‹ Autour de Dante; Les BéatricesChapitre 334 sur 440 · TROISIÈME SECTION : LA PÉRIODE DE LA LOUANGE · texte numérisé non relu

TROISIÈME SECTION : LA PÉRIODE DE LA LOUANGE

§ 12. Transformation de Vamour de Dante.

Tï trouve qu'il a sufTisamment manifesté ses sentiments. N'ayant reçu, suivant toute apparence, aucune réponse, il se résigne tranquillement à l'insensibilité de sa dame ; mais, loin de chercher à l'oublier, il profite de son dédain pour cultiver à l'écart, en poète, un amour conforme à la tradition littéraire du temps et y goûter des joies inattendues.

Il adopte, dit-il, un sujet plus noble que celui qui l'avait inspiré jusqu'alors (§ 17) : « A me convenne ripigliare materia nuova e più nobile che la passata. » Il ne nous entretiendra plus de l'état de son cœur ; il consacrera sa plume à l'éloge de Béatrice. Jadis, il mettait son espoir à la rencontrer et à en recevoir le salut. Maintenant, il ne s'occupera plus que de chanter ses louanges, comme le prêtre chante les louanges <iu Seigneur ^.

La surprise nous arrête. L'auteur se joue-t-il de nous? Jusqu'ici, malgré sa réserve, il avait aimé profondément et violemment, d'un amour de cœur délicat, inquiet, douloureux. Voilà que cette passion, naturelle, physique quoiqu'elle restât dégagée de toute idée sensuelle, s'arrache d'un seul coup aux considérations matérielles pour se réfugier dans la contemplation et le souvenir de la beauté ; elle devient, à l'improviste, un amour uniquement spirituel. La soudaineté de -cette métamorphose étonne. J'accepterais que l'absence, ou une grave maladie, rompant la plupart des liens qui rattachaient Béatrice à la terre, ait pu à la longue, en sevrant Dante de la présence de l'être aimé, le lui montrer comme dans un nuage, très loin et très haut, par delà l'humanité. Or, si l'amour de notre auteur atteint subitement -ces sommets, il le doit au mépris aussi offensant qu'injuste de celle à qui il a voué sa vie ! Il a attendu, pour la transformer en Dame-ange, le moment où elle se conduit en enfant boudeur et" capricieux ! Que croire ?

Eh bien, de l'invraisemblance et de la rareté d'une pareille transformation, on ne peut conclure à la fausseté du récit. Un esprit aussi artificiel, aussi imbu de lettres a pu suivre la même évolution que la poésie du temps. Des troubadours qui aimèrent avec leur tête et leur

1. Benedicam Dominumin omni lempore : semper laiis ejiis in ore meo{Ps. xxxiii, 2). — Domine, labia mea aperies el os meiim annunliabil laudem îuam (Ps. l, 17). — Laudabo nomen Domini ciirn canlico el magniftcabo eiim in lande (Ps. lxviii,31). — Heplealur os meiim laude, iil canlem laudem Iuam (Ps. lxx, 8).

cœur, à peu près purement, était issu le stil îiuowo où ces deux sentiments se mêlent et se heurtent à l'amour spirituel. Dante s'était associé à ce mouvement rénovateur en en refaisant les étapes, ainsi que le prouvent les diiîérences progressives de style qu'on observe dans ses poèmes. N'a-t-il pas fait coïncider volontairement ou inconsciemment l'histoire de son cœur et celle de son esprit, et dans quelle mesure les a-t-il confondues?

Il s'agit ici d'un amour où les rêveries à la mode, les chimères d'idéal dominent la voix du cœur ; un de ces amours de première jeunesse qui prennent leur source dans l'imagination et où les sens n'ont aucune part ; un de ces amours qui ne s'adressent pas à une femme, mais à la Femme. Quand Béatrice apparaît, ce n'est pas elle que voit son fidèle, mais un fantôme armé de toutes pièces par son cerveau ^. Un tel amour, étant l'amour en général, vit de riens et peut même s'en passer ; il se suffit à lui-même et il n'a pas besoin, pour subsister, de l'objet qui a servi de prétexte à son éclosion. Il gagne même à en être privé ; moins il espère et plus il se sent en sécurité. Jadis Dante se mourait d'anxiété (§ 4, 7, 9) ; il passait ses journées à attendre le salut de sa dame, d'où il retirait une incomparable jouissance psychique, un « intolérable bonheur )\ Il est certain de ne plus l'obtenir ; il est devenu pour Béatrice un inconnu. D'un cœur égal, il accepte cet arrêt, qu'il sait irrévocable. Il n'a plus rien à gagner ni à perdre ; il a renoncé à tout, sauf à ce qu'on ne peut lui enlever, le droit de chanter les louanges de l'adorée (§ 18). Et le voilà qui goûte une paix profonde. Larmes, gémissements, angoisses s'enfoncent dans un passé lointain. De l'amour, il ne connaît plus que la douceur. En dépit de rinjustice et des rigueurs de sa dame, il se délecte dans la tendresse de ses propres sentiments -. S'il lui arrive encore de pleurer, c'est qu'il compatit à la douleur de Béatrice lorsqu'elle perd son père (§ 22) ou qu'il a le pressentiment de sa mort. Avec une parfaite sérénité, il continue la tâche qu'il s'est imposée. Le plus tranquillement du monde, il s'occupe à célébrer les louanges de la dame dans la chanson Donne ch'açete, les sonnets Aegli occJii, Tanto gentile, Vede perfettamente, où tout ce qu'il nous dit pourrait s'appliquer à n'importe laquelle des Dames-anges. Il écrit même une théorie sur la nature d'Amour (sonn. Amor e cor gentil). Et quelle allégresse dans le sonnet / mi sentii svegliar ! Dante rencontre le dieu Amour, u si joyeux qu'il

1. C'est Dante lui-même qui nous le dit à trois reprises : cf. II, ch. xvii, § 9.

2. Le sombre Cavalcanti, lui aussi, trouve moyen de goûter les mêmes joies dans des circonstances semblables : cf. II, ch. ix, § 8. Voir aussi la chanson de Peire Rogier, Per far esbaudir, donnée au tome II, ch. m.

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a peine à le reconnaître... chacune de ses paroles était un rire ». « Songe à bénir le jour où je me suis emparé de toi, lui dit le dieu, parce que tu dois le faire... Et certainement, ajoute le poète, il me semblait avoir le cœur si joyeux que je ne croyais pas que ce fût le mien » (§ 24).

Dans la résignation il a trouvé le bonheur et goûte enfin la joie, lui qui était jadis abreuvé d'amertume, aux temps où Béatrice acceptait son amour :

S tance Si lungiamente : « Amour m'a tenu si longtemps sous son empire, il m'a tant habitué à sa domination que maintenant mon cœur en ressent autant de douceur qu'il en éprouvait jadis d'amertume. Quand Amour m'enlève mes forces au point que mes esprits paraissent s'enfuir, alors mon âme fragile éprouve une telle douceur que mon visage pâlit. » Mais voici qu'un aveu lui échappe. Il ne lui suffit pas de chanter les louanges de la dame. Il a besoin de la voir et il l'appelle, non pour repaître ses yeux de vaines beautés, mais parce que sa présence, en qualité de Dame-ange, est salutaire, élève le cœur et l'âme, aide à parvenir à la béatitude éternelle : « Les soupirs que me fait pousser Amour s'échappent en appelant madame, pour me donner plus de salut. Cela m'arrive partout où je la rencontre et c'est si douce chose qu'on ne le croirait pas. ')

En somme, la présence de Béatrice le trouble doucement, mais enfin le trouble. Lorsqu'il se trouve loin d'elle, sa pensée reste sereine. Ch. Donne cJia^'ete : « Quand je songe à son mérite, je ressens si doucement l'amour que, si je ne perdais alors toute audace, je ferais, par mes paroles, énamourer les gens. « Il a la satisfaction intime d'aimer celle qui est digne de tout amour, consolation qui vaut mieux que les faveurs de beaucoup d'autres, et il y ajoute l'incomparable plaisir de la chanter en des vers dignes d'elle ; c'est pourquoi il n'accepte plus d'autre sujet que la louange de Béatrice et n'éprouve plus, en pensant à elle, qu'une douceur ineffable. Mais il est homme, après tout, et le sacrifice qu'il a accompli en renonçant au salut de sa dame lui est dur, malgré la paix apparente de son cœur ; il suffit que Béatrice reparaisse à ses yeux pour que l'ancienne douleur se réveille ; il éprouve, à la revoir, une commotion physique ^, mais par suite

1. Cette impression produite par la vue de Béatrice fait un peu redescendre de ses nuages l'amour de Dante, elle est fort naturelle et suffit à expliquer la grande douleur que lui cause la mort du père de sa dame. En cette occasion, il ne se trouve pas, à vrai dire, en présence de Béatrice, mais il en est tout près, voit sortir les dames qui viennent de la consoler, entend leurs paroles émues et se met à pleurer (§22). Pour la même raison, on peut admettre que Dante, pressentant la mort de Béatrice, en témoigne un si profond chagrin (§ 23). Je reconnais cependant que ces

du renoncement absolu de Dante et de la longue habitude, son afTliction a dépouillé tout venin, elle n'est que l'écho étouiîé d'une voix ancienne et, si l'émoi ion de la rencontre est assez forte pour que> l'amant en piMisse, c'est de douceur.

§ 13. Uamour littéraire ; publicité des vers les plus intimes adressés à. Béatrice; les faux amants; Cino ; la lettre Ai principi.

Ces sentiments paraissent aujourd'hui assez extraordinaires ;: et qu'un homme d'action les ait jamais éprouvés, même au xm® siècle,, il ne faudrait pas s'aviser de le soutenir ; mais, chez un lettré de ces jours mystiques, ils trouvaient un sol propice à leur épanouissement. En dos temps plus proches, la crise romantique, le mal du siècle^ n'ont-ils pas enfanté des passions et des souffrances dont les générations sportives du xx® siècle, chauffeurs, aviateurs, joueurs de^ football n'auront jamais, bien certainement, la moindre compréhension?

En stil fiuovo comme chez les troubadours, la littérature se mêle intimement à l'amour et parfois passe avant lui. Quel est le souhait. le plus cher de Dante, à une époque où il ne semble point s'occuper de Béatrice? « Guido, écrit-il à Cavalcanti (sonn. Guido vorrei)^y je voudrais que toi, Lapo et moi, nous fussions pris par un enchanteuret mis dans un vaisseau qui irait sur mer à tous les vents, suivant votre volonté et la mienne, sans que ni fortune ni temps adverses, puissent s'y opposer ; et je voudrais, au contraire, que, vivant ea parfaite union, notre désir de rester ensemble ne fît que croître.

« Et je voudrais ensuite que le bon enchanteur mît avec nous monna "Vanna et monna Lagia et celle qui est sur le nombre de trente.

« Et je voudrais toujours parler d'amour et que chacune d'elles, fût contente comme je crois que nous le serions -. »

deux épisodes paraîtraient plus vraisemblables si, au lieu de se produire dans la période sereine de la louange, ils étaient reportés à l'époque où l'amour de Dantese montre le plus violent, le plus douloureux, avant le gab. Et, avant le gah encore» il serait bon de reporter toute la période de la louange, tant il répugne d'accepter que Dante ait choisi pour se consacrer à l'éloge de sa dame le moment où elle le rend victime de son injustice et de sa déraison. Mais, vraiment, cette interversion dans la chronologie de la Vila niiova se heurte à de trop grandes difïicultés. L'inspiration plus élevée, le style plus pur, plus léger témoignent que les vers de la louange sont postérieurs à ceux du gab, gauches, ampoulés, embarrassés.

1. Ce sonnet, par sa formule, appartient à la manière occilaniquc. C'est un plazer, genre littéraire dont l'opposé est Venueg. Le poète dit dans l'un ce qu'il voudrait avoir, dans l'autre ce qu'il voudrait éviter. Le sonnet de Cino, Unaricca rocca et celui de Lapo Gianni sont aussi des plazer.

2. Cavalcanti répondit avec mélancolie (sonn. S'io fosse quello) : «Ce vaisseau

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Dans le sonnet, où les critiques se plaisent à reconnaître l'exprèssion d'un touchant amour, je ne puis voir que le reve d'un esprit ivre de littérature. C'est la compagnie de ses confrères, Cavalcanti et Lapo, que le poète réclame d'abord, c'est à eux qu'il songe en première ligne. Ensuite (poi ; e monna Vanna e monna Lagia poi) et par surcroît, il pense à ces trois dames qu'ils courtisent ou plutôt qui leur servent de prétexte à écrire de beaux vers. Il souhaite leur présence, mais à titre d'interlocutrices dans un dialogue où l'on ferait sans doute assaut de subtilité plus que de tendresse et où se déploierait, à l'abri des importuns, toute la préciosité des Fidèles^ Et Dante exprime, avec un certain doute, le désir que les dames se contentent, autant qu'eux-mêmes. Je ne sais ;

On ne dit pas tout haut ce qui les rend conlenles ^.

Comparons à ce sonnet dantesque un passage du Mare amoroso^ œuvre d'inspiration essentiellement différente, où, malgré le fatrasdes légendes bretonnes, l'auteur a su exprimer le véritable sentiment d'un profond amour :

Mon. Crest., p. 324 : « Si j'avais une barque comme celle que Merliit donna à la belle dame d'Avallon, une barque sans rames ni voiles qui allait par terre comme sur mer ; si je savais composer un philtrecomme celui que burent Tristan et Iseut, je vous en ferais boire à votre insu pour que votre cœur eût le même vouloir que le mien ;. et il nous faudrait avoir ce fruit dont la seule odeur suffit à nourrir,, par delà les mers, une race d'hommes qui ne mangent ni ne boivent rien. Alors j'entrerais avec vous dans cette barque et je ne cesserais^ d'aller sur les mers jusqu'à ce que nous ayons dépassé ce détroit qu'on appelle Saufi, où une statue porte à la main cet écrit : Quepersonne ne passe, car celui qui passe ici ne revient jamais. Et alorsje serais tranquille et le cœur content, joyeux du bonheur que j'avais» désiré. »

Ici l'auteur ne fait point appel à ses émules ni aux dames qu'ds. ont chantées. Il ne songe point à discourir d'amour {e quù'i ragionar seinpre (Tamore). Il veut s'enfuir avec celle qu'il aime et, pour être sûr qu'elle ne lui soit jamais ravie, franchir les bornes du monde^ passer dans ces mers d'où il n'est pas permis aux hommes de revenir». Alors seulement il sera heureux.

On alléguera que, lorsqu'il écrivit le sonnet Guido vorrei^ Dante

me plairait beaucoup, si j'étais encore cet homme (yiii fut digne d'amour et dont jene garde plus que le souvenir. ■ 1. Alfred de Musset, iVamouna.

était occupe d'amours inférieures. Soit. Mais, lorsqu'il est épris de la divine Béatrice, il continue à se montrer littérateur autant qu'amant. Dans la conjoncture critique du gab, au lieu de s'excuser en simple prose, il recourt à la langue artificielle des Muses, et je ne lui en ferais pas trop grief si c'était à Béatrice qu'il avait envoyé ses vers ; mais c'est au public qu'il les livre. « Je me proposai, dit-il, d'écrire un sonnet, espérant que, par aventure, il pourrait arriver à ses oreilles. » Il compte que quelque badaud ira le réciter à sa dame. Prostituer aux indifférents les secrets mouvements de son cœur, n'est-ce pas le fait d'un écrivain de métier, plutôt que d'un sincère amant? Les deux sonnets Cio che m'incorUra et Spesse fiate, écrits dans les mêmes circonstances que le sonnet ColV altre donne, furent, comme lui, jetés en pâture aux curieux avant que le temps ait cicatrisé les blessures et voilé de son ombre le souvenir des événements ; bien plus, au fur et à mesure de leur composition. Les caillettes sentimentales qui profitent de leur réunion pour interroger Dante (§ 18), les mêmes, évidemment, à qui le poète adresse la chanson Donne cJCavete, ces dames qui forment une sorte de cénacle de précieuses, reconnaissent qu'il leur communiquait les vers où il exprimait l'état de son cœur : « Quelle parole (vers) che tu nhai dette notifcando la tua condizione^. )) Quels sont ces vers? Les trois sonnets Coir altre donne, Cio che n\ incontra, Spesse fiate, si l'on songe que, de l'aveu de Dante, le premier de ces sonnets a été publié et qu'il vient de dire au § 17 : « Poi che io dissi questi tre sonetti, ne' quali parlai a questa donna, pero che furo narratori di tutto quasi lo mio stato, credeimi tacere, perocchè mi parea a^>ere di me assai manijestato ^. » Plus tard, lorsque Dante déchiré se partage entre le souvenir de Béatrice et son nouvel amour pour la Donna gentile, au lieu de souffrir et de lutter en lui-même ou de s'ouATir à des amis, il compose un sonnet afin d'informer le public de ses souffrances, et c'est luimême qui l'avoue dans les termes les plus formels. « Je me proposai de faire un sonnet pour que cette bataille qui se livrait dans mon

1. Voici en entier ce passage, assez obscur pour mériter une glose: t Se tu ne dicessi verso, quelle parole che tu n'hai deîle nolificando la tua condizione avresli tu operalo con allro inlendimenlo. Si tu nous disais la vérité (Dante vient d'affirmer que son amour n'a d'autre but que de chanter la louange de sa dame), ces vers que tu nous as dits pour notifier l'état de ton cœur (les trois sonnets CoWaltre donne, Cio che m'inconîra, Spesse fîale), tu les aurais écrits dans d'autres intentions (c'està-dire tout différemment). » Car ces trois sonnets ne chantent point la louange de Béatrice, ce ne sont que des plaintes et des reproches, des vers qui n'expriment que les sentiments les plus ordinaires.

2. Il est impossible de ne pas rapprocher mi parea di me avère assai manifeslaio de nolificando la tua condizione.

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cœur fût connue par d'autres que le malheureux qui la soutenait )) (§ 37).

L'aveu se renouvelle au paragraphe 39 ; le poète écrit un nouveau sonnet « pour que ce mauvais désir et cette vaine tentation paraissent détruits de telle façon que, malgré ses vers précédents, aucun doute ne puisse subsister ». Il ne s'agit ici, comme précédemment, que du public ; car ce n'est ni à Béatrice morte, ni à la Donna gentile sacrifiée qu'il fera tenir ses vers. Il tient à éclairer ses concitoyens sur l'état de son âme, il les prend pour confidents.

Et nous avons la preuve que les confrères de Dante, sinon le peuple de Florence, s'intéressaient à ses confessions. Par virtuosité, il avait écrit contradictoirement les tercets du sonnet Oltre la spera, comptant bien qu'ils resteraient inintelligibles et qu'il serait mis en demeure de les expliquer. En effet, Cecco Angioleri ne manqua pas de relever la contradiction et de demander ce que cela signifiait (sonn. Dante AlagJiier, Cecco il tuo amico). Dante ne donna la solution de la difficulté que lorsqu'il écrivit la prose de la Vita nuo^>a (§ 41). Ceci démontre que les pièces intimes relatives à Béatrice, telles que le sonnet Oltre la spera, étaient livrées au public peu de temps après leur composition, devenaient V objet de discussions littéraires et parfois même avaient été rédigées en çue de soulever des controverses ^. Disserter d'amour, plutôt qu'aimer, tel était le grand plaisir de ces poètes, et ils s'estiment les plus malheureux des hommes lorsque le sort les retient en un pays où ils ne trouvent point d'interlocuteurs dignes d'eux (Dante, sonn. Poi cKio non trovo). Il leur arrive aussi, imitant sur ce point les troubadours, de dédier à de puissants seigneurs, à des chefs militaires, les lamentations que leur arrache l'absence ou la rigueur de leur dame ^. En Occitanie, Amour et Rhétorique se y confondent au point que les leys d'amor sont des principes grammaticaux. Il en est de môme en Toscane ; le troisième ciel, d'après le Convivio ^, est à la fois celui de Vénus et celui de la Rhétorique. Comment prendre au sérieux les cris d'amour de ces littérateurs? Sont-ils sincères? N'inventent-ils pas toutes ces subtilités senti-

1. A fortiori, quand deux poètes échangeaient entre eux des vers, ils se hâtaient de communiquer cette correspondance à la foule des lecteurs. Le sonnet de Dante fo sono slalo n'est qu'une réponse au sonnet de Cino Danle quamlo per caso; mais il étaitconnude tout le monde, puisque Cecco d'Ascoli [Acerba, III, 1) se crut obligé d'en combattre les théories.

2. Cino, écrivant pour le départ de Selvaggia la chanson Lo rjran disio, ne l'adresse pas à Selvaggia, mais à Tommaso di Pietramala, alors capitaine du peuple à Pistoie. Citons aussi Dante, épître à Moroello Malaspina, dont l'authenticité a été contestée.

3. Et aussi d'après le sonnet Da quella luce, attribué à Dante.

mentales pour plaire au lecteur? S'ils sont dupes de leur propre iniajxination, ils ne trompent pas leurs émules. Cavaleanti demande en termes méprisants si Lapo est un vrai Fidèle et si ses tourments ne sont pas feints (sonn. Se ç'edi Amore). Monte écrit à un confrère (sonn. So hene amico, Ant. Rimey V) : « Je sais bien, ami, que tu te démènes beaucoup'pour dire que tu es en puissance d'Amour et que tu t'en donnes grandement les airs ; les gens en font grand bruit ; mais, quoique tu le démontres par tes vers, je ne crois pas qu'ils correspondent à ton cœur. Beaucoup se vantent d'être amants, qui ne sont jamais entrés dans la voie d'Amour ^. » Dante ne traite pas autrement Cino ; il l'accuse d'être incapable d'aimer et lui reproche de ne pas mettre sa vie d'accord avec ses vers (sonn. lo mi credea). Ce galant juriste, au fond, ne cherchait en amour qu'un prétexte à rimer (sonn. Avvegnache crudcl lancia) : « Quoique cette jeune et noble dame perce l'àme d'un trait cruel ; quoique ses beaux yeux versent un feu brûlant dans mon âme, je ne cesserai pas de la contempler fixement. Elle est si belle dans ses vêtements de deuil que je ne lui demande pas autre chose que de penser à elle et puis d'en tirer des rimes et de doux vers. » Mais n'est-ce pas exactement ce qu'a fait Dante pendant la période de la louange? La littérature ne tient-elle pas une grande place dans son amour?

C'est pourquoi nous croyons possible qu'il ait vraiment écrit ai principi délia terra, aux gouvernants de la ville, pour leur représenter, en latin, combien la cité qu'ils administraient avait été désolée par la mort de Béatrice. Si ridicule que paraisse une telle démarche, il ne faut pas oublier que la mode était à l'amour et à la rhétorique. Juges et notaires discutaient en sonnets des questions de régime dotal et inséraient des chansons dans leurs registres, sur les blancs entre les actes. Les « gouvernants de la ville », astucieux partisans, occupés de banque ou d'industrie, auront peut-être accueilli sans en rire la singulière épître de Dante. Comme elle n'est pas parvenue jusqu'à nous, pas plus que le sirvente des soixante dames, il est permis de se demander si elle n'aurait pas été plutôt une sorte d'oraison funèbre, destinée aux parents et amis de Béatrice, dont quelques-uns faisaient sans doute partie des conseils de la commune.

Jusqu'à quel point Dante s'est-il inspiré en amour des conventions et de la littérature de son temps, il est fort difficile de le démêler. Même dans la période de la louange, où sa passion n'a plus d'autre

1. Cf. Monte, sonn. Qui son ferma {Anî. Rime, \'): «Beaucoup prétendent qu'Amour a pris leur cœur et d'Amour ils ne verront même pas l'ombre. »

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