‹ Autour de Dante; Les BéatricesChapitre 336 sur 440 · QUATRIÈME SECTION : APRÈS LA MORT DE BÉATRICE · texte numérisé non relu

QUATRIÈME SECTION : APRÈS LA MORT DE BÉATRICE

§ 14. Exagération de la douleur de Dante.

Béatrice meurt. La période de la louange se clôt et, encore une fois, l'auteur change de sujet. Il entame une nouvelle « matière » (§ 30), qui est le deuil. Et nous constatons, une fois de plus, quelle étrange figure fait cet amoureux. Quand il s'agit de sa dame, avant de penser à soi, il pense aux autres. Il nous dit que « toute la ville resta comme veuve et dépouillée de toute fierté », et il écrit ai principi délia terra une épître en latin sur le malheureux état de la ville confiée à leurs soins. C'est seulement après avoir décrit la désolation de ses concitoyens qu'il se décide à exprimer sa douleur personnelle. Le même phénomène s'était produit pendant la période de la louange ; Dante a commencé par raconter que la présence de Béatrice sauve les hommes (ch. Donne cKavete), leur remplit le cœur de douceur et les fait soupirer (sonn. Negli occhi, Tanto gentile) ; après seulement, il parle de la suavité qu'Amour apporte à son propre cœur lorsqu'il la voit (st. Si lungiamente). Qu'on ne s'en étonne pas trop. L'amoureux a cédé le pas à

1. Les seules pièces qui, jusqu'à la chanson Donne ch'avele, aicni été écrites, d'une manière certaine, pour Béatrice, sont la ballade Ballala io vo et les trois sonnets du ya6, où Dante se borne à présenter ses excuses sans vanter les qualités de Béatrice.

l'admirateur de la Dame-ange, au conslrucleur de ce type surnaturel, qui dépouille les traits de monna Bice pour épouser ceux de la grande et générale figure, du radieux fantôme qu'avait déjà rêvé Guido Guinicelli. Comme le Christ, Béatrice est descendue sur la terre pour sauver Thumanité (sonn. Di dojine) ; il importe assez peu qu'elle sauve un de ses compatriotes du nom d'Alighieri. Au milieu de la multitude qui éprouve ses bienfaits, Dante s'efface ; sa personnalité n'a pas le droit d'absorber, à elle seule, l'attention du lecteur ; il diminuerait la dame sublime qui émerveille les anges et môme Dieu (ch. Gli occhi dolenti) s'il ne nous entretenait que de ses propres sentiments à son égard. *I1 faut qu'on sache bien qu'il ne s'agit pas ici d'une jouvencelle aimée par un jouvenceau. Arrière Daphnis et Chloé, arrière Tristan et Iseut ! Aces banales amours, les poètes du stil nuovo n'accordent aucun intérêt. Pour l'émouvoir, il faut à leur imagination la créature miraculeuse dont la lumière éteint le soleil. Ils nous racontent les prodiges que la grâce divine accomplit par elle et jugent que c'est plus important que de décrire les mouvements de leur humble cœur.

C'est pourquoi je ne puis m'empêcher de trouver exagérée la manière dont Dante crie sa douleur, lorsqu'il perd Béatrice. Elle n'avait point pardonné. Le chantre de ses louanges ne gardait d'autre espoir que de la rencontrer par hasard de loin en loin ; il n'attendait plus d'elle ni un salut, ni un regard. Que cet ange continuât à vivre parmi les hommes, oij il était égaré, ou bien qu'il remontât au ciel ; que son amoureux pût l'apercevoir à de longs intervalles ou qu'il ne la vît plus que dans son souvenir et ses songes ; qu'il éprouvât de temps à autre la douceur de sa présence (st. 6i lungiamente) ou qu'il fût réduit à la douceur de penser à elle (ch. Donne ch^a^ete), vraiment, la différence n'est pas telle qu'il faille en mourir. Le ton de la chanson G/z occhidolentiy de la chanson Quantunque ^'olte, du sonnet Veiiite ad intende?' est parfaitement touchant et naturel ; je croirais que Dante a réellement beaucoup souffert de la mort de Béatrice et, de tout son cœur, désiré la rejoindre dans la tombe, si ces sentiments ne succédaient pas immédiatement à l'amour lointain et littéraire qui vient de s'exprimer dans la période de la louange.

Seulement Dante, comme les troubadours et les stilnuovistes, fut toujours guidé par l'idée préconçue d'ériger sa dame et son amour en exceptions, de les placer en dehors des conditions de la ^^le et de l'humanité ; à la mort de la dame incomparable, il était obligé de répandre d'incomparables pleurs. Il écrivit donc de fort belles chan-

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