jcnn- Jacques, qui, parune dépravation singulière, trouva, toute sa vie, la suprême volupté dans cette honteuse polissonnerie, ainsi qu'il le raconte lui-même dans la première partie des Confessions, I, 1 et passim) et c'était tout ; mais ce tout, qui, en effet, était tout pour moi, me paraissait le bonheur suprême ; et sentant déjà le prix du mystère, quoique je n'en susse user qu'en enfant, je rendais à M^'e de Vulson, qr.i ne s'en doutait guère, le soin qu'elle prenait de m'employer à cacher d'autres amours. jMais, à mon grand regret, mon secret fut découvert, ou moins bien gardé de la part de ma petite maîtresse d'école que de la mienne, car on ne tarda pas à nous séparer.
«C'était, en vérité, une singulière personne que cette petite M^^e GoLon. Sans être belle, elle avait une figure difficile à oublier et que je me rappelle encore, souvent beaucoup trop pour un vieux fou. Ses yeux surtout n'étaient pas de son âge, ni sa taille, ni son maintien. Elle avait un petit air imposant et fier très propre à son rôle et qui en avait occasionné la première idée entre nous. Mais ce quelle avait de plus bizarre était un mélange d'audace et de réserve difficile à concevoir. Elle se permettait avec moi les plus grandes privautés, sans jamais m'en permettre aucune avec elle ; elle me traitait exactement en enfant, ce qui me fait croire ou qu'elle avait cessé de l'être ou qu'au contraire elle l'était encore assez elle-même pour ne voir qu'un jeu dans le péril auquel elle s'exposait.
« J'étais tout entier, pour ainsi dire, à chacune de ces deux personnes et si parfaitement qu'avec aucune des deux il ne m'arrivait jamais de songer à l'autre, mais, du reste, ri-en de semblable en ce qu'elles me faisaient éprouver. J'aurais passé ma \ ie
654 LES FEMMES DE DANTE f
nations aient revotn ce monstrueux caractère, bien que les Toscans du xiii^ siècle se soient montrés à quelques égards aussi excessifs que les romantiques ; nous avons déjà montré comment le penchant qui
entière avec M>'« tle \'ulson sans songer ù la quitter ; mais, en l'abordant, ma joio (.Hait tranquille et n'allait pas à rémotion. Je l'aimais surtout en grande compagnie, les plaisanteries, les agaceries, les jalousies même m'attachaient, m'intéressaient, je triomphais avec orgueil de ses préférences près des grands rivaux qu'elle paraissait maltraiter. J'étais tourmenté, mais j'aimais ce tourment. Les applaudissements,, les encouragements, les ris, m'échauffaient, m'animaient. J'avais des emportements, des saillies ; j'étais transporté d'amour dans un cercle ; tète à tèle, j'aurais été contraint, froid, peut-être ennuyé. Cependant je m'intéressais tendrement à elle ; je souffrais quand elle était malade, j'aurais donné ma santé pour rétablir la sienne ; et notez que je savais très bien par expérience ce que c'était que maladie et ce que c'était que santé. Absent d'elle, j'y pensais, elle me manquait; présent, ses caressesm'étaient douces au cœur, non aux sens. J'étais impunément familier avec elle, mon imagination ne me demandait que ce qu'elle m'accordait ; cependant, je n'aurais pu supporter de lui en voir faire autant à d'autres. Je l'aimais en frère, mai» j'en étais jaloux en amant.
«Je l'eusse été de M^ie Golon en Turc, en furieux, en tigre, si j'avais seulement imaginé qu'elle pût faire à un autre le même traitement qu'elle m'accordait ; car cela même était une grâce qu'il fallait demander à genoux. J'abordais M"« de Vulson avec un plaisir très vif, mais sans trouble; au lieu qu'en voyant seulement M^'eGoton,. je ne voyais plus rien, tous mes sens étaient bouleversés. J'étais familier avec la première sans avoir de familiarités ; au contraire, j'étais aussi tremblant qu'agité devant la seconde, même au fort des plus grandes famiharités. Je crois que si j'avais resté trop longtemps avec elle, je n'aurais pu vivre, les palpitations m'auraient étouffé... Pour rien au monde, je n'aurais voulu fâcher M^^* de Vulson; mais si M>i« Goton m'eût ordonné de me jeter dans les flammes, je crois qu'à l'instant j'aurais obéi.
« Mes amours ou plutôt mes rendez-vous avec celle-ci durèrent peu, très heureusement pour elle et pour moi... Quoique mon commerce avec M^^» de Vulson fût moins vif, nos séparations ne se faisaient jamais sans larmes, et il est singulier dans quel vide accablant je me sentais plongé après l'avoir quittée. Je ne pouvais parler que d'elle, ni penser qu'à elle ; mes regrets étaient vrais et vifs ; mais je crois qu'au fond ces héroïques regrets n'étaient pas tous pour elle et que, sans que je m'en aperçusse, les amusements dont elle était le centre y avaient leur bonne part. Pour tempérer les douleurs de l'absence, nous nous écrivions des lettres d'un pathétique à faire fendre les rochers. Enfm, j'eus la gloire qu'elle n'y put plus tenir et qu'elle vint me voir à Genève.
«Pour le coup, la tête acheva de me tourner; je fus ivre et fou les deux jours qu'elle y resta. Quand elle partit, je voulais me jeter à l'eau après elle et je fis longtemps retentir l'air de mes cris. Huit jours après, elle m'envoya des bonbons et des gants, ce qui m'eût paru fort galant si je n'eusse appris en même temps qu'elle était mariée et que ce voyage dont il lui avait plu de me faire honneur était pour acheter ses habits de noce... »
Byron avait moins de huit ans quand il devint amoureux de Marie Duff. Voici ce qu'il en dit dans son journal, qu'il écrivit à l'âge de vingt-cinq ans : a J'ai dernièrement beaucoup pensé à Marie Duff. Comme il est étrange que j'aie été si passionnément attaché à cette jeune fille à un âge où je ne pouvais ni connaître l'amour, ni même savoir le sens de ce mot ; et pourtant c'était bien la chose. Ma mère avait coutume de me railler de cette enfantine passion et plusieurs années après (j'avais alors seize ans) elle me dit un jour : « Oh! Georges, j'ai eu une lettre d'Edimbourg,.
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portait le jeune Alighieri vers la petite Béatrice s'explique sans qu'on ait à rejeter du récit de la Vita nuova autre chose que son amplification théâtrale.
Ici encore, l'auteur s'est conformé aux traditions littéraires de son temps. Il nous raconte de la même manière que ses émules sa première rencontre avec la dame ; c'est le coup de foudre, avec son cortège habituel, mort du cœur, mort de l'âme, etc. Seulement, comme Béatrice n'a que huit ans et quatre mois, Dante n'a pas osé parler au présent ; il se borne à décrire ses maux futurs ; tel est le sens du discours que lui tiennent les esprits : « L'esprit de la vie, qui demeure dans le coin le plus secret du cœur, commença à trembler si fort que cela apparaissait horriblement dans mes moindres veines, et il dit en tremblant ces paroles : Ecce Deiis fortior me, qui veniens dominabitur
«t de miss Abercroinby, qui m'apprend que votre ancienne passion, Marie Duff, est •« mariée à un M. C.» Et quelle fut ma réponse? Je ne puis vraiment expliquer ni concevoir mes sentiments à ce moment, mais ils me jetèrent dans des convulsions et alarmèrent tellement ma mère que, lorsque je fus remis, elle é\dtait généralement ce sujet en ma présence et se contentait d'en parler à toutes ses connaissances. A présent, je me demande ce que ce pouvait être. Je ne l'avais pas revue depuis que le faux pas de sa mère à Aberdeen la contraignit de se retirer à Banff, chez sa grand'mère ; nous étions tous deux de véritables enfants. J'ai été amoureux cinquante fois depuis ce moment et cependant je me souviens de tout ce que nous nous disions l'un à l'autre, nos caresses, ses traits, mon agitation, mes insomnies; je tourmentais la femme de chambre de ma mère pour qu'elle lui écrivît en mon nom, ce qu'elle fit pour me calmer. La pauvre Nancy pensa que j'étais fou, et comme je ne pouvais pas écrire moi-même, elle devint mon secrétaire. Je me souviens de nos promenades et du bonheur d'être assis auprès de Marie dans la chambre des enfants, à leur maison près de Plainstone à Aberdeen, pendant que sa jeune sœur Hélène jouait à la poupée et que nous étions assis gravement, faisant l'amour à notre manière.
« Comment cela m'arriva-t-il de si bonne licure? D'où cela pouvait-il naître? Certainement, je n'avais pas encore l'idée de la distinction des sexes, même plusieurs années après, et cependant ma souffrance, ma passion pour cette fille furent si violentes que je doute quelquefois si j'ai vraiment été amoureux depuis. Quoi qu'il en soit, la nouvelle de son mariage fut un coup de foudre ; j'en fus presque suffoqué, au grand effroi de ma mère et à l'étonnement et à l'incrédulité de tout le monde ; c'est un phénomène dans mon existence (car je n'avais pas huit ans) qui m'a tourmenté et me tourmentera jusqpi'à ma dernière heure. Dernièrement, je ne sais pas pourquoi, le souvenir, non pas l'amour lui-même, m'est revenu avec plus de force que jamais. Je me demande si elle peut avoir gardé mémoire de moi ou de ma passion; si elle se souvient d'avoir plaint sa sœur Hélène de ce qu'elle n'avait pas, elle aussi, un admirateur. Que son image est restée charmante dans ma mémoire ! Ses cheveux noirs, ses yeux d'un brun clair et doux, jusqu'à son vêtement... Ma mère, je suppose, raconta cette circonstance (l'effet que ce mariage avait produit sur moi) aux Parkins, certainement aux Piggott, et probablement elle en parla dans sa réponse à miss Abercromby qui, connaissant bien mon penchant prématuré, avait envoyé cette nouvelle exprès pour moi... Que les faits soient tels que je les raconte, d'autres le savent aussi bien que moi et ma mémoire en rend témoignage encore plus haut. Mais plus j'y réfléchis, plus je suis embarrassé d'assigner une cause ù cette précocité d'affection. »
miJii... l/esprit naturel qui demeure en celte partie du corps où s*opère ia dijjjestion commença à pleurer et parmi ses larmes dit ces mots : HeUf miserf quia fréquenter impeditus ero deinceps I... ))
A vrai dire, Dante déclare que dès lors Amour s'était emparé de son Ame, « grâce à la force que lui donnait son imagination », et que l'image de Béatrice « était continuellement avec lui » et, en ceci, il obéit scrupuleusement aux règles adoptées par les troubadours ; il ajoute que cette image le guidait dans la voie de la raison ; et il en était de même en Occitanie. Agité par ces sentiments, il cherche à apercevoir la « très jeune ange » et, toutes les fois qu'il la rencontre, il lui trouve de si nobles façons « qu'elle ne lui semble pas la fille d'un homme, mais de Dieu ». Tout ceci ne soulèverait aucune objection, si Béatrice n'avait huit ans et quatre mois. Aussi l'auteur glisset-il avec rapidité sur les neuf premières années de cette passion, « parce qu'insister sur les souil'rances et les actions d'une telle jeunesse pourrait donner une couleur fabuleuse à son récit ». Il ne veut pas trop tenter le lecteur, dont il a déjà mis la crédulité à une rude épreuve. Ce n'est que neuf ans plus tard, après le salut, que l'âme de Dante « s'abandonnera tout entière à la pensée de cette très noble dame ». C'est avouer qu'il a grandement exagéré les débuts de sa passion, qui fut une inclination presque ordinaire. Encore enfant — et qu'il ait eu neuf ans, ou dix, ou huit, peu importe — il aura éprouvé pour une petite fille de son âge une de ces obscures tendresses qui proviennent des sources lointaines et inconscientes de l'instinct sexuel et peuvent, exceptionnellement, précéder l'éveil de la puberté. Mais, à neuf ans, un enfant ne subit pas le coup de foudre, surtout en latin.
§ 11. Vamour après dix-huit ans, le salut et le gab.
Comme il atteignait dix-huit ans, Dante, un jour, rencontra Béatrice et, « plein de peur », chercha à se dissimuler'. Mais celle-ci sut le distinguer, malgré son effacement volontaire^" et daigna le saluer. Ce salut, qu'elle fit la première, était certainement une avance significative, car ils ne s'étaient jamais parlé ^ : « Ce fut la première fois que ses paroles s'adressèrent à mes oreilles. » Il en éprouva « une telle douceur, qu'il se retira comme enivré ».
Dès lors, les maux que les esprits avaient jadis prédits à Dante, s'abattent sur lui (§ 4). Le souvenir de Béatrice obsède sa pensée, épuise ses forces, fait dépérir son corps. « Mon esprit naturel commença
1. Assertion invraisemblable, mais qu'on ne peut rejeter absolument, Dante s'effaçait, nous dit-il, quand il rencontrait Béatrice. Il se peut qu'il ait souvent réussi à échapper à sa vue.
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à être gêné dans son fonctionnement, parce que mon âme s'absorbait tout entière dans la pensée de cette très noble dame. C'est pourquoi en peu de temps je me trouvai dans un si triste état, si faible, que beaucoup de mes amis s'affligeaient de me voir ainsi. »
Cet afîaissement du corps permet à l'ame de Dante de gagner les régions élevées et de gravir les premiers degrés de l'amour spirituel. « Je dis que lorsqu'elle apparaissait quelque part, par l'espérance de l'admirable salut, il ne me restait aucun ennemi ; au contraire,. il me venait une flamme de charité qui me faisait pardonner à quiconque m'aurait offensé, et si alors on m'eût interrogé sur quelque chose, ma réponse eût été seulement : Amour, avec la bonté peinte sur mon visage» {V. iV., § 11).
Ainsi opèrent toutes les Dames-anges. Les poètes ont eu beau exagérer leur influence tutélaire, ils ne l'ont pas inventée ; tels sont les effets naturels de l'amour chez un adolescent de tempérament mélancolique, chrétien et un peu mystique (cf. II, ch. x, § 5 ; II, ch. XIII, § 14).
L'auteur décrit ensuite (§ 11) un phénomène psychologique des plus courants, un fait de transfiguration (cf. II, ch. xvii, § 9) qui l'a beaucoup frappé, car il est revenu trois fois sur ce point. La violence de cette impression se rapproche de la manière dont les stilnuovîstes racontent habituellement la rencontre de la dame. La fin du paragraphe témoigne combien il était facile à Dante d'atteindre au paroxysme de la sensibilité. Une telle exaltation règne en lui qu'un simple salut suffit à l'ébranler dans les profondeurs de son être. « Lorsque ce très noble salut saluait, Amour n'était pas un intermédiaire qui pût amortir (obumbrare) mon intolérable béatitude ; au contraire, par excès de douceur, il devenait tel que mon corps, qui était alors tout entier sous son empire, se mouvait comme une chose inanimée. Ce qui montre manifestement que dans son salut résidait mon bonheur, qui très souvent dépassait et excédait mes forces. » Cette intolérable béatitude, cet excès de douleur, ce comble de bonheur qui cause une souffrance, c'est comme un spasme spirituel, un cri de volupté. Ce sont les hyperboles coutumières du stil nuo^o. « Il faut qu'il périsse de douceur, dit Cino (sonn. Gnardando t^oi), le cœur de celui qui, restant à vous regarder, affronte ainsi le risque de la mort. » — Id. (sonn. Veduto han gli occhi) : « Mon cœur s'absorbe en son désir au point que son doux songe le ferait mourir, si Amour ne venait le réconforter » (cf. aussi Cino, sonn. Sta nel piacer).
Mais un jour vient où Béatrice refuse de saluer Dante ^ ; c'est le
1. L'amour de Dante se borne à rechercher le salut de Béatrice ; ce n'est pas se
présage d'une rupture. Le malheureux se retire « à l'écart pour baiser la terre de larmes amcres », puis s'enferme « dans sa chambre pour pouvoir s'y lamenter sans être entendu )). Il finit par s'abandonner au sommeil « comme un enfant battu s'endort en pleurant ». Pour tenter de fléchir Béatrice, il lui envoie une ballade où il cherche à déguiser ses torts, mais auparavant, pour la rendre plus avenante et plus persuasive, il la fait mettre en musique. On trouvera la précaution déplacée, car, en cette circonstance critique, c'est perdre un temps précieux ; mais elle n'est pas invraisemblable. Avant qu'il connaisse le résultat de sa démarche, des pensers de crainte et d'espoir alternent et se heurtent dans sa tête (sonn. Tutti li miei pensier) et il reste comme le voyageur à un carrefour, « qui veut avancer et ne sait <iuel chemin prendre ». Dans cet état d'incertitude, il se laisse traîner par un de ses amis à une fête où, à son insu, se trouvait Béatrice et, avant qu'il l'ait aperçue, son cœur, puis tout son corps sont secoués ^'un « merveilleux tremblement ». Ce pressentiment physique, cette télépathie, tout en étant fort rare, peut se produire chez un jeune homme dont les nerfs sont exaspérés par l'attente, la douleur et l'amour. Dante prétend avoir été en proie au même phénomène (§ 24) avant l'apparition de Vanna et de Bice : « Je sentis que dans mon cœur commençait un tremblement comme si j'avais été en présence de ces dames »; et lorsque au paradis terrestre sa dame lui apparaît, dissimulée sous ses voiles, à travers un nuage de fleurs lancées par les anges, c'est cet instinct télépathique qui la lui révèle : « Sans que mes yeux pussent la reconnaître, je ressentis la grande puissance de mon ancien amour, par Vocculte influence qui émanait d'elle. »
La dame se moque de son amoureux transi. Loin de révoquer en doute cette impertinence, ce gah, nous y trouvons la meilleure preuve que Béatrice a réellement existé (cf. II, ch. xi, § 8, et III, viii, première section). Dante, accablé de chagrin, écrit trois sonnets pour soulager sa tristesse (sonn. ColV altre donne ; Cio che ni incontra ; Spesse fîate) ; il n'ose même pas les adresser à Béatrice et espère que quelque voie indirecte les lui fera parvenir^; et tout, jusqu'ici, paraît croyable ; mais subitement, sans que rien l'ait annoncé, se produit dans le cœur du poète une véritable révolution.
montrer très exigeant, mais bien des troubadours, moins ambitieux encore, ne demandaient à leur dame que de leur permettre de la regarder au passage et de ne pas s'en irriter.
De même Cino, sonn. Genlili donne; Lasso pensando; ch. L'alîa speranza; Si mi <îislringe ; bail. Madonna la pielale.
1. Desiderando che per avuenlura venissero nella sua audienza (§ 14).
TRANSFORMATION DE l'aMOUR DE DANTE 659